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La formation professionnelle, une réponse démonétisée à la montée de l’extrême droite

Gilles Bridier, mis à jour le 20.12.2015 à 16 h 59

Contre la poussée du Front national, Manuel Valls promet un plan massif pour la formation et l’apprentissage. Mais depuis de nombreuses années, les réformes se sont accumulées, sans succès. Et l’élection présidentielle est maintenant trop proche pour engranger d’ici là des résultats tangibles. L’offre politique à gauche doit être renouvelée.

REMY GABALDA / AFP

REMY GABALDA / AFP

Un «plan massif» en faveur de la formation professionnelle pour lutter contre le chômage, c’est la réponse du Premier ministre au lendemain d’élections régionales qui permettent au Front national de tripler le nombre de ses membres dans les conseils régionaux… et de compter plus de conseillers régionaux que le Parti socialiste.

Le Premier ministre aurait-il été pris de court par les résultats de cette consultation électorale? Manque d’anticipation? On ne saurait l’imaginer tant les sondages pronostiquaient depuis longtemps une poussée de l’extrême droite. Toute stratégie politique implique de bâtir des réponses à la hauteur de la pression de l’adversaire, et qui soient crédibles. Mais pour espérer reprendre la main, la réponse du gouvernement est un peu courte. Et surtout, elle est passablement démonétisée.

Annonces incantatoires

Car si la lutte contre le chômage est une priorité, voilà plus de trois ans que le chef de l’État a annoncé une inversion sans cesse repoussée. Et c’est justement cet échec qui entretient la déception d’une grande partie de la population qui va chercher d’autres réponses vers l’extrême droite. Dans ces conditions, continuer d’invoquer cette lutte en misant sur la formation de façon quasi incantatoire et sans déployer de nouveaux moyens serait plutôt contre-productif compte tenu du caractère virtuel de la proposition.

Or, Manuel Valls promet des mesures sur la formation professionnelle et l’apprentissage… qui voient depuis des décennies les réformes se succéder sans déboucher sur des résultats tangibles. Une réforme chasse l’autre, sans être plus efficace. Est-elle déjà obsolète, la mise en place du compte personnel de formation (CPF) en janvier 2015? Le redéploiement des moyens promis par le fugace François Rebsamen au ministère du Travail, pour faire reculer le chômage de longue durée, est-il déjà jugé inefficace? Et comment convaincre que la prochaine réforme sera meilleure? Pour espérer ré-enchanter des électeurs désabusés, le Premier ministre ressort d’anciennes promesses qui restèrent sans lendemain.  L’offre politique serait-elle à ce point épuisée?

Une série d’échecs sur un sujet prioritaire

Le sujet, pourtant, n’est pas secondaire. Lorsqu’Édith Cresson était à Matignon, voilà plus de vingt ans, elle vantait déjà le modèle allemand de l’apprentissage pour inciter les entreprises françaises à former des jeunes. Et on ne compte pas les Premiers ministres qui ont tenté de rapprocher les mondes de l’entreprise et de l’éducation nationale pour développer des formations en prise sur les débouchés offerts par le monde du travail.

Alors que l’Allemagne forme chaque année 1,5 million d’apprentis aptes à s’engager dans la vie active, la France n’en compte qu’à peine plus de 400.000

Mais l’apprentissage a toujours conservé en France une connotation négative, et les syndicats de l’éducation nationale sont toujours demeurés réticents à resserrer les liens avec les entreprises au prétexte que l’enseignement devait rester indépendant des besoins du marché.

Aussi, alors que l’Allemagne forme chaque année 1,5 million d’apprentis aptes à s’engager dans la vie active, la France n’en compte qu’à peine plus de 400.000, et le nombre d’entrées nouvelles dans la filière a même reculé en-dessous de 270.000 en 2014, soit deux fois moins que l’objectif fixé par François Hollande de 500.000 nouveaux apprentis par an. Ce qui est une des raisons du chômage des jeunes trois fois plus élevé en France qu’en Allemagne.

Dans certains secteurs, des difficultés à embaucher

Ce désinvestissement est aussi à l’origine du paradoxe qui consiste pour les entreprises à éprouver des difficultés à embaucher des jeunes dans un cas sur trois, à cause de l’inadéquation des profils, alors que 790.000 personnes de moins de 25 ans sont au chômage ou en situation précaire (catégories A, B et C de Pôle emploi).

Manuel Valls lui-même avait alerté sur la question à l’issue de la conférence sociale de juillet 2014: «L’évolution récente est préoccupante. Les entrées en apprentissage reculent, et il y a aujourd’hui moins d’apprentis qu’il y a un an», avait-il déclaré. Dix-huit mois plus tard, le problème demeure, malgré les dispositions prises pour inciter les PME à former des jeunes.

Bien sûr, le sujet ne peut être laissé en déshérence. Mais politiquement, la méthode qui consiste à reconnaître implicitement l’échec de toutes les précédentes réformes –et même celle de son propre gouvernement– et à se saisir à nouveau du dossier sans avancer de nouveaux éléments qui pourraient cette fois laisser entrevoir un succès, ne peut guère convaincre.

Un constat partagé, mais pas d’amélioration

Certes, en promettant pour janvier un plan concocté par Myriam El Khomri, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Formation, le Premier ministre prend date. Dommage que les dispositions qui seront annoncées n’aient pas été arrêtées plus tôt. Et qu’il ait fallu un revers aux élections régionales pour déclencher une réflexion qui aurait pu être menée en amont.

Car il n’est, dans le constat, rien de nouveau. Il y a longtemps que les 32 milliards d’euros de la formation professionnelle constituent un fromage qui intéresse les partenaires sociaux et les organismes qui en vivent. Et personne n’ignore que seulement 10% des inscrits à Pôle emploi accèdent à une formation, que les chômeurs de longue durée n’y ont quasiment pas accès, et qu’il faut parfois attendre plus d’un an pour qu’une place se libère.

Louis Gallois, ancien patron d’Airbus et ex-commissaire général à l’investissement, aujourd’hui président du conseil de Surveillance de PSA, résume la situation dans une interview au magazine de l’Afpa: selon lui, la réforme de 2014 passe à côté de l’objectif d’employabilité parce qu’elle se focalise sur des besoins à court terme d’adaptation à des postes de travail, et que la formation «n’est disponible qu’avec parcimonie pour les chômeurs». Il regrette que la formation professionnelle «reste discutée entre organisations patronales et syndicales qui s’intéressent aux populations qui sont dans les entreprises et pas aux chômeurs». Un constat établi de très longue date qui n’a pourtant jamais débouché sur une remise en question de la gouvernance de la formation professionnelle.

Personne aujourd’hui ne peut se satisfaire d’engagements, et que seuls des résultats peuvent restaurer la crédibilité de la parole publique sur le sujet

François Hollande lui-même avait annoncé début 2013 que de nouvelles règles devaient être imposées, afin «qu’un chômeur sur deux se voie proposer une formation dans un délai de deux mois» après la perte de son emploi. Près de trois ans plus tard, la situation n’a pas changé. Là encore, c’est l’échec.

Proximité de l’élection présidentielle

Certes, la littérature sur la formation professionnelle, produite aussi bien par les partenaires sociaux comme par le ministère du Travail, est abondante. Mais elle ne débouche pas sur une nouvelle prise en charge du phénomène.

Le constat à charge démontrant la succession d’échecs et de promesses non tenues dans l’apprentissage et la formation professionnelle, par des gouvernement de gauche comme de droite, pourrait être bien plus long. De sorte que personne aujourd’hui ne peut se satisfaire d’engagements, et que seuls des résultats peuvent restaurer la crédibilité de la parole publique sur le sujet.

C’est pourquoi les propos du Premier ministre après les régionales, renvoyant à janvier un plan que l’on attend déjà depuis plusieurs années, ne semble pas à la hauteur de ce que peuvent attendre les électeurs qui critiquent la politique du gouvernement. Car ce plan ne pourra de toute façon porter ses fruits que dans plusieurs mois, et le calendrier se resserre avant la prochaine élection présidentielle. Pas sûr que les personnes qui sont tentées par de nouvelles offres politiques éventuellement populistes, s’en satisfassent.  

Un plan massif est bien sûr indispensable. Mais il faudra d’autres remparts contre la progression des thèses de l’extrême droite d’ici aux prochaines élections présidentielles. C’est pourquoi la gauche est fondée à attendre une réponse un peu plus musclée du gouvernement qu’un énième plan formation. Néanmoins pour l’instant, elle doit s’en contenter.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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