Monde

À Molenbeek, les musulmans n’ont pas attendu le 13-Novembre pour se remettre en question

Jacques Besnard, mis à jour le 28.12.2015 à 17 h 42

Quelques semaines après les événements de Paris, Slate.fr s’est entretenu avec le président du Conseil des mosquées de Molenbeek pour parler radicalisme, de la reconnaissance des mosquées par l’État, de la formation des imams ou encore du vivre-ensemble. Vaste programme.

Prière du vendredi à la mosquée Attadamoun de Molenbeek, à Bruxelles, en Belgique, le 20 novembre 2015 | REUTERS/Youssef Boudlal

Prière du vendredi à la mosquée Attadamoun de Molenbeek, à Bruxelles, en Belgique, le 20 novembre 2015 | REUTERS/Youssef Boudlal

Le rendez-vous avec Jamal Habbachich, le président du Conseil des mosquées de Molenbeek, est pris en plein centre de la capitale belge devant une librairie de livres de seconde main. Ce professeur de religion islamique belgo-marocain, qui a passé vingt-quatre ans à Molenbeek, sort tout juste d’un cours dispensé au sein de l’Académie des Beaux-Arts.

Après quelques centaines de mètres de marche côte à côte et un slalom entre les militaires, les badauds et la police, M. Habbachich choisit le lieu de notre rencontre: le Moeder Lambic. Une heure de discussion avec le responsable d’une mosquée de Molenbeek dans un bar à bières avec en toile de fond les voix de Julian Casablancas (The Strokes), Brandon Flowers (The Killers), Tom Meighan (Kasabian), Luke Pritchard (The Kooks) ou encore celle d’Alex Turner (Arctic Monkeys). Un joli pied de nez à Daech, qui tombe à pic après plusieurs semaines de morosité.

«Maintenant ça va, ça s’est calmé, c’est la semaine qui a suivi les attentats qui a été un peu dure, a-t-il dit d’emblée dans un grand sourire quand on s’est salués. Quand on a su que ces jeunes venaient de Molenbeek, ç’a été encore plus grave. Ce qui a surpris tout le monde, c’est aussi la présence de médias étrangers sur la commune pendant dix jours. Ces médias qui transforment Molenbeek en base arrière du djihadisme. Cela a quand même secoué la vie de toute une commune.»

«Abaaoud, on le voyait sur la place des Étangs-Noirs»

Si les camions satellites des télévisions ont désormais déserté la commune, les questions et l’incompréhension n’ont pas fini de hanter les têtes molenbeekoises. L’heure est évidemment à la remise en cause. Comment oublier que la famille de Salah et de Brahim Abdeslam réside encore dans la ville? Comment nier qu’Abdelhamid Abaaoud a traîné ses culottes courtes puis ses baskets sur les pavés molenbeekois avant de partir en Syrie pour mieux revenir et organiser les attentats du 13 novembre?

Un jeune que Jamal Habbachich a d’ailleurs parfois croisé à deux pas de la mosquée il y a quelques années:

«Abaaoud on le voyait sur la place des Étangs-Noirs, jusqu’à ses 14-15 ans mais il n’allait pas à la mosquée. Petit, ils accompagnent leurs parents mais la plupart d’entre eux ne fréquentent plus les mosquées. Des fois, on leur parle, pendant le ramadan, en été, ils sont dix, quinze sur la place, on va leur parler et des fois on parle de travail et on leur dit de se disperser.»

Quand vous avez un niveau intellectuel très bas, pas d’instruction, pas de diplômes, vous n’avez pas les mêmes chances que les autres, vous êtes un terreau facile pour tous les réseaux mafieux qui existent. Nous avons une génération de jeunes qu’on n’a pas su gérer

Jamal Habbachich, président du Conseil des mosquées de Molenbeek

Du travail, la jeunesse de la commune n’en a pas beaucoup. À Molenbeek, l’un des zones les plus pauvres de Bruxelles, le taux de chômage avoisine les 30%, le décrochage scolaire est légion, les jeunes n’ont pas forcément beaucoup de loisirs à l’instar de ce qu’il se passe dans les banlieues françaises. De quoi basculer plus facilement dans la délinquance, les petits trafics et pourquoi pas, on l’a vu, le radicalisme:

«On vit dans des quartiers difficiles, il y a tellement de choses qui n’ont pas été faites correctement. Des mairies de France ont fait du travail mais il y a des mairies qui n’ont rien fait. Pareil en Belgique. Les politiques d’intégration, d’encadrement, de formation, les espaces de rencontre, d’écoute, sont rares. On les laisse livrés à eux-mêmes. Quand vous avez un niveau intellectuel très bas, pas d’instruction, pas de diplômes, vous n’avez pas les mêmes chances que les autres, vous êtes un terreau facile pour tous les réseaux mafieux qui existent. Après, il y a une culture qui se développe et qui pousse aussi certains à ne rien faire. Vous trouvez un boulot à des jeunes qui laissent tomber. Ce n’est pas toujours évident. Nous avons une génération de jeunes qu’on n’a pas su gérer.»

«Ils encourageaient à aller faire le djihad en Syrie»

La question du radicalisme n’est pas neuve dans le pays et les prédicateurs ont su s’engouffrer dans ces quartiers. En 2010, l’Anversois Fouad Belkacem, avait ainsi créé l’organisation djihadiste belge Sharia4Belgium, qui recrute et endoctrine des jeunes, les encourageant à partir en Syrie.

Dans la même lignée, l’émission «Tout ça (ne nous rendra pas le Congo)», lancée par les créateurs de «Strip-tease», avait suivi Jean-Louis Denis, dit «le soumis», dans un documentaire surréaliste intitulé À la barbe du paradis. Ce converti écumait lui aussi les rues de Bruxelles au plus grand dam de sa mère pour inciter les jeunes désœuvrés à s’engager dans le «djihad» en leur parlant et en distribuant des tracts, notamment à Molenbeek.

 

«Sharia4Belgium, Fouad Belkacem, Jean-Louis Denis et consorts tenaient des discours terribles devant la mosquée et même devant toutes les mosquées de Bruxelles. IIs venaient et encourageaient les gens à aller faire le djihad en Syrie au vu et au su de tout le monde. Ils disaient que notre discours était dépassé, qu’on était des traîtres de l’islam et qu’on allait payer pour cela. Ils nous traitaient de mécréants, d’égarés, d’hypocrites. Ils nous ont menacés directement même si ce n’était que des mots. Toute la communauté était là pour leur parler en leur disant de rentrer chez eux. On a appelé la police, qui est venue sur place et les a dispersés.»

Denis et Belkacem sont aujourd’hui jugés pour terrorisme respectivement par le tribunal correctionnel de Bruxelles et la cour d’appel d’Anvers. Il n’empêche que ces deux hommes et leurs collègues ont eu du temps pour manipuler plusieurs jeunes, même s’ils continuent à maintenir le contraire. «lls ont quand même fait beaucoup de dégâts.»

Jamal Habbachich, président du Conseil des vingt-deux mosquées de Molenbeek, à la mosquée Attadamoun, à Molenbeek-Saint-Jean, en Belgique, le 20 novembre 2015 | REUTERS/Youssef Boudlal

«On ne peut pas dire que tous les imams sont nickels»

On sait maintenant que beaucoup de jeunes se radicalisent dans la rue et derrière leur ordinateur mais plusieurs cas ont montré que des membres de la communauté musulmane ont tenu des propos radicaux au sein même des mosquées du Plat Pays ou, en tout cas, dans les institutions musulmanes. Inquiétant, évidemment, quand on connaît l’influence qu’un imam peut avoir sur ses fidèles. «On ne peut pas dire qu’il n’y a pas de problèmes, que tous les imams sont nickels. Il y a eu un imam à Anderlecht qui a été expulsé. Il a prêché pendant quelques temps et il a été expulsé vers l’Espagne il y a deux ou trois ans [Khalid Alabri, ancien imam de la Grande Mosquée de Bruxelles, a été soupçonné de faire de la propagande salafiste et wahhabite et a été expulsé du territoire belge en 2012; NDLR]. C’est le cas de l’imam de Verviers également

Shayh Alami, ex-prédicateur de la mosquée somalienne de cette commune wallonne, a reçu l’ordre en juillet de quitter le territoire après des prêches radicaux et pour avoir prôné la guerre sainte. En novembre, on a soupçonné un imam d’Anvers d’être parti en Syrie. Enfin, le cheikh franco-syrien Bassam Ayachi, un prédicateur salafiste parti combattre le régime de Bachar el-Assad et l’État islamique, était également actif au sein du Centre islamique belge à Molenbeek (CIB). À la tête d’un groupe local, les Faucons du Sham, Ayachi a été blessé dans un attentat en Syrie.

À Bruxelles, c’est surtout le Centre islamique et culturel de Belgique (CICB), qui a longtemps organisé le culte musulman dans le pays et qui abrite notamment la Grande Mosquée de Bruxelles, qui est critiqué aujourd’hui. Financée par la Ligue islamique mondiale, cette mosquée est très liée à l’Arabie saoudite. «Beaucoup [la] voient comme le Cheval de Troie d’un courant musulman wahhabite»rappelait un article de La Libre Belgique fin novembre.

En août 2015, des câbles diplomatiques révélaient, en outre, que les autorités belges avaient fait pression sur l’Arabie saoudite pour exiger le départ de l’ancien directeur de la mosquée en 2012: Khalid Alabri. «Son discours était un discours salafiste, anti-juif.... Il n’allait pas jusqu’à la désobéissance des lois belges mais pas loin. Il parlait de la supériorité de l’islam salafiste sur tout le reste. C’était des prêches politiques», témoignait Karim, qui avait entendu certains de ses prêches.

Transmission d’«un faux discours»

Si le salafisme, qui prône un islam des origines, ne doit pas être confondu avec le salafisme djihadiste (ou révolutionnaire), qui incite à la violence, comme l’expliquait fin novembre un article du Monde des Religions, certains discours, même sans inciter à la haine, pourraient néanmoins avoir une influence néfaste auprès des fidèles.

«Quand vous restez piégé dans le texte et dans les règles, vous transmettez un faux discours qui peut pousser les gens à se radicaliser. Cela peut simplement être par rapport au quotidien des musulmans. Ce que tu peux faire, ce que tu ne peux pas faire, par rapport à la tenue vestimentaire, à l’alimentation, des choses banales... mais ça commence par ça. Quand on entend quelque chose, on prévient les responsables d’une mosquée. Je fais ça régulièrement à Molenbeek. Je vais les voir et je leur dis: “Votre imam tient des propos qui peuvent être interprétés. Qu’il soit clair et net et précis.” Un imam n’a pas le droit de donner son opinion personnelle.»

Ces incidents auraient sans doute pu être évités, selon Jamal Habbachich, qui critique le laisser-aller des autorités belges. «À un moment ou un autre, les pays européens ont préféré les contrats juteux du Moyen-Orient. On a laissé un accès libre à des personnes qui prônent un certain discours radical et salafiste ou wahhabite et qui se développe dans notre pays. C’est bien de faire de l’économie mais il faut être vigilant quant à l’attribution des visas. Dans certains pays du Golfe, l’attribution des visas est automatique. Vous déposez votre dossier, on ne vérifie même pas qui vous êtes.»

Même sur la religion, quand un jeune veut poser une question assez pertinente, il est rare de trouver un imam qui soit à la hauteur pour lui répondre

Jamal Habbachich, président du Conseil des mosquées de Molenbeek

Une parlementaire socialiste flamande, Yamila Idrissi, a dénoncé en novembre ce «contrôle saoudien» de la Grande Mosquée de Bruxelles et demandé à ce que le gouvernement belge crée un centre européen de l’islam au sein de cette institution. Pas évident que son appel soit entendu au vu des relations commerciales qu’entretiennent les deux pays.

La plupart des mosquées non reconnues par l’État

En mai 2015, trois musulmans avaient listé dix mesures pour faire émerger un islam de Belgique et, parmi les propositions préconisées, une obligation imposée à toutes les mosquées d’être reconnues par l’État. Cela fait quelque temps déjà que l’État belge essaye de réunir sous une même bannière les musulmans du pays afin d’avoir un interlocuteur dit modéré. C’est dans ce but qu’a été créé en 1998 le premier organe chef de culte de la religion musulmane d’Europe, à savoir l’Exécutif des musulmans de Belgique (EMB), qui est un peu l’équivalent du Conseil français du culte musulman. La mise en place de cette institution avait pour objectif de faire contrepoids au CICB. «L’objectif de cet arrêté royal est de remplacer le Centre islamique et culturel, trop controversé et non représentatif, par une instance représentative de l’islam en Belgique», écrivait le sociologue de l’Université Libre de Bruxelles Andrea Rea dans un article scientifique.

Force est de constater que cette entreprise a échoué puisque, plus de quinze ans plus tard, la majorité des mosquées belges ne sont pas aujourd’hui reconnues par l’EMB et donc par l’État, contrairement à la mosquée Attadamoune de Molenbeek, dont Jamal Habbachich est responsable:

«Il y a environ 300 mosquées dans le pays et seules environ 70 sont reconnues par l’État. C’est un désir et une demande volontaire de reconnaissance et certaines mosquées ne le demandent pas. D’une part, c’est une longue procédure administrative, d’autre part, l’État a un droit de regard sur le lieu de culte, sur les personnes qui le géreront, sur les imams qui pourront diriger la prière. D’autres mosquées disent qu’elles ont les moyens de faire fonctionner la mosquée. C’est une liberté. Cela ne me dérange pas mais, en même temps, une mosquée qui est reconnue et régularisée, c’est beaucoup mieux.»

Vers un institut de formation des imams?

Les imams de ces mosquées reconnues doivent depuis 2009 signer une charte au moment de leur entrée en fonction. Cette reconnaissance donne aussi le droit à des formations financées par les pouvoirs publics. Jamal Habbachich espère qu’après les attaques de Paris le gouvernement belge ira plus loin en instaurant un institut de formation des imams, qu’il réclame depuis longtemps:

«Ces imams doivent être formés pour être conformes à nos valeurs démocratiques dans nos sociétés. Pour notre liberté religieuse et pour le vivre-ensemble, c’est important. Tout le monde en parle depuis quinze ans, on demande au gouvernement d’ouvrir un institut de formation des imams pour qu’une nouvelle génération soit mieux formée, mieux armée, qu’ils aient une maîtrise de la langue et un argumentaire solide contre tous ces extrémismes et ces radicalismes. Il faut que l’imam aujourd’hui formé en Europe donne un discours qui va vulgariser les textes pour que tout le monde comprenne. Si les fidèles ne comprennent pas, on va vers l’interprétation et même le radicalisme. Même sur la religion, quand un jeune veut poser une question assez pertinente, il est rare de trouver un imam qui soit à la hauteur pour lui répondre.»

Cette demande devrait être entendue. Le ministre belge de la Justice a laissé entendre, après un entretien avec le président de l’EMB fin novembre, qu’un diplôme serait désormais requis pour prêcher. Dans le même sens, le ministre francophone de l’Enseignement supérieur Jean-Claude Marcourt vient de présenter un plan pour un islam de Belgique. Parmi ses propositions, des formations obligatoires à destination des imams, la connaissance obligatoire du français par ces derniers et la création d’un «institut de promotion et de coordination des initiatives relatives aux formations sur l’islam». Avec pour objectif de lancer à moyen terme une faculté de théologie musulmane.

La police devant les mosquées

Ces bonnes nouvelles ne cachent pourtant pas les inquiétudes de Jamal Habbachich. Plusieurs lieux de culte de la capitale ont ainsi été menacés après les attentats de Paris. La Grande Mosquée de Bruxelles, par exemple, a été évacuée après la découverte d’une poudre suspecte. Des mosquées molenbeekoises ont également reçu une lettre de menace de mort remplie de fautes d’orthographe et de poudre blanche signée par «l’État chrétien». Jamal Habbachich a décidé de porter plainte.

Il faut que l’imam aujourd’hui formé en Europe donne un discours qui va vulgariser les textes pour que tout le monde comprenne. Si les fidèles ne comprennent pas, on va vers l’interprétation et même le radicalisme

Jamal Habbachich, président du Conseil des mosquées de Molenbeek

«Si c’est une lettre isolée, ça ne me fait pas peur. En revanche, si c’est un groupe clandestin qui a d’autres intentions, c’est plus grave. On a eu une réunion avec toutes les responsables des mosquées de Molenbeek, pour prendre des mesures. Il y a 700 à 800 personnes qui se réunissent dans un lieu public. La police viendra devant la mosquée vendredi [27 novembre]

Depuis cette soirée du 13 novembre, la défiance vis-à-vis des musulmans s’est accrue et à Bruxelles peut-être plus qu’ailleurs. Il faut dire que le niveau d’alerte maximum n’a pas arrangé la psychose ambiante. L’auteur de la pièce Djihad, Ismaël Saidi, affirme, par exemple, avoir été refusé à l’entrée d’un bar bruxellois durant ce week-end de paranoïa.

 

Dans une école de la ville, le 4 décembre, deux élèves ont également été embarqués par la police après un simple débat à l’école. Jamal Habbachich, qui enseigne dans un établissement secondaire de la capitale, a lui aussi remarqué que l’ambiance n’était pas non plus au beau fixe dans l’établissement où il donne classe... «Ce matin, quand je suis rentré dans la salle des profs, crois-moi, le climat n’est plus le même avec les adultes. Ils savent pour la lettre de menaces et je n’ai pas eu de soutien. J’en ai reçu des dizaines de la part d’homme politiques, de rabbins, de prêtres... Je crois qu’ils attendent qu’on tue des musulmans, qu’on les assassine, pour avoir de la compassion et, ça, c’est grave. Depuis les attentats, beaucoup de portes se sont fermées, beaucoup de pans se sont effondrés.»

Jacques Besnard
Jacques Besnard (65 articles)
Journaliste
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