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La recette de Ciudadanos pour devenir le parti le plus influent des élections

Laura Guien, mis à jour le 19.12.2015 à 10 h 20

Voici comment devenir le parti le plus influent des élections espagnoles (sans que personne n’ait parié sur vous au départ).

Albert Rivera, candidat de Ciudadanos aux élections espagnoles lors d’un meeting de campagne à Madrid, en Espagne, le 13 novembre 2015 | REUTERS/Juan Medina

Albert Rivera, candidat de Ciudadanos aux élections espagnoles lors d’un meeting de campagne à Madrid, en Espagne, le 13 novembre 2015 | REUTERS/Juan Medina

Les électeurs espagnols se sont-ils lassés du style vindicatif et des références à la pop culture obsessionnelles de Pablo Iglesias? Ciudadanos, parti émergent également construit sur les ruines du bipartisme espagnol, est définitivement en train de lui voler la vedette dans les élections législatives de dimanche prochain.

Selon le sondage préélectoral du Centre d’investigation sociologique (CIS), le «parti orange» se serait en effet stabilisé à 19% d’intentions de vote, dépassant la formation d’Iglesias (15,7%) et talonnant de très près le PS espagnol (20,8%). D’autres sondages les placeraient même en seconde position dans six régions, devant le parti d’opposition historique. En dépit de ces légères variations de tendances, les instantanés électoraux s’accordent tous sur un point: aucun parti ne sera susceptible d’obtenir la majorité absolue en solo, pas même le Partido popular (PP), la droite conservatrice au pouvoir, en tête des sondages.

Dans ce panorama électoral teinté d’un suspense totalement inédit en Espagne, Ciudadanos peut ainsi élire le vainqueur en choisissant d’appuyer la droite ou la gauche. Ce parti issu de la scène régionale et aux débuts beaucoup plus confidentiels que Podemos est ainsi en passe de jouer un rôle crucial dans ces prochaines élections. Voici la recette du parti d’Albert Rivera pour devenir l’acteur le plus influent lors d’un scrutin décisif.

1.Commencer soft

Tout d’abord si l’hyper-présence médiatique de Podemos a pu un peu fausser les apparences, notamment à l’étranger, une chose reste certaine: Ciudadanos ne vient pas tout juste de débarquer sur la scène politique espagnole. Créé en 2006 en Catalogne, le parti se veut une réponse politique à deux phénomènes: le séparatisme catalan et la corruption des élites politiques. Des axes de prédilection particulièrement bien sentis qui vont permettre à ce parti régional, souvent perçu comme facho localement, d’acquérir au fil des ans une dimension nationale, et ce, en dépit de l’esthétique pour le moins douteuse de ses différents spots de campagne. Ainsi, lorsque Podemos débarque en grande pompe à l’occasion des élections européennes de 2014 avec ses 8% des voix et ses trois mois d’existence, Ciudadanos se hisse quant à lui en douceur au niveau national en totalisant 3% des votes et deux sièges au parlement.

«C’est également un bon score. Mais ils ont été totalement éclipsés par Podemos dans l’opinion publique», analyse Kiko Llaneras, spécialiste des sondages et de la visualisation de données. L’histoire de Ciudadanos et Podemos est un peu celle du lièvre et de la tortue. Si, dans la course aux élections le parti de Rivera a démarré soft, il a également su tirer parti des erreurs de son adversaire tout au long du parcours.

2.Laisser les autres s’énerver

Après les élections européennes, l’Espagne et l’Europe sont en pleine «Podemos-mania». La formation d’Iglesias canalise en effet à ce moment-là une grande partie des colères citoyennes et excelle dans son diagnostic de la crise espagnole. Mais, à l’approche des élections régionales et municipales, Podemos est confronté à ses premières grandes difficultés. Selon Kiko Llaneras, «au moment où Podemos s’est converti en candidat, il a eu beaucoup de mal à transformer son discours de dénonciation en propositions concrètes»Luis Marañon, politologue et consultant en communication politique, revient sur ces erreurs: «Repenser une stratégie basée sur le mécontentement généralisé des citoyens a pris beaucoup de temps à Podemos. Aucune personne, aucune société ne peut tenir aussi longtemps avec un niveau de colère aussi élevé.»

Alors que le parti d’Iglesias continue de s’énerver, Rivera peaufine quant à lui le rôle de rassembleur de Ciudadanos. «C’est ce moment qu’ils ont choisi pour initier un processus d’expansion géographique. De là, ils ont réussi à se transformer en une option non disruptive capable de canaliser la fatigue provoquée par les partis traditionnels.» Le tout sans spot vidéo «has been» cette fois (enfin presque).

3.S’appuyer sur un bon conflit territorial

Mais, pour booster son influence dans l’espace politique espagnol, le parti orange n’a pas «seulement» travaillé sa ligne et tiré profit des erreurs de son adversaire anti-système. Il a pu également compter sur un ingrédient magique: un bon vieux conflit territorial. Ainsi les élections catalanes du 27 septembre 2015, transformées par les séparatistes catalans en véritable plébiscites pour l’indépendance, ont joué un rôle d’accélérateur de carrière pour Ciudadanos, cet enfant du pays historiquement opposé à l’indépendance.

Le sujet catalan, au minimum, les a aidés à avoir beaucoup plus de visibilité et à se draper dans ce costume de gagnant

Kiko Llaneras, spécialiste des sondages et de la visualisation de données

Dans ce scrutin ultra médiatisé et polarisé, Podemos, en peinant à se positionner clairement sur la question du séparatisme, a donné un élan supplémentaire à la formation de Rivera. Alors que la liste locale d’Iglesias obtient des scores plus faibles encore que ceux pressentis, Ciudadanos profite quant à lui du scrutin catalan pour se hisser sur la deuxième marche du podium, dans une région cruciale pour la vie politique espagnole. «Le sujet catalan, au minimum, les a aidés à avoir beaucoup plus de visibilité et à se draper dans ce costume de gagnant», analyse Kiko Llaneras. Ignacio Jurado, docteur en science politique à l’université d’Oxford et spécialiste du comportement électoral, va plus loin: «Les élections catalanes ont été le premier événement dans lequel ils se sont transformés en alternative de pouvoir. Cela a été l’étiquette décisive de crédibilité pour Ciudadanos.»

4.Devenir le gendre idéal

Puisque l’heure est à parler des étiquettes, venons-en à un aspect absolument décisif pour monopoliser l’influence: le look et la personnalité du leader. À ce jeu-là, il semblerait que même en Espagne, le catogan, les bracelets de force et la verve emphatique ne soient pas forcément gage de réussite politique sur le long terme. Ainsi, la personnalité et l’apparence d’Albert Rivera semble à terme avoir été plus fédératrice que celle d’Iglesias. Dans le dernier sondage du CIS, Rivera apparaît ainsi comme la personnalité politique la plus appréciée des Espagnols tandis qu’Iglesias se situe à la traîne du classement.

Sonia El Hakim, spécialiste de communication non verbale, analyse dans son blog le succès du «personnage politique» d’Albert Rivera: «C’est l’un des candidats à la présidence les plus attractifs dans le sens le plus large du terme. C’est le gendre idéal.» Un profil lisse et séducteur qui aurait réussit à supplanter les sorties enflammées et l’émotivité assumée du leader de Podemos. Pour Luis Marañon, l’image de leader de Rivera tend à un équilibre complexe: «Il a réussi à obtenir une image de nouveauté unie à une idée de changement et de modération. Ainsi, c’est un candidat compétitif dans la mesure ou son image réussit à attirer des ex-votants de partis différents, à générer peu de résistance et à maintenir un profil personnel avec un faible niveau de rejet.»

À ce cocktail inédit de consensualité, Rivera a su ajouter des nuances plus tranchantes. Il n’en fallait pas moins pour rivaliser avec le style fleuri et l’hyper-charisme d’Iglesias. Sonia Al Hakim qualifie ainsi le style de communication non verbale du leader de Ciudadanos de «conquérant haut négatif»: «Il est conquérant haut parce qu’il parle beaucoup. Il serait conquérant “bas” s’il écoutait plus qu’il ne parle. Mais […] il aime parler. Il fait des gestes englobants, qui nous mettent dans sa bulle, il gesticule beaucoup avec les mains pour nous aider à comprendre son message.»

À ce véritable numéro d’hypnose séductrice vient s’ajouter le propos de Rivera. Un discours particulièrement adapté à son intention de récupérer les votes du centre, un électorat décisif dans les élections espagnoles.

5.Construire un discours à bas coût idéologique

Ainsi, pour se transformer en l’interlocuteur le plus influent lors d’un scrutin décisif, il est primordial de «lisser» son discours. Dans un article du quotidien El Español, des spécialistes en linguistiques ont analysé les programmes des quatre partis en têtes dans les élections générales (et les ont représentés en nuages de mots).

Au sujet du parti de Rivera, l’article en arrive ainsi à la conclusion suivante: «Si l’on exclut les mots qui forment les titres du programme, […] les termes les plus répétés sont Espagne et citoyenneté.» Un champ lexical particulièrement neutre qui souligne, selon le quotidien, la faible charge idéologique du parti. Luis Marañon, qui a participé à l’expérience, revient sur cette analyse pour Slate.fr: «Le discours de Ciudadanos est simple, ordonné, de large spectre, nourri d’un prétendu pragmatisme et d’un faible coût idéologique.» Pour le spécialiste, «l’idée est que leur électorat potentiel n’ait pas à payer un coût trop élevé au niveau idéologique pour voter pour eux». À cette modération, cet équilibre et ce caractère neutre s’ajoute une «désidéologisation» du propos, en apparence, seulement:

«Ciudadanos essaie de déployer une idée optimiste autour du futur, car ils sont conscients que leur électorat potentiel ne vit pas dans un état d’esprit de colère, ils se nourrissent plutôt d’un sentiment d’éloignement des partis traditionnels.»

6.Combiner tous les axes gagnants de la campagne

Pour devenir l’acteur le plus influent d’un scrutin à quatre, vider son discours de tout élément pouvant provoquer le rejet n’est pas la dernière leçon à apprendre de Ciudadanos. Car à ce discours particulièrement facile à endosser doit venir s’ajouter le positionnement politique adéquat. Cerner cet exact espace électoral a nécessité tous les efforts de la formation de Rivera durant cette campagne.

Le discours de Ciudadanos est simple, ordonné, de large spectre, nourri d’un prétendu pragmatisme et d’un faible coût idéologique

Luis Marañon, politologue et consultant en communication politique

«Ils ont adopté une claire stratégie de triangulation, en combinant des positions progressistes avec d’autres plus libérales voire conservatrices en s’efforçant de maintenir l’équilibre qui les rend compétitifs», décrypte Luis Marañon. De fait, la grande force de Ciudadanos a été de réussir à associer tous les axes gagnants de ces élections générales au sein de sa candidature:

«Leur position de centralité leur a permis d’engranger des voix depuis le centre droit jusqu’au centre gauche. Avec cette stratégie, ils ont combiné la prédominance de l’axe du “nouveau”, en tant que parti émergent, contre celui de “l’ancien”, des vieux partis.»

Un tiroir idéologique à double fond qui a permis, selon le spécialiste, «de se positionner comme un réceptacle à la mesure d’une partie importante du désenchantement des électeurs». Un rôle de choix, qui devrait leur assurer une position décisive à l’heure de définir la coalition qui gouvernera.

7.Refusez les pactes (au début)

La stratégie de Ciudadanos a donc plutôt bien fonctionné jusqu’alors. L’occasion pour le parti de nous donner une dernière grande règle pour accaparer l’influence: être certes en mesure de faire tous les pactes possible mais affirmer les refuser tous en bloc. Ignacio Jurado le rappelle: «Stratégiquement, cela n’intéresse aucun parti de dire qu’il veut faire des pactes, ils veulent bien entendu tous se présenter comme l’unique option pour un futur gouvernement.» En ce sens, Ciudadanos a déjà lancé l’idée de réaliser des élections anticipées si aucune formation n’arrive à former un gouvernement à l’issue du scrutin. 

«Rivera a été assez emphatique à l’heure de dire qu’il ne va investir ni Rajoy (PP) ni Sanchez (Psoe). Mais il parle seulement de Rajoy, et jamais directement du parti. Au moins à cause de cela, je comprends qu’ils seraient disposés à appuyer un gouvernement du PP en substituant Rajoy par un autre candidat», déduit Ignacio Jurado. Une position toutefois compliquée pour Ciudadanos, qui, s’il choisit d’appuyer un des deux partis historique du bipartisme, pourrait perdre de sa force au sein de ses votants.

En réalité, le scénario idéal pour Rivera serait de finir deuxième: «Non seulement parce qu’il serait plus fort pour négocier avec la droite du PP, mais surtout parce qu’il pourrait légitimement demander au PS de l’appuyer pour être président.» Une option qui n’est pas hors d’atteinte pour le parti de Rivera. Après tout, jusqu’à présent, il a fait tout comme il fallait.

Laura Guien
Laura Guien (30 articles)
Journaliste
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