Culture

«Star Wars», le père spirituel du cinéma orphelin des années 1980

Nathan Reneaud, mis à jour le 24.12.2015 à 1 h 09

En creusant la thématique de la transmission et des grands mythes de la littérature, la saga imaginée par George Lucas ouvrait la porte à tout un pan du cinéma américain des années à suivre, de Steven Spielberg à Robert Zemeckis jusqu'à plus tard J.J. Abrams.

Dans une des nombreuses lettres qu'il lui adresse en 1852, Flaubert félicite la poétesse Louise Colet pour La Paysanne, premier texte d'une série de six qui devaient composer un Poème de la Femme. Inachevé, le projet se réduira à une trilogie. Flaubert s'enthousiasme de voir dans son épisode 1 «une histoire commune et dont le fond est à tout le monde. Et c'est là pour moi, la vraie marque de la force en littérature» («la force»!). Et l'auteur de Madame Bovary de conclure: «Le lieu commun n'est manié que par les imbéciles ou par les plus grands.»

Tout sauf un imbécile, George Lucas a créé avec la double trilogie Star Wars une saga dont le fond mythologique est «à tout le monde» (pléonasme). Elle a d'abord été à nos parents et aux enfants que nous étions «il y a bien longtemps», elle nous est revenue quand nous étions adolescents (la ressortie de 1997, les années lycée). Elle est aux pères et mères que certains d'entre nous sommes devenus et qui léguent cette «histoire commune» aussi datée et aussi résistante que le Faucon Millenium, ce «vieux coucou qui en a dans le ventre». Montrer Star Wars à ses enfants, c'est leur faire vivre l'expérience terrifiante du chaos familial, c'est leur lire tout à la fois les œuvres d'Homère, Sophocle, Platon, Shakespeare, Freud, tel un vaisseau passant au-dessus des mythes et de la littérature, en mode hyperpropulsion. Il serait cruel, encore en 2015, de leur spoiler l'un des plus grands lieux communs de la pop culture: «Je suis ton père!»


Une nouvelle conception de la Conception

Ce lieu commun –cette phrase qui tue– résume assez bien le «génie» du cinéma américain des années 1980. En même temps qu'on y trouve des démiurges, des fils et des géniteurs, se pose la question de «l'engendrement des images elles-mêmes, telles qu'elles vont nous tomber dessus, telles qu'elles sont déjà là, écrit le critique Jean Narboni. Naturelles ou artificielles, créées à partir de rien ou marquées encore d'un point de réel, renvoyant à quelque chose de préexistant ou sorties tout armées de machines de plus en plus raffinées?» (Cahiers du Cinéma, décembre 1982).

 Le voyage de Superman est une gestation dans la matrice du cosmos. Les corps célestes huileux s'apparentent à des cellules. L'infiniment grand se confond avec l'infiniment petit

Les années 1980 voient une «nouvelle conception de la Conception» –des enfants (Elizabeth Carr, le premier bébé-éprouvette américain, naît en 1981) et des films (retour en force de l'artificialité, règne du synthétique). Cela donnera John Connor –même initiales que le Christ et que son inventeur James Cameron– envoyant Kyle Reese dans le passé pour qu'il sauve sa mère Sarah et l'enfante par la même occasion (Terminator), Marty McFly faisant le travail lui-même en arrangeant l'accouplement de ses parents dans l'Amérique de 1955 (Retour vers le futur), Roy Batty et ses frères et sœurs Répliquants cherchant à mettre la main sur Tyrell, leur créateur (Blade Runner). Trois films de science-fiction novateurs qui disent en fin de compte: «Tu es mon père!»

Le mystère Anakin

Superman, le film de super-héros de Richard Donner, plante la graine de cette «nouvelle conception» à la fin de la décennie précédente. Sauvé de la destruction de la planète Krypton, Kal-El, le futur Superman, est envoyé sur Terre. Le nourrisson se développe dans un vaisseau, version futuriste du panier en osier de Moïse. Son voyage est une gestation dans la matrice du cosmos. Les corps célestes huileux s'apparentent à des cellules. L'infiniment grand se confond avec l'infiniment petit, Kal-El avec un spermatozoïde fécondant une ovule. Martha Kent, qui ne peut procréer, reçoit un enfant du ciel. 

Dans l'épisode 1 de Star Wars, l'«immaculée conception» d'Anakin est un mystère non élucidé. Lucas laisse entendre que ce garçon attachant, dont on ne verra jamais le père, est un nouveau Christ né de l'opération des «midi-chloriens». Christ avant Anakin, Clark fait la découverte d'un morceau de kryptonite dans la grange de ses parents adoptifs. Entre ses mains, le cristal irradie d'une couleur verte, d'une couleur sabre laser. Comme Luke, c'est un héros à deux pères: le biologique (Dark Vador), le spirituel (Obi-Wan Kenobi, remplacé par Yoda). 

Marlon Brando, l'autre Dark Vador? 

«Rejoins-nous.» Le père de Superman est invité à la sédition par un condamné qu'il doit juger et qui sait qu'il a déjà été «en désaccord avec le conseil». Ce sera encore le cas lorsque ses membres l'enjoignent de ne pas révéler le sort de la planète aux Kryptoniens. Jor-El est interprété par le patriarche Marlon Brando. Son rôle lui rapporte 4 millions de dollars pour dix minutes d'apparition et douze jours de tournage


Mais voilà, Brando dans un film de superhéros, ça ne se refuse pas. À l'époque, on le connaît surtout comme l'immigrant sicilien passé du côté obscur et entraînant avec lui son fils, que tout destinait pourtant à une vie hors des affaires familiales et des effusions de sang. On aura reconnu Le Parrain de Coppola, adapté du roman de Mario Puzo, également scénariste du Superman de Richard Donner.

À l'heure de l'Apocalypse 

Brando et son pouvoir de sédition en font l'autre Dark Vador du cinéma américain. La preuve avec Apocalypse Now, un autre film de passage vers le côté pbscur. Soit le colonel Kurtz, un soldat hors pair devenu le mauvais génie de l'armée américaine et un crâne, une tête sans cheveux comme celles de Lex Luthor et de Vador. Lors d'une opération, «le génie» de l'horreur lui est révélé avec sa «pureté de cristal»; ce génie lui a transpercé le front comme une «balle de diamant» –des images poétiques aux accents kryptoniens. «J'ai vu des horreurs, des horreurs que vous avez vues», dit-il à Willard (Martin Sheen) qui a pour mission de l'éliminer («terminate» est le mot exact). Son exécution est mise en parallèle avec l'abattage rituel (et réel) d'un buffle. Kurtz est un monstre sacré, une divinité pour cette communauté qu'il a fondée dans les limbes.


Apocalypse Now est un film de fin, de clôture: d'une décennie, d'un territoire, d'un récit. C'est aussi un film de début, un film-oracle annonçant Conan le Barbare, Predator, Rambo ou, pour s'éloigner complètement de la jungle, Blade Runner. Les crachats de flammes en ouverture, le personnage principal «terminatorisé», l'arrivée chez les commanditaires par voie aérienne, la clandestinité de la mission, la poésie guerrière, autant de correspondances entre les œuvres de Coppola et de Ridley Scott. Chez l'un, il faut tuer Dieu, chez l'autre il faudra «retirer» ses créatures.

De l'électricité dans l'air

Devant Apocalypse Now, le film que George Lucas a refusé de réaliser pour accoucher de Star Wars, on pense aussi inévitablement à la jungle du Retour du Jedi et aux Ewoks vénérant le robot doré C3PO, en lévitation devant ses sujets grâce au pouvoir de Luke. Autant Un Nouvel Espoir et L'Empire contre-attaque sont des films respectivement jaune (le désert) et bleu (la glace), autant cet épisode VI est d'un vert et marron post-Vietnam. La parabole n'a pas échappé à l'historien Thomas Snégaroff, auteur de Je suis ton père: la saga «Star Wars» et ses démons: 

«Les Ewoks sont construits sur les Vietnamiens, sur le Viêt-Minh: ils se lancent dans une guérilla, ils maîtrisent le terrain, qui est compliqué pour une armée hyper technologique et hyper-puissante mais qui se fait finalement battre.» 

Dans Star Wars, le conflit entre le bon et le mauvais côté de la Force se déroule donc sur le plan de la «force» technologique et de l'énergie. Un Jedi la dépense modérément. Un Sith à plein tube, à l'excès. Pour Anakin, il n'y a pas de demi-puissance. Il n'y a que du côté obscur qu'on envoie des décharges électriques, que ce soit Dark Sidious ou son monstre le comte Dooku. Yoda, dans L'Attaque des clones, ne fait que les retenir et les renvoyer. On trouvera ici encore un raccordement avec Apocalypse Now et le périple de Willard commençant «en amont d'une rivière serpentant la guerre comme un câble électrique branché directement sur Kurtz». Épopée d'électricité, d'hologrammes et de lasers, Star Wars est atteinte du syndrome de Frankenstein.

L'énergie électrique: les nouveaux Frankenstein

De même que les travaux de Charcot sur l'hypnose nourrissent Bram Stoker pour Dracula, les recherches de Luigi Galvani sur l'électrobiologie, appelée aussi «électricité animale», constituent l'arrière-plan de Frankenstein de Mary Shelley. Pour les vampires, le sang est la vie. Pour Galvani, pour le professeur Victor Frankenstein et pour le cinéma américain des années 1980, c'est l'électricité. Faisons un détour du côté de John Hughes. Après Seize bougies pour Sam et Breakfast Club, le maître du teen-movie greffe des effets spéciaux sur son cinéma avec Weird Science, le « frankensteinise » en quelque sorte. 


Deux geeks vivant dans la banlieue chic de Chicago –repaire de Hughes– fabriquent «une créature de rêve» par ordinateur, sous l'influence de La Fiancée de Frankenstein de James Whale. Lisa naît de l'électronique et des éclairs. «Nom de Zeus!» comme dirait l'autre: dans un autre teen-movie de science-fiction, Retour vers le futur, la vie de Marty McFly tourne autour de l'énergie électrique, de sa guitare branchée sur ampli à la foudre qui s'abat sur l'horloge de l'hôtel de ville, en passant par le walkman avec du Van Halen à fond les ballons. Un objet venu d'ailleurs que Marty utilise pour persuader son père, qui ne l'est pas encore, loin de là, de le devenir. Pour impressionner ce geek de 1955, qui écrit de la SF dans son coin, l'adolescent enfile une combinaison anti-radiation et se fait passer pour un certain... Dark Vador! Si le nom n'était pas déjà pris, il faudrait le donner à un groupe de hard rock.

Un détour par l'animation

Dans son ouvrage Star Wars, une saga, un mythe, Laurent Aknin consacre une entrée au monstre créé par Shelley. Le Grand Moff Tarkin de Un Nouvel Espoir a le visage austère de Peter Cushing, baron Frankenstein dans la série de films produite par la Hammer. Dans la première trilogie, Vador, qui est clairement la créature de Frankenstein/Dark Sidious, est un corps composite, fait de la silhouette de David Prowse (on l'a aussi vu dans Frankenstein et le monstre de l'enfer!), de la voix barytonnante de James Earl Jones et du visage, méconnaissable pour le coup, de Sebastian Shaw. Deux acteurs anglais et un acteur américain. Le casting est raccord avec le mythe. Comme Lucas qui, à l'occasion du vingtième anniversaire de la saga en 1997, fait dans la chirurgie esthétique en ajoutant des effets numériques aux trois volets originels (Jabba le Hutt, pour le plus laid). Constituée de bouts de cinéma d'hier et d'aujourd'hui, la première trilogie est elle aussi une créature de Frankenstein. 

Le cinéma de nos jours est orphelin, peut-être parce que les maîtres du réalisme sont morts, ou se sont retirés

Bill Krohn

Créer de la vie: voilà ce que Lucas s'évertue à faire dans Star Wars et il l'a fait plus et mieux que nul autre. Les machines et créatures qui peuplent la galaxie très lointaine jouissent d'une grande autonomie. Les robots, par exemple, pourraient avoir une existence propre ou trouver des compagnons, en dehors des films. C'est le côté «animateur», réalisateur de film d'animation de Lucas (Jar Jar Binks est son Mickey à lui). 

L'adoption

L'influence de Disney, Lucas la partage avec Spielberg, qui s'inspirera de Fantasia pour créer la lumière bleutée de E.T. avec son chef opérateur Allan Daviau: 

«Vous vous rappelez dans Fantasia, “Mother-Night qui vole avec sa cape, couvrant le ciel inondé de la lumière du jour? Je pensais quand j'étais gosse que la nuit était comme cela... elle apparaissait dans un arc, à l'horizon, et balayait le ciel jusqu'à ce que tout se confonde dans un dôme bleu-nuit. Ensuite, il y avait une explosion, et le ciel s'animait de l'apparition des étoiles. Je voulais que le début de E.T. soit cette espèce de Mother-Night.» 

La mère-nuit, encore une histoire de filiation. Ailleurs, Spielberg déclarait: «Je pense que l'animation est un parent par adoption du cinéma.» Ces propos sont rapportés et commentés par le critique américain Bill Krohn qui consacre un texte au réalisateur et à ses rapports avec le dessin animé dans Les Cahiers du Cinéma en décembre 1982: «Le cinéma de nos jours est orphelin, peut-être parce que les maîtres du réalisme sont morts, ou se sont retirés.»

L'atavisme Skywalker

Pourtant, il serait faux de dire qu'il n'y a pas de réalisme dans Star Wars. La saga n'est que cela au fond: réalisme des vaisseaux, des maquettes, de la vitesse, des novlangues, des interfaces préparant aux attaques contre l'Empire, réalisme de la politique dans la deuxième trilogie. Voilà pourquoi, comme certains, on peut y voir moins les totalitarismes du XXe siècle que l'Amérique post-Vietnam et de l'après-11-Septembre. 

Ce qui pourraît empêcher de montrer l'intégralité de Star Wars aux enfants, ce sont ces corps accidentés (le visage reconstruit de Mark Hamill après un accident de la route et Lucas qui intègre ce changement au scénario de L'Empire contre-attaque), ces robots écartelés ou marqués au fer rouge, ces membres coupés, ces cadavres calcinés (les oncle et tante de Luke, la rime entre les dépouilles de Qui-Gon et de Dark Vador redevenu Anakin). L'atavisme Skywalker passe aussi par cette organicité, par la main coupée de Luke dans l'épisode V et en miroir celle de Dark Vador/Anakin, tranchée deux fois, dans l'épisode II et dans l'épisode VI. Les plans de fin de L'Empire contre-attaque et L'attaque des clones sont identiques dans leur composition. À gauche un couple homme-femme (Luke/Leia, Padmé/Anakin), à droite les fidèles R2-D2 et C3PO.

Un réveil sans accroc

Quand on y pense, Star Wars est une saga accidentée dans sa conception: la deuxième trilogie précède la première, les épisodes qui ont assis la mythologie n'ont pas bénéficié des effets spéciaux de ces dernières années. Le Réveil de la Force est un Star Wars historique en ce qu'il file tout droit, sans accroc chronologique ou technologique. C'est l'alignement des planètes. Quand bien même J.J. Abrams, artisan de grand talent, pense très fort à la trilogie primitive. Pas de sauts périlleux ni d'acrobaties lors des duels au sabre-laser. De la force pure. 


Les papas ont revécu le choc de la reconnaissance de L'Empire contre-attaque à travers les yeux de leur progéniture, Abrams a repris, reprisé, retouché le cinéma de son enfance. Comme le dit Jor-El à Kal-el au début de Superman, «le fils devient le père et le père devient le fils».

Nathan Reneaud
Nathan Reneaud (13 articles)
Journaliste cinéma
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