Culture

Google doit payer

Monique Dagnaud, mis à jour le 04.10.2009 à 18 h 07

Parce qu'il est toujours en quête d'une BA pour faire pardonner son hégémonie, le géant doit maintenant sortir son porte-monnaie pour soutenir la création artistique.

Faire participer les recettes publicitaires générées sur Internet, notamment par les sites et moteurs de recherche, à un fonds de soutien pour la création: voilà la mesure phare avancée par la SACD dans sa contribution à la réflexion post-Hadopi. Une proposition ajustée, qui place Google en première ligne.

Google! Un ami qui nous veut du bien. Une multinationale qui a placé à son fronton la devise «Don't be evil». Une entreprise «dont la grande majorité des salariés passent leur temps à rêver de nouvelles choses à donner gratuitement» (Chris Anderson, Free, page 144). Une entreprise qui en 2008 a lancé un ambitieux projet dont l'objectif est de réunir les meilleures idées des internautes pour améliorer le monde (en toute modestie). De ce brainstorming, Google a retenu 16 idées qui sont soumises à un nouveau référendum pour en sélectionner cinq. Une entreprise qui a lancé un programme d'énergie renouvelable via des installations photovoltaïques pour contribuer à l'invention de sources d'énergie moins chères et peu polluantes. Une entreprise qui, depuis cinq ans, numérise des millions de titres du patrimoine littéraire mondial pour les mettre à disposition du public le plus souvent gratuitement. Une entreprise qui multiplie l'offre de services en libre accès: Google Earth, Google news, Google Search, Google Chat, i-Google , Google Chrome, Google Finance - un ballet de 150 services qui s'activent sous sa bannière. Une World Company, à l'image de ces empires post modernes qui déclenchent des soupirs d'extase à Sylvester Stallone dans les «Guignols de l'info». Une multinationale battante, performante, hégémonique (en France, plus de 9 recherches sur 10 passent par ce moteur de recherche) ....et altruiste.

L'originalité de Google ne souffre pas de discussion. Décryptée par Multitudes (N. 36, 2009), revue subversive axée sur la défense de l'indépendance du net, Google est ainsi perçu (article de Ariel Kyrou et Yann Moulier Boutang): «trop capitaliste pour être libertaire et trop libertaire pour être bêtement capitaliste». Et donc il «peut être un allié, certes, terriblement dangereux, mais tactiquement intéressant». En résumé: «Google a quelque chose d'hégémonique, mais il n'est pas et ne sera jamais dictatorial. Bref, sa puissance de contrôle, si contrôle il y a, ne se décline plus sur le mode disciplinaire, mais selon les règles de nos désirs et de notre soif d'informations pertinentes et impertinentes.»

On relève la même position balancée chez Robert Darnton, universitaire qui dirige la bibliothèque de Harvard. La lecture du Book Rights Registry, l'accord passé en 2008 entre Google et les auteurs et éditeurs américains, après une class Action (engagée par eux en 2005) et de longues négociations, le laisse «bouche bée»: «voici posées les fondations de ce qui pourrait devenir la plus grande bibliothèque du monde». Et aussitôt de s'alarmer: «L'accord qu'elle (l'entreprise Google) a signé la rend invulnérable à toute forme de concurrence. (...) Google va se trouver en position de monopole sur l'accès à l'information (...). Ce qu'a fait Google jusqu'à présent suggère que l'entreprise n'abusera pas de son pouvoir. Mais que se passera-t-il lorsque ses dirigeants actuels vendront leurs parts ou prendront leur retraite? (...). Que se passera-t-il si Google privilégie ses profits au détriment de son public?». En d'autres mots: une once de béatitude, et des kilos de prudence.

Les entreprises d'internet, Google en tête, sont encore investies des valeurs qui ont accompagné la naissance et le développement du Réseau. Avant qu'il ne devienne un outil grand public aux usages protéiformes, le web a reçu les onctions baptismales les plus nobles: valeurs du don, universalisation du savoir, élévation de l'intelligence. Cette vision émane de la planète des chercheurs habités par la culture post-soixante-huitarde, à une époque où les avancées technologiques semblaient nécessairement être destinées à l'émancipation individuelle et collective. Ces idéaux circulent abondamment dans la galaxie web, et sauf à être maladivement suspicieux ou dévot du socialisme des vieilles lunes, il est difficile de ne pas être ébranlé par ce capitalisme du troisième type qui entend concilier le Bien et le Big Business.

Prenons Chris Anderson, l'avant-garde de la pensée High-Tech. Lui aussi, il nous veut du bien. Dans Free, paru il y a quelques semaines, il brosse le tableau de la société que construisent d'humbles artisans (les internautes) et de grands capitalistes (les tigres du Web) en interactions dans l'économie numérique. Se réclamant de Marx, et surtout du révolutionnaire russe Pierre Kropotkine, qui imaginait dans le maillage des réseaux électriques, l'émergence d'une société horizontale propre à revitaliser les communautés («Kropotkine annonçait d'une certaine manière les forces sociales qui dominent l'économie du lien de l'internet contemporaine»), le rédacteur en chef de Wired déroule les arguments de l'économie du gratuit.

Ce «miracle» repose sur les effets de réseau, sur une panoplie d'artifices commerciaux activés à grande échelle, des formules parfois aussi vieilles que le capitalisme, où se combinent le payant et le non payant: la publicité, le produit qui conduit à acheter d'autres choses, le «fremium» (le service gratuit pour l'utilisateur de base, et onéreux pour quelques happy few qui souhaitent un service Plus). Mais, la logique marchande côtoie d'autres formes d'échanges non monétaires, comme le don (Wikipédia), l'échange de travail, le piratage (la distribution par le peer-to-peer). Dans son exploration des ressorts cachés de l'économie du don sur le web, Chris Anderson démontre, étude à l'appui et Adam Smith à la rescousse, que les individus sont mus par une sorte d'égoïsme éclairé que guident certaines aspirations: participer à une communauté et contribuer à sa vitalité; se développer personnellement; se soutenir mutuellement.

Que penser de ce rêve éveillé? Que penser de ce marché des biens culturels et de l'information, où les contributeurs et les consommateurs sont interchangeables? Comment ne pas être séduit par cette alliance entre un capitalisme hyperconcurrentiel (tellement concurrentiel que les prix avoisinent zéro) et la coopération délicatement bien intentionnée des surfeurs du net? Aux oubliettes, les rapports violents du monde industriel et les catastrophes humaines des délocalisations. A la trappe, le cynisme des traders qui jouent nos économies à la roulette. Hors de notre champ de vision, l'égoïsme des financiers. Bienvenu dans le capitalisme humaniste enfanté par les chercheurs de la Silicon Valley.

A la réflexion, la proposition de la SACD est bien inspirée. La création artistique? Sincèrement, on ne peut imaginer l'altruiste Google refusant de soutenir une telle cause — certes, il a déjà protesté, mais c'est le réflexe conditionné de l'entrepreneur. Ce serait à son détriment. Google, toujours en quête d'une BA pour faire pardonner son hégémonie planétaire, sa matière grise virevoltante, sa course en tête dans la plupart des sports du numérique, sa fibre écologique de la première heure, son hédonisme de bien portant. Quand on est le premier de la classe, l'élégance, c'est d'être généreux.

Monique Dagnaud

image de une: billet de un dollar. CC Flickr peasap

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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