Culture

Les plus grandes œuvres d’art sont les plus ennuyeuses

Repéré par Robin Verner, mis à jour le 16.12.2015 à 13 h 09

Repéré sur NPR, Huffington Post

L’art nous ramène à un moment de vide où plus rien n'est évident et où nos repères s'effacent. Alors, forcément, on s’ennuie.

Delphine Seyrig dans «L'année dernière à Marienbad», d'Alain Resnais, en 1961

Delphine Seyrig dans «L'année dernière à Marienbad», d'Alain Resnais, en 1961

«Prenez les Anglais. Eh bien, ce grand peuple britannique a fort bien compris tout ce que l’on pouvait tirer de l’ennui. Tout en Grande-Bretagne est organisé en fonction de l’ennui. Qu’est-ce en effet qu’un club anglais sinon l’endroit par excellence où l’on s’ennuie le mieux?» disait le général De Gaulle à propos d’une nation qu’il connaissait bien. Pourtant, il n’est pas impossible que les vrais maîtres de l’ennui ne soient pas les Britanniques mais les artistes et les endroits où l’on s’ennuie le mieux les musées, les salles de cinéma, et non pas les clubs anglais. C’est en tout cas la position du philosophe Alva Noë, qui enseigne dans la prestigieuse université américaine de Berkeley, et il la défend sur le site de la radio publique américaine, NPR.

Le penseur distingue deux formes d’ennui: l’une évoque un temps vide, une période interminable, une morosité «enfantine». L’autre, plus adulte, ne correspond pas à un moment d’oisiveté mais au contraire au caractère fastidieux des activités et impératifs qui ponctuent la vie de tout un chacun (projet professionnelle, paperasserie, dîners plus ou moins importants). Or, l’art, dit-il, est une des rares occasions qui nous renvoie vers le calme plat originel. S’ennuyer devant une œuvre n’a rien d’une calamité, au contraire. Le philosophe trousse la formule: «Les œuvres d’art, dans toute leur variété, me semble-t-il, nous offre l’occasion de nous ennuyer et le font même quand tout conspire contre l’ennui.»

Et sa réflexion a quelque chose de radical quand elle en vient à estimer que tout art vise l’ennui ou l’implique comme «sa conséquence attendue» ou l’un de «ses mécanismes». Un tel accablement en présence de l’art provient du fait que celui-ci nous chasse hors de notre zone de confort, nous contraint à tout remettre sur le tapis car il abolit les évidences et «exclut l’heureuse aisance qui permet la compréhension» et la «vie organisée».

Un choix politique

Dans le Huffington Post, la journaliste Katherine Brooks rappelle que l’ennui peut aussi être une arme très performante dans la main des artistes. Charlie Lyne, critique et cinéaste, fait partie de ces personnalités fantasques qui ont vu le potentiel politique de l’ennui. À l’origine, l’artiste était exaspéré par le fonctionnement du British Board of Film Classification (BBFC), qui, après visionnage, délivre le certificat nécessaire à la diffusion d’un film dans les salles britanniques. Toutes les œuvres doivent donc passer sous les yeux de ses membres mais il faut payer 1.000 livres pour pouvoir envoyer son film à l’institution (une paille pour les grosses et moyennes productions mais une somme pour les réalisateurs indépendants). 

Mais Lyne a trouvé le moyen de se venger: si les 1.000 livres sterling (1.370 euros au cours actuel) sont payés, la BBFC est obligée de voir l’intégralité du film. Il a donc décidé de lancer une campagne internet pour financer son film Paint drying, qui consistera en un long, très long et unique plan où l’on verra de la peinture blanche sécher sur un mur de briques. Dans Sodome et Gomorrhe, le narrateur de Proust voit dans l’ennui «l’un des maux les moins graves qu’on ait à supporter». Celui auquel vont être exposés les gens de la BBFC ressemble pourtant à un supplice chinois. 

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