Monde

De quoi l'Iran a-t-il peur?

Anne Applebaum, mis à jour le 18.10.2009 à 12 h 17

Les sanctions ou les bombardements ne l'inquiètent pas. Téhéran redoute une campagne de promotion des droits des l'homme.

centre suspecté d'enrichir l'uranium à Qom. REUTERS/DigitalGlobe/Handout

centre suspecté d'enrichir l'uranium à Qom. REUTERS/DigitalGlobe/Handout

Barack Obama coupe les fonds d'un programme oeuvrant à la démocratisation de l'Iran, programme établi et financé depuis des années par les Etats-Unis. Le programme, connu sous le nom de «Centre de Documentation pour les Droits de l'Homme en Iran» distribue des informations sur les violations des droits de l'Homme dans le payx, ainsi que sur les activités ani-démocratiques.

Les directeurs du programme furent choqués d'apprendre que leur demande annuelle de 2.7 millions de dollars pour le financer avait été rejetée. D'autant que l'Iran est véritablement vulnérable non face aux menaces internationales mais face à une démocratisation grandissante du pays. Slate.fr republie un article du 4 octobre pour analyser le refus de financement de ce programme.

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L'Iran revêt une certaine ambivalence. Parfois, on a vraiment l'impression qu'il y a deux Iran. D'un côté, on a un pays engagé dans un combat nucléaire, qui fait l'objet d'examens par des experts de sécurité et attire toute l'attention de la presse de la Maison Blanche. C'est cet Iran-là qui a fait l'actualité, la semaine dernière, lorsque Barack Obama a révélé l'existence d'un nouveau réacteur nucléaire secret.

Mais, en même temps, il y a un autre Iran. Un pays, pour ainsi dire, totalement différent, où les militants des droits humains font avancer la démocratie et où des journalistes prennent désormais la liberté de faire des photos furtivement avec leur téléphone portable. Et c'est cet Iran-là qui a fait l'actualité, la semaine dernière, lorsque des manifestants ont transformé un défilé anti-Israël, contrôlé par le gouvernement, en une manifestation spontanée contre le gouvernement.

En général, ceux qui s'intéressent à ce second Iran se préoccupent peu du premier et vice- versa. De plus, ces deux catégories de personnes semblent parfois presque antagonistes. Par exemple, lors des manifestations qui se sont déroulées dans tout l'Iran après l'élection présidentielle du 12 juin, beaucoup d'analystes bien-intentionnés ont exhorté le président américain à prendre ses distances par rapport aux émeutes et aux émeutiers, au moins en partie parce qu'une intervention de sa part risquait de compromettre les négociations sur le nucléaire. D'ailleurs, ce choix semblait convenir à Barack Obama, un homme rationnel s'il en est, qui cherche visiblement à éviter tout remue-ménage, désordre ou agitation émotionnelle. La Maison Blanche a alors décidé de traiter avec l'Iran décrit par les experts en matière de sécurité et de laisser l'autre Iran se débrouiller tout seul. Les questions liées aux droits de l'homme et à la démocratie en Iran, ce sont des dossiers intérieurs, avaient conclu les conseillers d'Obama. Ils ont donc réitéré leur proposition de rencontrer les dirigeants iraniens.

Cette proposition n'a rien donné, bien sûr. Car l'Iran, ce n'est pas deux pays! Et les responsables qui prennent des décisions relatives au programme nucléaire de l'Iran sont aussi ceux qui ordonnent l'arrestation, la torture et le meurtre des dissidents. Le comportement des décideurs iraniens dans leur pays reflète leur façon de se conduire sur la scène internationale. Il est en effet peu probable qu'un régime qui dit et répète publiquement que ses opposants sont des larbins américains et des espions anglais change de ton et coopère avec les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne. En même temps, un régime qui subit une énorme pression politique et voit fléchir sa légitimité n'est guère dans la situation idéale pour innover en matière de diplomatie. Peu de chances, donc, qu'il mette fin à son programme nucléaire bientôt.

C'est un cas désespéré, me direz-vous. Pas si sûr... Car le fait que l'Iran soit bel et bien un seul pays implique que l'Occident dispose de certains instruments de politique étrangère en Iran qui n'ont pas encore été véritablement étrennés. Ces derniers jours, un très grand nombre d'experts a recadré le problème iranien: une fois qu'on admet officiellement que l'Iran projette de construire une bombe nucléaire, il n'y a pas cinquante solutions. On peut lui infliger des sanctions, sans certitude aucune quant à leur efficacité. Autrement, on peut effectuer des frappes aériennes, mais sans être sûr qu'elles détruiront toutes les installations nucléaires de l'Iran (puisque beaucoup semblent cachées dans des montagnes). Enfin, on peut lui faire la guerre, et ce serait une catastrophe.

Très peu d'experts envisagent d'autres solutions. Au fond, de quoi ont vraiment peur les dirigeants de l'Iran? Je suis sûre qu'ils ne tremblent pas devant la perspective des sanctions ou des bombardements aériens. Téhéran pourrait compenser un boycott économique avec l'aide du Venezuela ou, pourquoi pas, de la mafia russe. Par ailleurs, une attaque sur le territoire iranien risquerait de contribuer au maintien au pouvoir du régime et à son renforcement.

En revanche, ce que les gouvernants iraniens doivent redouter au plus haut point, c'est une campagne de promotion des droits humains soutenue et bien financée. En effet, que se passerait-il si nous faisions savoir au régime iranien que son obstination à vouloir acquérir des armes nucléaires ne nous laisse d'autre choix que de renforcer le financement des groupes de dissidents exilés, de faire entrer en douce de l'argent dans le pays, d'inonder les radios et les télés d'émissions en faveur de l'opposition et, surtout, de ne pas tarir sur les innombrables crimes perpétrés par la République islamique d'Iran?

Comment réagiraient le président Ahmadinejad ou le Guide suprême, Ali Khamenei, si dans sa prochaine conférence de presse, Barack Obama brandissait une photo de Neda (la jeune fille assassinée par les forces de l'ordre iraniennes)? Et s'il le faisait à chaque conférence de presse? Je parie que l'élite gouvernementale en serait bien plus décontenancée que si elle n'avait plus accès à des machines allemandes ou des tomates néerlandaises importées.

Je sais bien que certains lèveront les yeux au ciel et rétorqueront - comme l'a fait l'administration Obama cet été - qu'une campagne agressive contre les violations massives des droits de l'homme en Iran donnerait au régime l'occasion de crier à l'«ingérence étrangère» et d'assimiler ses opposants à des espions étrangers. Et alors, qu'y aurait-il de nouveau là-dedans? Il le fait déjà!

Les principales mesures envisagées risquent de provoquer un désastre. Il serait donc dommage de ne pas essayer cette option.

Anne Applebaum

Traduit par Micha Cziffra

Image de Une: Le centre secret d'enrichissement d'uranium près de Qom. REUTERS/DigitalGlobe/Handout

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