Economie

Comment se forment les oracles moutonniers des économistes

Eva Thiébaud, mis à jour le 25.12.2015 à 16 h 08

Les prévisions de croissance du «consensus des économistes» sont très attendues par le gouvernement et tous les membres du microcosme de la conjoncture. Mais qui est donc ce grand oracle inconnu qui prévoit le retour du beau temps?

Le problème avec le futur, c’est qu’il reste souvent assez obscur | Phil Roeder via Flickr CC License by

Le problème avec le futur, c’est qu’il reste souvent assez obscur | Phil Roeder via Flickr CC License by

L’année touchant à sa fin, chacun revient sur la croissance de 2015 et suppute sur celle de 2016. Parmi toutes ces prévisions, celle du «consensus des économistes» est très attendue par le gouvernement et tous les membres du microcosme de la conjoncture. Moyenne des prédictions des plus grands augures économistes, elle souffre pourtant de quelques biais. Après les tripes de lapin et le marc de café, plongeons-nous dans les entrailles du consensus.

Déjà, à quoi ça sert de faire des prédictions de croissance? Pour construire un budget de façon plausible, notamment à l’échelle d’un pays ou d’un organisme social gérant des milliards d’euros, il faut avoir une petite idée de l’évolution de l’économie. Le problème avec le futur, c’est qu’il reste souvent assez obscur. Pourtant, à partir d’équipes de recherche, de variables et d’équations, médias, banques, organismes, gouvernements et institutions internationales émettent des pronostics sur l’avenir de la production de richesse.

Un oracle incontournable

Des prévisions qui tendraient naturellement vers l’optimisme. Et surtout celles des gouvernements: difficile en effet pour eux de désavouer leurs mesures politiques en prédisant une croissance poussive. Mais l’enthousiasme a ses limites; car un budget prévu avec une croissance surestimée et donc des recettes surévaluées… conduisent tout droit aux tréfonds du déficit. En France, veille désormais le Haut Conseil des Finances Publiques, créé pour vérifier de façon indépendante le réalisme des prévisions du gouvernement. Qui n’hésitera notamment pas à faire remarquer si celles-ci s’éloignent par trop de celles d’un certain «consensus des économistes».

Pas d’inquiétude pour le projet de loi de finances 2016: la copie du ministère des Finances ne s’est pas fait retoquer. Il faut dire qu’il a joué le jeu, faisant bien référence page 10 de son projet de loi de finances pour 2016 au grand devin: «Après avoir connu une période d’atonie ces trois dernières années, [...] la reprise est enfin à l’œuvre en 2015. L’activité doit progresser de +1,0% cette année, avant d’accélérer en 2016 à +1,5%. Ce scénario est proche du consensus des économistes et des organisations internationales, qui s’accordent sur une accélération de la croissance.»

Bercy n’est pas seul à s’appuyer sur cet organisme. L’association gestionnaire de l’assurance chômage, l’Unédic, annonce dans ses prévisions financières 2015-2016 une embellie économique étayée par «des anticipations de croissance légèrement revues par le Consensus des économistes de septembre: +1,2% de croissance en 2015 et +1,5% pour 2016». Ainsi, du Haut Conseil des Finances Publiques au ministère des Finances, en passant par l’assurance chômage, on écoute la voix du «consensus des économistes». Mais qui est donc ce grand oracle inconnu qui prévoit le retour du beau temps?

Consensus des économistes, qui êtes-vous?

ConsensusEconomics, société anglaise créée en 1989, effectue des moyennes avec les prévisions de tout le petit monde de la conjoncture. Vous le découvrez? C’est normal. Hélène Baudchon, économiste à BNP Paribas, fait partie des experts lui fournissant des prévisions. Elle explique: «Le consensus des économistes a peu de visibilité auprès du grand public car c’est un outil payant dédié aux professionnels.»

Une moyenne n’est pas forcément pertinente, et peut même être trompeuse. Elle ne dit rien de la dispersion, rien de l’étalement des points de vue

Bruno Tinel, économiste à l’Université Paris 1

Il couvre quatre grandes zones: les nations industrialisées du G7, l’Europe de l’Est, l’Amérique latine et l’Asie. En France et ailleurs, il questionne chaque mois une grosse vingtaine d’économistes sur leurs prévisions relatives à la croissance, l’investissement, le taux de chômage, etc. Interrogé sur les modalités de choix des experts composant son panel, ConsensusEconomics répond: «Ils ont une longue histoire relative aux prévisions économiques. Il s’agit d’experts crédibles qui peuvent expliquer et défendre leurs chiffres. D’autre part, pour faire partie du consensus des économistes, ils doivent être en mesure de fournir et d’actualiser leurs prévisions régulièrement.»

En France, des groupes bancaires, des banques d’investissement et des sociétés de services financiers –du Crédit agricole à HSBC en passant par BNP Paribas, Goldman Sachs ou UBS– voisinent avec quelques sociétés d’assurance-crédit, de conseil stratégique, ou de gestion en investissement. On trouve aussi dans ce panel plusieurs centres de prévisions économiques, comme par exemple Oxford Economics, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et le Centre d’observation économique et de recherches pour l’expansion de l’économie et le développement des entreprises (Coe-Rexecode).

Une prévision? Ou plutôt une opinion...

Tous rendent mensuellement leurs prévisions. Qui ont toutes le même poids dans la moyenne que réalise EconomicsConsensus: peu importe la taille des équipes, leur vision de l’économie –dont dépendra leur modèle– ou la publication ou non de leur méthodologie. Autres biais: les hypothèses de départ des différents économistes ne sont pas normalisées et les derniers indicateurs ne sont pas toujours intégrés dans les calculs à cause des décalages de calendrier...

Bref, un assemblage disparate. Selon Bruno Tinel, économiste à l’Université Paris 1, la méthode de calcul est plutôt discutable: «Une moyenne n’est pas forcément pertinente, et peut même être trompeuse. Elle ne dit rien de la dispersion, rien de l’étalement des points de vue.»

Alors, quelle fiabilité pour cette boule de cristal? Des études empiriques publiées sur le site d’EconomicsConsensus montrent malgré tout la validité de la moyenne comme outil prédictif. Pourtant, une autre étude comparative récente expose au contraire que la qualité d’une prévision tiendrait plutôt à la capacité de raisonnement des prévisionnistes, à leurs connaissances géopolitiques, mais aussi à leurs possibilités de confronter et de faire évoluer leurs points de vue. Au final, les chiffres du consensus informent davantage sur l’opinion de ceux qui les fournissent que sur le futur. «Au fil des mois, le sens des révisions des prévisions renseigne sur l’état de la conjoncture, et le degré de pessimisme ou d’optimisme des acteurs interrogés», résume Hélène Baudchon.

Les moutons de l’économie

Vous avez dit consensus? Méfions-nous des mots utilisés. Normalement, la définition du mot consensus implique l’accord de plusieurs personnes. Une moyenne est-elle un consensus? Comme le rappelle Bruno Amable dans son article de Libération du 27 octobre 2009 «Les experts sont formels»«en économie comme ailleurs, “consensus” est le nom qu’on donne à l’opinion dominante, quelle que soit la pertinence de cette opinion. Il y a toujours un coût à ne pas s’y conformer».

Le but du jeu, ce n’est pas de prévoir la vérité, mais plutôt de prévoir ce que les autres vont prévoir

Xavier Timbeau, directeur analyse et prévision à l’OFCE

Xavier Timbeau, directeur analyse et prévision à l’OFCE, centre indépendant de recherches et prévisions, analyse le rôle que joue cette prédiction collective: «Le gouvernement sait qu’il va potentiellement être attaqué sur ses prévisions de croissance, donc il se conforme. On préfère se tromper avec tout le monde plutôt qu’avoir raison tout seul.»

L’économiste évoque le concours de beauté de Keynes: «Le but du jeu, ce n’est pas de prévoir la vérité, mais plutôt de prévoir ce que les autres vont prévoir.» Qui conduit à moyenner les prévisions, comme le souligne Denis Ferrand, directeur général du Coe-Rexecode, un centre privé de prévisions proche des organisations patronales: «La prévision du consensus crée une force de rappel importante et conduit au règne de la moyenne.» Aussi incapable d’anticiper les brusques mouvements de reprise que les grandes crises –comme celle de 2008-2009.

Une certitude collective

Pourquoi alors utiliser cette moyenne molle? Pour sa part, l’Unédic, association gestionnaire de l’assurance chômage, explique: «Cette moyenne des prévisions d’une vingtaine d’économistes prévisionnistes permet une certaine neutralité de l’hypothèse de croissance retenue.» Du côté du ministère des Finances, on avoue le besoin de comparaison: «Il est logique que, pour démontrer le réalisme des prévisions économiques retenues pour construire nos exercices budgétaires, nous les comparions à celles réalisées par les autres instituts. Le consensus offre une vision synthétique de leurs prévisions, puisque c’est une moyenne.» Neutralité, comparaison?

Bruno Tinel, l’économiste de Paris 1, explique que cette prévision offre surtout l’avantage de réduire l’incertitude: «Elle crée une certitude collective. Tout le monde se coordonne sur une seule vision.» Une opinion moyenne sur laquelle tout me monde s’accorde… quelle que soit sa qualité prédictive.

Eva Thiébaud
Eva Thiébaud (7 articles)
Journaliste
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