Science & santé

J’ai passé toute une nuit dans un caisson d’isolation sensorielle

Seth Stevenson, traduit par Catherine Rüttimann, mis à jour le 28.12.2015 à 10 h 02

J’avais adoré ma séance de flottaison diurne. Un séjour dans le vide qui durerait toute une nuit pourrait-il s’avérer encore plus restaurateur?

Dormir sur l’eau | nate bolt via Flickr CC License by

Dormir sur l’eau | nate bolt via Flickr CC License by

Il y a deux ans, j’ai écrit pour Slate un article à propos des caissons d’isolation sensorielle, ces dispositifs qui permettent de flotter dans une eau à la température du corps, enveloppé de pénombre et de silence. Alors que je travaillais sur le sujet, j’ai eu vent d’une rumeur qui m’a intrigué: l’un des amateurs de bains flottants avec qui j’avais discutés prétendait connaître quelqu’un qui dormait dans un caisson la nuit –toutes les nuits. Selon ma source, cette personne était tellement habituée à dormir dans un caisson qu’elle ne pouvait plus trouver le sommeil ailleurs. Quand elle voyageait, elle était obligée de trouver un bain là où elle allait et de supplier le propriétaire de le rendre disponible aux heures creuses.

Je n’arrivais pas à chasser cette idée de mon esprit. J’avais adoré ma séance de flottaison diurne. C’était tellement reposant et méditatif, j’en étais sorti avec l’impression d’avoir avalé un cocktail de sédatifs et de champignons. Et cela après seulement une heure. Un séjour dans le vide qui durerait toute une nuit pourrait-il s’avérer encore plus restaurateur et tripant?

J’ai écrit à Gina Antioco, la propriétaire de Brooklyn’s Lift/Next Level Floats, pour lui demander si elle me laisserait passer une nuit dans l’un de ses bains. Elle était partante. Elle m’a même dit qu’elle avait aussi envie de tenter l’expérience. Elle avait déjà essayé une fois mais n’avait pas réussi à s’endormir. Elle se demandait si la deuxième fois pourrait être la bonne.

Je suis arrivé chez Lift vers 23 heures, un soir de semaine. Gina m’a dit qu’on devait attendre que les derniers «flotteurs» finissent leur séance avant de pouvoir verrouiller la porte d’entrée, éteindre les lumières et entamer notre nuit. «L’une des personnes qui est dans un caisson en ce moment est DJ, m’a expliqué Gina. Il fait des sets au [festival] Burning Man. J’aimerais qu’il fasse une compilation de musiques à diffuser à travers les haut-parleurs des caissons au début et à la fin d’une séance.» Le DJ a émergé enfin, hébété et détendu, comme tous ceux qui sortent de leur première séance de flottaison. Il a dit que la musique qu’il imaginait était comparable à une forêt, à la fois vivante et calme. Nous lui avons dit au revoir, puis Gina a commencé à programmer les caissons pour la nuit.

Notion du temps

Dans un caisson d’isolation, on perd toute notion du temps. Une minute peut donner l’impression de durer une heure, et vice versa. J’ai dit à Gina que je ne voulais pas être dans le caisson sans avoir d’échéance claire –à me demander si on m’avait oublié et qu’on était en fait vingt-cinq ans plus tard. Je n’arriverais pas à me détendre à moins de savoir que je serais réveillé à une heure déterminée. À cause d’une anomalie du système de contrôle, il s’est avéré que le plus tard pour lequel Gina pouvait programmer l’arrivée de la musique et des lumières dans le caisson était 5h30 du matin. J’ai dit que ça m’allait. Pour être honnête, je doutais fort de réussir à y rester aussi longtemps.

Je n’avais pas peur de couler. Mais j’avais peur de ne pas réussir à m’endormir

Au fil des ans, j’ai accumulé différentes expériences de nuits passées dans des contextes pas franchement idéaux. Une couchette de train en Inde avec une colonie de cafards qui s’agitait juste à côté de ma tête, un bateau à l’ancre secoué par une houle gratinée, les marches en béton de l’immeuble où habitait un copain qui n’était pas encore rentré quand je suis arrivé chez lui ivre tard le soir. Quand j’ai emménagé dans mon tout premier appartement, je n’ai pas réussi à faire en sorte d’avoir un matelas avant la tombée de la nuit, du coup j’ai dormi sur le plancher –joue contre terre– et j’ai quand même réussi à dormir pendant six bonnes heures. 

Mais il y a aussi les fois où je n’arrive pas à dormir plus d’une minute à la fois. Je ne peux tout simplement pas m’endormir sur le dos. Je dors sur le ventre. Et, pour des raisons évidentes, il n’est pas possible de dormir sur le ventre quand vous flottez dans l’eau. Les sels d’Epsom concentrés vous rendent flottant au point que vous ne risquez pas de vous retourner accidentellement durant votre sommeil. Je n’avais donc pas peur de couler. Mais j’avais peur de ne pas réussir à m’endormir.

Cerveau ralenti

J’ai dit bonne nuit à Gina, j’ai rejoint mon unité de flottaison, je me suis déshabillé entièrement et douché, j’ai éteint les lumières et je suis entré dans le bain. Je me suis vite remémoré les nombreuses joies de la flottaison. Mon cerveau a ralenti. Mes pensées se sont éparpillées puis ont commencé à s’évaporer avant de disparaître complètement. J’ai entendu des voix désincarnées, notamment celle de quelqu’un qui chantait la chanson «Drive» de Cars. J’ai réfléchi à ma place dans l’univers et aussi à la place de Ric Ocasek dans l’univers, ce qui semblait d’autant plus saisissant que, comme il n’était pas le chanteur principal sur ce morceau, je me demandais s’il était parfois amer à cause de cela.

À un moment, j’ai cru voir des lumières briller. Mais il n’y avait pas de lumière dans le caisson. Je devais être en train de rêver –ce qui m’a été confirmé par un sursaut de mon corps et une convulsion de mes membres. Ce n’était qu’une demi-seconde de sommeil. Ça m’était déjà arrivé dans un caisson, un après-midi de somnolence. Mais à aucune des deux occasions je n’avais réussi à atteindre un vrai sommeil paradoxal.

Je n’avais aucune idée s’il était 1 heure ou 3 heures. Un adepte que j’avais rencontré m’avait dit que, la première fois qu’il avait essayé, il était censé être là pendant une heure seulement mais qu’on l’avait oublié et laissé dans son caisson pendant plusieurs heures. Cela avait été une expérience transformative. «Je ne pourrais pas vous la raconter sans en dévaluer la signification», m’a-t-il dit. Il semblait qu’il divisait désormais sa vie entre la période avant et après ce long séjour dans le caisson. Est-ce qu’il m’arriverait la même chose? Est-ce que j’en sortirais changé?

Inconfort physique

J’étais épuisée vu l’heure tardive mais j’étais toujours réveillé. J’avais envie de me tourner sur le ventre afin de pouvoir vraiment dormir

J’ai commencé à m’impatienter. J’étais épuisée vu l’heure tardive mais j’étais toujours réveillé. Et mon inconfort physique allait grandissant. J’avais envie de me tourner sur le ventre afin de pouvoir vraiment dormir. Je me cambrais vers le côté autant que je pouvais. Mon œil gauche était immergé. J’avais de l’eau salée qui rentrait dans mon nez et me brûlait la narine gauche. 

J’ai essayé de trouver une position confortable, en mettant un bras derrière ma tête et en croisant un pied en dessous de l’autre. Mais je me retrouvais toujours dans ma position d’origine, telle une poupée de chiffon couchée sur le dos, avec les mains au niveau des hanches. L’eau est si dense qu’elle vous bloque dans une position, comme si vous étiez fondu dans la gelée. J’avais l’impression d’être le requin de Damien Hirst.

Soudain, un air de cithare mielleux a retenti à travers des haut-parleurs dont je ne savais pas qu’ils étaient là. C’était mon alarme. Et devinez quoi? Elle m’avait réveillé. J’étais complètement out. Je n’ai aucune idée de combien de temps j’étais parti, mais c’était suffisamment long pour que ça compte vraiment comme du sommeil.

Mal à l’aise

J’ai émergé, je me suis douché, j’ai mis mes habits et j’ai allumé mon téléphone. Il était seulement 4h30. Quelque chose n’avait pas bien fonctionné, l’alarme avait sonné trop tôt. J’avais été dans le caisson pendant une durée totale de cinq heures environ, dont une bonne partie passée à dormir. J’ai envisagé de me déshabiller et d’y retourner, histoire de voir si je pouvais me rendormir (maintenant que j’avais déjà essayé, ma nervosité avait disparu), mais la cithare était vraiment forte et le caisson avait entamé une sorte de séquence d’autofiltration. Du coup, je suis parti. En sortant, j’ai vu que Gina dormait sur un canapé de la réception. Elle avait dû abandonner bien plus tôt que moi. J’ai fermé la porte d’entrée derrière moi.

Alors que je déambulais dans les rues de Brooklyn avant l’aube, je me suis demandé si je devrais réessayer un de ces jours, sans alarme cette fois –pour voir si je pouvais passer la nuit. Mais, rien que d’y penser, j’étais mal à l’aise. J’avais dû me battre pour trouver le sommeil dans le caisson, le nez en feu à cause du sel, la colonne vertébrale pas très à l’aise. Je vais clairement retourner dans un caisson. Mais la différence entre une séance de flottaison l’après-midi ou à minuit, c’est le jour et la nuit.

Seth Stevenson
Seth Stevenson (25 articles)
Journaliste
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