Science & santé

«Comment aimer quelqu’un d’autre si je ne m’aime pas moi-même?»

Lucile Bellan, mis à jour le 15.12.2015 à 10 h 58

Cette semaine, Lucile conseille M., une jeune femme de 22 ans qui lui écrit que la vie l’a «déglinguée».

Détail de l’huile sur toile d’Edvard Munch «Deux êtres humains, les Solitaires» (1905) | via Wikimedia Commons (domaine public)

Détail de l’huile sur toile d’Edvard Munch «Deux êtres humains, les Solitaires» (1905) | via Wikimedia Commons (domaine public)

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Disons que la vie n’a pas toujours été simple. Pour reprendre l’expression que l’un de mes profs de fac employait –«cette personne a été déglinguée par la vie», et je crois que ça me correspond tout à fait–, j’ai 22 ans, et la vie m’a déglinguée.

Surtout lors de cet été 2014. Avortement. De jumeaux. Je crois qu’à ce jour et pour les prochains c’est l’épreuve la plus douloureuse qu’il m’ait été donné de vivre. Pourtant dieu sait que j’en avais vécu auparavant: attouchements sexuels à mes 8 ans, harcèlement scolaire, tentative de suicide à 14 ans, les décès d’êtres chers, un ex-petit-ami violent, période d’acné très violente... Tant de choses qui m’ont détruite. Mentalement et physiquement. 

Alors avorter, de jumeaux qui plus est... Je me disais: «Ça ira, de toute façon, comment peut-on détruire ce qui est déjà détruit?» Mais je me trompais. Parce que cet événement a tout bouleversé. J’avais 21 ans et, pour la première fois de ma vie, le monde s’est écroulé sous mes pieds. Littéralement. 

Depuis je survis. Un an après, j’ai enfin pris conscience que, oui, je suis en dépression. Les gens qui m’ont vue avant et après mon avortement ont tous eu cette réflexion: «Comme tu as changé.» J’avais pour habitude de lire que la douleur faisait changer. Je comprends ce que ça veut dire maintenant. J’ai mal, constamment mal. Tout le temps, tout le temps, tout le temps.

Pour essayer d’oublier tout ça, de surmonter ce traumatisme, je me suis amourachée d’un garçon. L’histoire est tombée à l’eau cinq mois plus tard, je l’ai trompé, il m’a trompée. Terminé. 

Alors, je me suis accrochée à ce garçon avec qui j’avais trompé mon ex... Mais voilà, il m’a laissé tomber aussi.

Ces deux histoires successives m’ont fait beaucoup de mal. Je n’avais déjà pas confiance en moi mais cela a encore une fois tout ébranlé en moi. Comment je pouvais survivre à tout ça?

J’ai une telle haine envers la vie, envers moi. Je suis vide. Vidée de tristesse, vidée d’amour, vidée de bonheur

Eh bien un autre garçon est arrivé... Au départ, je ne voulais pas m’attacher, je ne voulais plus souffrir. Sauf que, maintenant, ça fait cinq mois. Et, si tout allait bien au début, ces derniers temps, j’ai un blocage avec lui. Il est au courant de tout ce que j’ai pu vivre, de mon agression sexuelle à mon avortement, en passant par le harcèlement, mes histoires amoureuses désastreuses. Et pourtant j’ai l’impression qu’il m’aime bien quand même...
Or moi je n’arrive pas à éprouver quelque chose. Parce que j’ai une telle haine envers les autres, envers toutes ces personnes, amis, amours m’ayant laissé tomber. Parce que j’ai une telle haine envers la vie, envers moi. Comment je peux aimer quelqu’un d’autre si je ne m’aime pas moi-même?

Et ça, très peu de personnes le comprennent. Parce que les gens me trouvent «belle», voire «la plus belle personne qu’ils ont rencontrée». C’est ça, le problème, les gens ne voient que mon physique. Ils voient une personne vivante, souriante, à rire de tout et de rien. Surtout de rien. Mon copain est le premier à m’avoir vue telle que je suis réellement: triste et désemparée. Mais ça lui a fait peur. Il ne comprend pas comment on peut être en dépression, comment on peut avoir une si basse estime de soi. Il ne comprend pas. Et plus le temps passe, plus ça me pèse. 

Les mots sont un exutoire n’est-ce pas. Je ne saurai le dire, mais je sais l’écrire: je suis vide. Vidée de tristesse, vidée d’amour, vidée de bonheur. Mes proches ne le comprennent pas, pour eux, c’est insensé: ils me disent que j’ai tout pour moi, que je suis belle, intelligente (major de promo de ma licence et master, je me plonge dans mes études...), drôle, souriante, aimée.

Et comme j’aimerais leur crier toute ma détresse. Alors ma question est simple: que faire de ma relation? J’ai tellement peur de souffrir. J’ai peur que, si mon petit cœur subit encore quelque chose, de ne pas m’en remettre...

Et est-ce que je surmonterai tout ça? Comment? Au bout de combien de temps? Parce que j’ai l’impression que mon temps est compté... La vie devient de plus en plus lourde.

M.

Chère M.

Laissez-moi d’abord vous dire qu’en tant que femme qui a vécu son lot d’épreuves votre peine me touche. Je mesure ma chance d’avoir pu me reconstruire, comme je sais comme il est facile de ne pas se relever quand on tombe de si haut. Dans mon expérience, du plus bas que je me souvienne, rien ni personne d’autre que moi-même n’avais pu faire le chemin en sens inverse. J’ai vu quelques psys, jamais très longtemps même s’ils ont eu leur utilité. J’ai eu des amants. Je me suis cachée derrière des sourires de façade et une image de moi-même idéalisée, par moi et par les autres. Il a fallu des années pour remonter la pente et je crois que, ce chemin, je le fais encore.

Est-ce que vous allez surmonter ça? Je ne saurais vous le dire. Je suis convaincue qu’il y a des épreuves insurmontables, qu’il n’y a pas de honte à ça. Que, parfois, on arrive à vivre avec, et parfois pas. Que, même si l’on croit être sortie d’affaire, il arrive qu’un fantôme pointe le bout de son nez des années après pour tester notre résistance et que, à ce moment-là, rien ne nous dit qu’on ne va pas replonger non plus. Ce n’est donc pas affaire de temps.

Je sais comme il est facile de ne pas se relever quand on tombe de si haut

Ce que je peux vous dire, c’est que c’est possible de vivre avec. De survivre avec. De trouver des parades au quotidien pour se protéger et que, petit à petit, ces parades s’effacent jusqu’à ne plus être nécessaires. Je peux vous dire que, parfois, la vie vient vous cueillir et s’imposer.

Votre souffrance et votre expérience, vous les avez vécues seule et vous allez les porter seule. Je ne vous connais pas alors je ne peux pas vous dire, sur la foi de quelques phrases, si vous avez les épaules pour le supporter. Ce que je peux vous dire, c’est que c’est possible.

Être en couple avec une personne dépressive nécessite une totale abnégation, une patience et une compréhension sans faille. Si, pour votre compagnon, la dépression est inconcevable, il n’est pas étonnant que cela vous provoque un blocage. Demandez-lui de faire l’effort de vous comprendre, qu’il rencontre un psy pour en parler, qu’il se documente. Qu’il prenne conscience qu’il ne pourra jamais ressentir ce que vous avez ressenti et ce que vous ressentez et qu’il ne pourra pas vous sauver. Va-t-il accepter de vous accompagner sur ce chemin en connaissance de cause? Peut-être. Comme vous l’avez compris, je ne crois pas que ce sera cette relation qui vous sauvera ou qui vous sera fatale. Vous êtes la seule maîtresse de vos émotions, de vos sentiments et de votre vie. C’est le propre de la dépression, ça ne se partage pas avec des proches.

Une chose est sûre, vous avez du chemin à parcourir avant de renaître. Des médecins peuvent aider, des médicaments peuvent aussi. Ou alors va-t-il y avoir un déclic anodin qui donnera un jour un sens à votre vie, petit à petit? L’incompréhension générale qui vous entoure vous enferme et vous oppresse, et c’est plus que compréhensible. Mon conseil est de vous tourner vers du rationnel plutôt que du sentimental. L’aide dont vous avez besoin ne peut pas venir de vos amis, de votre famille ou même du garçon qui partage votre vie. Cherchez la neutralité chez un professionnel pour peu à peu effacer ce masque social qui vous étouffe. Alors, vous aurez une chance de vous en sortir. 

Lucile Bellan
Lucile Bellan (173 articles)
Journaliste
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