France

Dans la France de 2015, le FN n'a qu'un pouvoir négatif

Philippe Guibert, mis à jour le 15.12.2015 à 14 h 29

Le parti frontiste ne pouvait espérer de conditions politiques plus idéales que lors de ces régionales. Pourtant il échoue, de façon plus large encore qu’aux départementales. Il n’a en réalité qu’une fonction tribunicienne, sans incarner une vraie espérance populaire.

À la soirée électorale du FN en Provence-Alpes-Côte d'Azur, le 13 décembre 2015. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP.

À la soirée électorale du FN en Provence-Alpes-Côte d'Azur, le 13 décembre 2015. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP.

Soyons honnêtes: on pouvait penser (c’était notre cas) que le «barrage face à au FN» allait céder quelque part, dimanche 13 décembre au soir. En Paca par exemple, où les déclarations passées de Christian Estrosi rendaient délicats le report des voix de gauche. Et s’il n’y avait pas de victoire du FN, pensait-on, alors les scores seraient serrés, comme lors des départementales de mars dernier.

Rien de tout cela n’a eu lieu. Non seulement le FN n’a pas gagné, mais il a perdu de beaucoup, avec des écarts impressionnants, au-delà même des intentions de vote d’entre-deux tours les plus larges. Les commentaires aujourd’hui insistent sur la force du FN, mais regardons les scores en face. La patronne du FN en personne est défaite dans son fief par près de 58% des voix. L’autre héritière de la famille Le Pen, pourtant en phase avec la radicalisation de la droite en Paca, dépasse à peine les 45%.  Même en triangulaire, dans le grand Est, le FN est très loin de flirter avec la victoire: Philippe Richert l’emporte de près de 300.000 voix sur Florian Philippot, alors qu’il en avait près de 200.000 de retard au soir du premier tour.

Non seulement le FN confirme son incapacité à gagner en duel, y compris dans ses fiefs, mais la triangulaire, qui lui avait apporté deux victoires aux législatives de 2012, n’est même plus une martingale. Les limites rencontrées par le FN aux départementales sont ainsi plus que confirmées aux régionales. Plus le FN est puissant au premier tour, plus la réaction est forte au second pour le bloquer.

Pourtant, ce parti ne pouvait guère trouver d’élection et de contexte plus propices que ces régionales. Celles-ci sont de longue date favorables au FN: l’effet de notabilité locale y joue bien moins qu’aux municipales et aux départementales. Ajoutons que le redécoupage territorial ainsi que le flou sur les nouvelles compétences de ces grands conseils régionaux, dont quasiment personne n’a parlé, rendaient plus lointain l’enjeu de pouvoir local.

Quant au contexte de ces élections, il était, si l’on ose dire, «idéal» pour le FN. Comme un scénario cauchemar d’un mauvais romancier de politique-fiction... La rentrée de septembre a été envahie par les images à flux continu de files de réfugiés du Moyen-Orient et des Balkans, arrivant ou se déplaçant en Europe, les frontières s’ouvrant ou se fermant selon les pays et les moments. Et cette crise dite des migrants, en France, pour ne rien arranger, s’est concentrée à Calais, en plein fief de Marine Le Pen. Puis il y eut les attentats du 13 novembre, qui ont transformé chaque Français en victime potentielle d’un terrorisme islamiste dont les tueurs sont français, et d’origine maghrébine. Ajoutez-y un taux de chômage au plus haut, des partis traditionnels discrédités, aucun leader vraiment populaire: un tel tableau d’une France à cran aurait pu décourager plus d’un éditeur ou d’un producteur, qui aurait jugé son auteur comme «faisant-le-jeu-du-Front-National» ou voulant affoler les populations. Pourtant, ce dimanche 13 décembre, dans ce contexte-là, le FN n’arrive en tête que dans huit départements, dont un seul au sein d’une région où le second tour est un duel (Vaucluse). Le FN, tigre de papier?

Les électeurs ont jugé qu'ils avaient plus à perdre

Bien sûr, il obtient 6,8 millions de voix, plus qu’à la présidentielle 2012. Il gagne donc près de 800.000 voix en une semaine et 400.000 par rapport à 2012, malgré une participation de vingt points inférieure à celle, possible, de l’élection reine de notre système politique. Voilà le FN, c’est une confirmation, en très bonne position pour être présent au second tour de 2017. Mais pour quoi faire et servir à quoi?

Car les suffrages exprimés ont eux aussi progressé entre les deux tours des régionales, d’environ 3,4 millions de voix. Beaucoup de ces voix nouvelles se sont portées sur la gauche et la droite. C’est l’enseignement majeur de ce scrutin: la mobilisation sans précédent pour une élection locale (+9 points en métropole) s’est faite contre le FN et au profit des partis traditionnels.

On pouvait pourtant supputer que les abstentionnistes du premier tour, plus jeunes, moins diplômés, souvent ouvriers et employés, avaient un profil proche de celui des électeurs du FN. Cette sociologie abstentionniste n’a pas joué en sa faveur dans la mobilisation exceptionnelle du 13 décembre. Cela pose une question de fond quant à la fonction du FN dans notre système politique.

Les électeurs avaient la possibilité, en particulier dans la grande région du Nord, de porter Marine Le Pen à la tête l’exécutif local. Celle-ci ne progresse «que» de 106.000 voix entre les deux tours, pendant que le nombre de suffrages exprimés augmente, lui, de près de 170.000 voix. Les bulletins blancs sont au nombre de 117.000 et les abstentionnistes sont encore 1,6 million. L’écart entre Xavier Bertrand et M. Le Pen a été de 370.000 voix.

Dans cette région populaire et pauvre, qui subit plus qu’ailleurs toutes les crises de la société française, le vote de quelques centaines de milliers d’abstentionnistes supplémentaires pouvaient donner une capacité d’agir à la présidente du FN. Qu’avaient à perdre les abstentionnistes de cette région? Question essentielle, surtout si l’on fait l’hypothèse probable que ces électeurs sont les plus insécurisés économiquement, les moins intégrés socialement. De leur point de vue, à l’évidence, ils n’avaient pas plus à gagner à une victoire lepéniste et nombre d’entre eux ont jugé, quand ils ont voté, qu’ils avaient même plus à perdre. La défaite de Marine Le Pen dans le Nord montre que le FN n’est pas une espérance populaire, quand bien même la moitié des ouvriers et employés qui votent, choisissent ce parti.

Capacité d'empêchement, pas de gagner

Le FN n’a en réalité qu’une fonction tribunicienne, comme George Lavau l’avait analysé pour le PCF il y a quarante ans. A Rome, le tribun était le protecteur des intérêts plébéiens mais ne disposait d’aucun pouvoir positif, seulement d’un droit de veto. De fait, le FN a construit une incontestable capacité d’empêchement dans notre système politique, en pouvant éliminer du tour décisif la droite ou la gauche. Mais sans capacité de gagner et d’exercer un pouvoir réel, même au niveau régional, comme vient de l’affirmer ce scrutin. 

Le FN n’est fort que de la faiblesse de la gauche et de la droite à défendre des intérêts populaires, que l’une et l’autre semblent lui déléguer, par impuissance ou résignation, et peut être surtout par calcul. D’où les scores impressionnants du lepénisme de premier tour, mais aussi ses déceptions de second tour.

La balle est donc dans le camp des partis de gouvernement: veulent-ils laisser perdurer cette situation, en espérant chacun une victoire aisée face au FN au second tour, au risque d’être éliminé du premier? Ou bien se décideront-ils à reconquérir des électeurs et des abstentionnistes qui préféreraient vraiment des solutions à leurs insécurités économiques et culturelles?

A lire les résultats des départementales et des régionales, la question s’adresse d’abord à la gauche, la plus fragile dans ce jeu en forme de pari, et celle qui, historiquement, a pour vocation de défendre les intérêts plébéiens.

Philippe Guibert
Philippe Guibert (18 articles)
Ancien directeur du Service d'information du gouvernement
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