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Mon meilleur coup de l’année

Illustration: été 1981/Stylist

Illustration: été 1981/Stylist

Envie de vous éclater physiquement? Ça tombe bien, la bagarre est à la mode.

Vous aussi, vous trouviez Tinder plein de promesses. Sauf qu’après des mois de swipe intempestif vous réalisez qu’au lieu de combler votre frustration ça vous a plutôt poussée à ronger votre frein (et malheureusement pas celui d’un autre), rapport aux soirées gâchées, celles passées avec des nazes et les autres à attendre des réponses qui n’arrivent pas. C’est peut-être pour ça que l’application Rumblr, censée vous mettre en contact avec le plan baston le plus proche de chez vous, vous a surexcitée (vous et l’ensemble des médias). Manque de pot, cette appli n’était qu’un fake, monté de toutes pièces par une agence de créatifs, ces petits malins. Vous avez quand même envie d’en découdre? Vous n’êtes pas la seule. Dans les salles de sport se multiplient les activités inspirées par la boxe ou le MMA (Mixed Martial Arts ou arts martiaux libres) et aux États-Unis, au Canada et en Russie, on voit apparaître des Rage Room (version un peu plus évoluée que le salutaire «crier dans un coussin») comme celle que Kanye West aurait installée chez lui pour tout défoncer. Mais pourquoi est-on fasciné par la baston?

1.La baston, c’est plus efficace que la méditation

Après avoir essayé de se transformer en club de reggaeton portoricain (on vous a vu tenter le merengue sur «Suavemente Besame»), les salles de fitness essaient maintenant d’importer l’atmosphère crasse des gymnases de boxe. Depuis septembre, on peut taper dans un sac pendant les cours de Boxe & Bag du Club Med Gym ou se la jouer Joe Frazier avec les cours de Boxe & Rope.

Pour soigner sa préparation physique (et apprendre à faire de la corde à sauter pieds joints), on mise sur les cours de Jump Fight, coachées par Brice Faradji, champion du monde de boxe qui a créé la discipline. «Les gens pensent que faire de la boxe leur apprendra à se défendre, mais c’est faux, prévient-il. Ce sport apprend à éviter le danger, à maîtriser ses émotions et à savoir lâcher prise. Il n’y a pas plus yogiste qu’un boxeur.»

De quoi expliquer le succès fulgurant de la discipline auprès des politiques, qui ont délaissé le footing sur l’île de la Jatte pour enfiler des gants. Valérie Pécresse est surnommée «la Rocky d’Île-de-France», Manuel Valls s’entraîne deux fois par semaine et avant chaque événement stressant, et Macron est un adepte de boxe française. «C’est sûrement un moyen pour eux de s’encanailler un peu, plaisante Brice Faradji. Mais les traumatismes subis par les boxeurs peuvent être très similaires à la violence en politique. La frustration, le désir de se dépasser, de se distinguer, c’est vrai sur un ring, mais aussi en politique ou chez un chef de grande entreprise.» Bref, arrêtez les mantras à Shiva et travaillez-moi cet aéro-kick.

2.La bagarre, c’est le meilleur des scénars

Si on peine à citer des «combats du siècle» qui se seraient déroulés après les années 1990, les réalisateurs, eux, continuent de piocher dans le passé glorieux de la boxe pour leurs biopics.

Si vous avez tremblé devant La Rage au ventre, avec Jake Gyllenhaal, en 2015, vous aurez largement de quoi faire en 2016: Hands of Stone (sur la vie de Roberto Durán), Bleed for This (biopic sur Vinny Pazienza, paralysé après un accident de voiture, remonté sur le ring contre l’avis de ses médecins), The Bleeder (autour de Chuck Wepner) et, dit-on, un biopic sur la vie de Joe Louis, le poids lourd qui a régné pendant douze ans sur la discipline. Si la boxe n’est plus rentable sur le ring, elle rapporte encore dans les salles de ciné.

Les cadences, l’alternance des rounds, le temps morcelé, le cérémonial: tout ça rappelle le travail à la chaîne. D’ailleurs, c’est un sport dans lequel on trouve un vieux reste de morale ouvrière

Fréderic Roux, auteur de Alias Ali

«C’est presque trop facile d’écrire sur cette discipline», avance le journaliste Lionel Froissart, auteur de Les Boxeurs finissent mal... en général (éd. Heloise D’Ormesson). L’esthétique de la boxe est très cinématographique. Les histoires sont toutes prêtes et chaque destin peut faire l’objet d’un scénario à lui tout seul.» Comme celui de Ronda Rousey, ex-fauchée devenue championne de MMA et icône américaine. Sa vie –qu’elle raconte dans son autobiographie Pourquoi je me bats (les Arènes)– semble tout droit sortie du film Million Dollar Baby. Nouveau cliffhanger, mi-novembre, quand Ronda l’invincible est mise K.O. pour la première fois depuis ses débuts dans l’Ultimate Fight. Soit le meilleur de la dramaturgie pugilistique: un simple coup qui peut tout faire basculer. «Il a suffi d’un quart de seconde à Douglas pour faire tomber Tyson, poursuit le journaliste. Pour les spectateurs, il y a quelque chose de fascinant devant le spectacle d’un monde qui s’écroule en une seconde. Sans parler de la fascination morbide de, peut-être, voir la mort.»

3.La bataille, c’est le reflet du monde du travail

Vous pensiez que les mecs de Wall Street évacuaient leurs frustrations à coup de grandes foulées, genre Michael Fassbender dans Shame? À voir le nombre de soirées ambiance Fight Club à petite mèche qui se déroulent dans les grandes places financières, la mode semble plutôt être aux coups de poing haute fréquence. Le phénomène a même un nom, puisqu’on parle de «white collar boxing», la boxe des cols blancs, depuis les années 1990. Le 28 novembre 2015, l’université Paris Dauphine avait transformé son amphi principal en enceinte de boxe pour accueillir le Dauphine Boxing Tour. Un championnat aux airs de révolution culturelle organisé par Cyril Benzaquen, champion du monde de boxe thaï et étudiant en master de la très proprette université du XVIe.

«Il y a une vraie analogie entre le monde du travail et celui de la boxe, avance l’écrivain Fréderic Roux, auteur de Alias Ali (Fayard). Les cadences, l’alternance des rounds, le temps morcelé, le cérémonial: tout ça rappelle le travail à la chaîne. D’ailleurs, c’est un sport dans lequel on trouve un vieux reste de morale ouvrière.» Bien avant le football et ses salaires à  huit chiffres, la boxe jouait le rôle d’ascenseur social. «Elle commence à brasser de l’argent au début du XXe siècle. À l’époque, les migrants qui n’avaient que la force de leurs poings se lançaient dans ce sport très lucratif», explique le sociologue Jean Bauchez. Aux États-Unis, les générations de boxeurs successives permettent même de faire une datation au Carbone 14 des flux migratoires. «Les juifs d’Europe de l’Est, les Italiens, les noirs… Et aujourd’hui, on parle d’une latinisation de la boxe», raconte le sociologue. On peut s’amuser à faire pareil en France, pour voir l’évolution du «Creuset français».

4.La mêlée, c’est sans danger

Cette vieille qui vous a grillé la priorité à la boulangerie sans vous regarder. Ces relous qui vous sifflent au feu rouge, face à qui vous n’avez pas eu la verve d’une Koxie («Gare aux cons», ça vous parle?). Bref, toutes ces fois où vous vous êtes embrouillée, mais toute seule dans votre tête et, surtout, après avoir quitté les lieux du crime. Si vous passez assez rarement à l’acte, votre péché mignon, ce sont les vidéos de baston en ligne (nous, on a favé celle de l’homme en slip qui agresse le président de la Ligue pour la protection des oiseaux). Parmi elles, les scènes surréalistes d’embrouille au Parlement japonais (récemment) ou ukrainien (fréquemment) sont rapidement devenues virales.

Pour Jean Bauchez, les corps de ceux qui se battent comme les corps des boxeurs sont un lieu de projection des affects et des tensions. «C’est ce que Norbert Elias appelle le “processus de civilisation”: on abaisse le seuil de violence mais on a paradoxalement le besoin d’en voir.» Et puisque, dans la bagarre, c’est l’habit qui fait le moine, on joue sur son côté performatif en enfilant les pièces à bandage de chez Hood by Air, les shorts de boxeurs d’Andrea Crews, un micro-short et une paire de gant en cuir comme les mannequins Victoria’s Secret, ou on file jouer à la bagarre (aussi appelée shadow boxing) dans des salles toutes propres où l’on se sert un jus detox après avoir enchaîné les esquives. «Il y a quelque chose de cathartique dans la mise en scène pugilistique, affirme le sociologue. La violence est domestiquée sur le ring, maîtrisée dans un espace (les cordes), un temps (le round) et encadré par des règles.» Effet coup de poing garanti.

 

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