Culture

Le méchant le plus vicieux de l’histoire des séries est dans «Jessica Jones»

Grégor Brandy, mis à jour le 14.12.2015 à 22 h 33

Les obsessions et pouvoirs de Kilgrave, le personnage interprété par David Tennant, le rendent particulièrement effrayant. Attention: cet article contient quelques spoilers.

Kryten Ritter (Jessica Jones) et David Tennant (Kilgrave). Marvel/Netflix

Kryten Ritter (Jessica Jones) et David Tennant (Kilgrave). Marvel/Netflix

Il y a tellement de choses à dire de Jessica Jones, le dernier bébé de Netflix. On pourrait parler de sa géniale actrice Krysten Ritter, de sa filiation avec Veronica Mars (dans laquelle elle jouait déjà), de tous les easter eggs présents dans la série, ou de la façon dont elle aborde le viol.

Mais, à Slate.fr, on a choisi de vous parler de Kilgrave, le méchant de la série, qui est probablement le personnage le plus machiavélique que l’on a pu voir depuis très longtemps dans une série. Le superpouvoir de Kilgrave, c’est qu’il peut contrôler tout un chacun en donnant un ordre et, comme l’a bien détecté le site américain Vulture, «sa caractéristique principale, c’est qu’il refuse qu’on lui dise non»

 

Malheureusement pour Jessica Jones, jeune détective privée solitaire, cynique et avec un gros penchant pour l’alcool, qui se remet tout juste de ce qu’elle a subi à cause de lui, Kilgrave a vraiment, vraiment envie de remettre la main sur elle.

Un simple psychopathe

Kilgrave ne ressemble pas exactement aux méchants habituels. Son but n’est pas de contrôler le monde: c’est simplement un psychopathe, ce qui le rend beaucoup plus réel et effrayant. Comme l’explique Willa Paskin sur Slate.com, «il n’a pas de conscience, pas de remords, c’est un psychopathe impitoyable, un Britannique BCBG avec des goûts de luxe. Il abuse de son pouvoir pour avoir ce qu’il veut: du bon vin, de la bonne bouffe, des vêtements de luxe, de l’argent, des relations sexuelles, de la distraction, une obéissance totale, Jessica Jones. Comparé à la domination du monde, le massacre de milliers de personnes, ou la destruction de zones métropolitaines majeures, ces désirs tombent un peu à plat. Les Avengers ne partiront pas à la poursuite de Kilgrave. Et pourtant, il est terrifiant et déroutant, plus encore que n’importe quel méchant auquel les Avengers ont eu affaire. Le diable est dans les détails».

D’autant que, comme le raconte Abraham Riesman dans le podcast de Vulture, on peut par exemple se demander ce qui se passerait si Loki –un autre super-vilain de l’univers Marvel– finissait par contrôler le monde... et cela peut en pousser certains à le soutenir, juste pour savoir ce que cela donnerait. Difficile de penser la même chose de Kilgrave:

 

Kilgrave, c’est le personnage qui réduit à néant le libre arbitre, notre capacité à faire des choix, en somme qui annihile tout ce qui fait de nous des êtres humains

«Il n’y a rien ne serait-ce que de vaguement attirant à l’idée de le voir à nouveau avec Jessica. Il n’y a rien d’excitant là-dedans. C’est simplement terrifiant.»

Un peu plus loin, Slate décrit très justement pourquoi Kilgrave est le personnage le plus vicieux que l’on ait vu dans une série depuis un moment:

«Au début de la série, Jessica Jones est une épave, qui doit encore se rétablir après des mois passés en compagnie de Kilgrave, obéissant à tous ses ordres, y compris pour des actes sexuels. Mais c’est également un violeur au sens figuré. Toutes les personnes dont il lave le cerveau sont violées. Il rentre et sort de leur esprit et les force à faire ce qu’il veut, peu importe leurs désirs. Quand Kilgrave en a fini avec ses victimes, presque personne ne les croit. Un lavage de cerveau? Une pauvre excuse. Elles n’ont rien dit et n’ont pas essayé de se débattre. Après le passage de Kilgrave, ses victimes n’arrivent pas à croire ce qu’elles ont fait, et sont hantées et malades par la facilité avec laquelle il les a obligées à se trahir.»

Kilgrave, c’est le personnage qui réduit à néant le libre arbitre, notre capacité à faire des choix, en somme qui annihile tout ce qui fait de nous des êtres humains.

Un méchant très humain

Pourtant, et c’est une des forces du personnage, Kilgrave est aussi quelqu’un de très humain, comme le montre le passage où il finit par sauver une famille plutôt que de laisser un carnage se produire, et toute la satisfaction qu’il a l’air d’en retirer. À un moment, Kilgrave explique d’ailleurs ne pas toujours se rendre compte du mal qu’il fait:

«Comment est-ce que je pourrais savoir? Je ne sais jamais si quelqu’un fait ce qu’il veut ou s’il fait ce que je lui dis.

– Mon pauvre.

– Tu ne te rends pas compte, hein? Je dois faire attention à tous les mots que je prononce. Une fois, j’ai dit à une homme de se baiser –tu imagines?»

C’est d’ailleurs ce qu’expliquait l’acteur qui l’interprète, David Tennant, dans une interview au Los Angeles Times:

«Si on acquiesce à tous vos mots, si vous n’avez jamais rencontré la moindre résistance dans votre vie, alors votre perception de la réalité est biaisée. Vous ne saurez jamais si quelqu’un fait quelque chose parce qu’il en a envie, ou si c’est parce que vous lui dites. Vous ne pourrez jamais interagir avec d’autres personnes normalement, et cela va changer votre esprit. Vous allez percevoir la réalité autrement, et votre jugement moral va en être affecté. Jusqu’à un certain point, je dirais que je le plains, ce qui semble toujours être une chose terrible à dire, parce qu’il a fait des choses incroyablement épouvantables et, même si je n’approuve pas ses actes, je pense que je comprends un peu comment il en est arrivé là.»

Pourtant, même si on se prend parfois à le croire, et à se dire qu’il n’est au fond pas si méchant, on se souvient assez vite de la cruauté de ses méfaits. Comme, par exemple, lorsqu’il dit à un homme qui vient le féliciter pour son spectacle d’aller fixer le grillage de l’autre côté de la rue et de ne plus bouger. La scène est comique jusqu’à ce que l’on revoie le même personnage, plus tard dans l’épisode, toujours au même endroit, le pantalon trempé, et en train de trembler parce que cela fait visiblement plusieurs jours qu’il ne peut bouger. 

 

Kilgrave, joué par David Tennant, est de loin le personnage le plus terrifiant et le mieux construit que Marvel a mis sur un écran jusque-là

Angelica Jade Bastién, journaliste, dans Vulture

Kilgrave, c’est aussi celui qui oblige un cuisinier et une femme de ménage à surveiller l’arrivée d’un personnage et à ne pas fermer les yeux (même pour les cligner) tant que cela ne se produit pas, qui ordonne à deux enfants de se cacher dans un placard après s’être introduit chez eux, qui [SPOILERS] pousse sa mère à se poignarder sous les yeux de son père, qui oblige une femme à donner 1.000 coups de couteau à son épouse [FIN DES SPOILERS], et qui cherche en permanence un moyen de torturer Jessica pour qu’elle se sente coupable et revienne vers lui.

C’est d’ailleurs ce que retient –en partie– Vox du personnage:

«Sa violence est intime et personnelle et vise les parties les plus fragiles de son esprit. Même quand il ne la met pas directement en danger (ou ses amis), la possibilité qu’il manipule ses amis, son amant Luke Cage (Mike Colter) ou d’autres personnages comme l’avocate Jeryn Hogarth (Carie-Anne Moss), ou trouve un moyen de convaincre quelqu’un de les tuer semble toujours peser au-dessus de sa tête.»

Résultat, au fur et à mesure de la série, on s’habitue à la mort, et l’on est continuellement surpris de ce que son pouvoir peut faire. Certaines initiatives de Jessica pour le contrer finissent par déclencher des réactions en chaîne souvent catastrophiques.

Et, avec Jessica, on finit par être de plus en plus cynique.

Multiples et perturbantes facettes

Si, comme le raconte Screen Rant, Kilgrave semble être au départ un personnage exceptionnellement charismatique, il vire au fur et à mesure des épisodes en cette espèce de gamin pourri-gâté qui a simplement besoin de l’ouvrir pour que tous ses vœux se réalisent. Et pourtant Kilgrave est plus que tout cela:

«Kilgrave est beaucoup de choses, mais c’est plus que tout un personnage aux multiples facettes que la série prend le temps de développer. La plupart des personnages n’ont pas cette profondeur dans l’univers Marvel.»

Si Kilgrave est un si bon méchant, c’est aussi parce que, comparé à ce que nous a livré Marvel jusque-là, il est largement au-dessus du lot, note d’ailleurs Vulture:

«Kilgrave, joué par David Tennant, est de loin le personnage le plus terrifiant et le mieux construit que Marvel a mis sur un écran jusque-là. C’est bien pour cette série, mais cela démontre également un problème majeur avec l’univers cinématique de Marvel –peu importe le niveau de fun de la franchise, c’est tout le temps médiocre et décevant. Et cela est dû en large partie à la façon dont est abordé le méchant, l’un des aspects les plus importants des histoires de superhéros.»

 

Kilgrave est bien plus que cette espèce de gamin pourri-gâté qui a simplement besoin de l’ouvrir pour que tous ses vœux se réalisent

Mais, comme la réussite de Ron Swanson était celle de Nick Offerman et de l’équipe de scénaristes de Parks and Rec, celle de Kilgrave doit beaucoup à David Tennant et aux showrunners. L’acteur britannique que l’on avait vu dans Doctor Who, dans le rôle d’un détective hanté par son passé dans Broadchurch, ou dans Harry Potter et la Coupe de Feu, a parfaitement réussi à faire ressortir toutes les nuances du personnage. Vanity Fair soulignait d’ailleurs très bien que, comme Vincent D’Onofrio dans Daredevil, David Tennant amène un certain degré d’humanité et de sympathie à ce rôle monstrueux, et que «son incroyable sympathie joue à son avantage ici». Comme l’expliquait justement Screen Rant:

«Le personnage qu’il crée est au début charmant et séducteur mais, au fur et à mesure que l’on avance dans la série, il devient un sociopathe grotesque et égoïste qui n’a d’intérêt que pour ce qui lui arrive. Tennant a la possibilité de jouer avec non seulement nos perceptions de Kilgrave, mais aussi de lui-même en tant qu’acteur. On le connaît mieux pour le rôle de l’adorable dixième docteur dans Doctor Who, et Tennant joue clairement dans un registre complètement à contre-courant dans Jessica Jones. À tel point que son intonation si sinistrement familière –due en partie à la façon dont Tennant utilise les modulations de voix qu’il a perfectionnées avec Who– et les résultats sont perturbants.»

Grégor Brandy
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Journaliste
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