Science & santé

Pourquoi on veut absolument faire taire les bébés

Nadia Daam, mis à jour le 18.12.2015 à 10 h 04

Cette obsession pour le bébé silencieux a quelque chose de dérangeant.

Comment faire cesser ses pleurs? | Patrick Denker via Flickr CC License by

Comment faire cesser ses pleurs? | Patrick Denker via Flickr CC License by

Ok, la séquence est stupéfiante. Dans cette vidéo postée le 29 novembre sur YouTube, le pédiatre américain Robert Hamilton exécute à trois reprises une technique qui apaise des nourrissons en pleurs, en quelques secondes à peine.

 

Une méthode qui tient en quelques actes:

  • croiser les bras du nourrisson sur sa poitrine;
  • placer sa propre main sous le menton du bébé;
  • placer l’autre main sous les fesses de l’enfant pour le pencher vers l’avant à 45 degrés;
  • bercer le bébé.

Et boum, ça marche. Sauf s’il a faim, prend soin de préciser le pédiatre. «Recette miracle», «méthode fulgurante», «prodige»... La vidéo a hérité des qualificatifs les plus laudatifs et est bien évidemment devenue virale. Et pour cause, expliquer comment calmer efficacement un bébé en quelques secondes revient à placer le Saint-Graal entre les mains de millions de parents. C’est probablement l’interrogation la plus récurrente aux premiers mois de l’enfant: pourquoi il pleure? que dois-je faire? À titre personnel, je crois que «pourquoi un bébé pleure» est certainement la phrase que j’ai statistiquement le plus souvent tapée dans Google dans les deux ans qui ont suivi la naissance de ma fille. Et j’aurais très certainement, comme cette mère américaine, mis aussitôt en application la méthode du docteur Hamilton après avoir vu la video.

 

Trial of Dr. Robert Hamilton's technique "The Hold" #impossibleparenting #thehold #Drroberthamiltonhttps://m.youtube.com/watch?feature=youtu.be&t=16s&v=j2C8MkY7Co8

Posted by Impossible Parenting on Thursday, December 3, 2015

Car si quantité de sites internet, de forums ou de livres évoquent les pleurs des bébés, aucun ne donne vraiment de méthode miracle pour faire cesser les pleurs de tous les bébés. Mais chacun y va de sa petite astuce plus ou moins académique: faire un tour en voiture (AVEC LE BÉBÉ DEDANS, HEIN) ou passer l’aspirateur calmerait certains bébés, certains parents sifflotent ou chantent pour faire diversion, d’autres pratiquent le portage... 

Bébé dompté

S’il n’existe pas de méthode miracle pour calmer les pleurs d’un bébé, c’est bien parce qu’il existe DES bébés et DES pleurs différents. Ainsi, même la fameuse méthode miracle de Robert Hamilton n’est certainement pas efficace à tous les coups et sur tous les enfants. Précisons d’ailleurs que le pédiatre recommande de cesser cette pratique au-delà des 3 mois du bébé; or, un bébé ne cesse pas subitement de pleurer après trois mois et un jour.

Et la méthode Hamilton ne peut fonctionner que pour un certain type de pleurs. Car, oui, un bébé pleure pour plein de raisons différentes, et on sait même lesquelles grâce au pédiatre américain Thomas Berry Brazelton, selon lequel un nourrisson a au moins six cris différents, qui expriment la faim, l’ennui, les coliques, l’inconfort, la douleur ou le défoulement de fin de journée (aussi appelé pleurs du soir).

Comme si faire cesser les pleurs d’un bébé était un exploit, un tour de magie bluffant...

Si un bébé pleure, il est aisé de vérifier si sa couche est propre ou s’il a faim et donc d’éliminer ces deux possibilités. L’inconfort peut être plus difficile à discerner (le bébé peut avoir trop chaud ou trop froid, être gêné par le soleil, être mal installé dans sa poussette, etc.). Pour les pleurs de douleurs, à moins d’être pédiatre, il peut être également très difficile de déceler la source de souffrance de l’enfant ou même de savoir s’il a mal. Quant aux pleurs du soir et aux coliques, c’est peut-être effectivement là que la méthode Hamilton peut faire ses preuves. Soit deux cas sur six. On est donc très loin de la méthode miracle qui marcherait à tous les coups, même si, en effet, ces manipulations peuvent être source de bien-être pour le bébé (à condition de les faire correctement évidemment). D’ailleurs, Hamilton n’a rien inventé, cette méthode est pratiquée depuis longtemps dans les consultations spécialisées sur les pleurs du bébé et par certains ostéopathes.

Au-delà de l’efficacité de la méthode, c’est la façon dont elle a été sacralisée qui fascine. Comme si faire cesser les pleurs d’un bébé était un exploit, un tour de magie particulièrement bluffant. Ça n’est d’ailleurs pas la première fois que les images d’un bébé que l’on parvient à calmer cartonnent sur internet. YouTube pullule de vidéos de bébés domptés par les aboiements d’un chien, la diffusion d’une chanson ou un coton-tige.

 

Pollution sonore

Pourquoi est-il si important de faire cesser les pleurs d’un bébé et donc de les réduire au silence? D’abord, bien sûr, parce qu’un bébé qui pleure est un bébé qui exprime un besoin et que, contrairement à ce que certains pensent, un nourrisson ne fait pas de caprices et ne pleure pas pour tyranniser ces parents. Plus que de le faire taire, il s’agit d’abord de le soulager.

Ensuite, un bébé qui pleure, c’est nerveusement très éprouvant, en particulier s’il pleure la nuit. Beaucoup de parents ne supportent pas les pleurs de leurs bébés et peuvent ressentir du stress, de l’anxiété et une fatigue extrême. C’est ce cocktail qui est parfois à l’origine des nombreux cas de bébés secoués.

Mais un bébé qui pleure peut également être considéré comme une source de pollution sonore et susciter une véritable hostilité de la part d’inconnus. Ainsi, la présence d’un nourrisson dans le train ou à bord d’un avion peut provoquer des réactions stupéfiantes d’animosité.

Un bébé, ça pleure. DEAL WITH IT

C’est parce qu’il avait anticipé l’antipathie des voyageurs qu’un couple  avait distribué un petit mot aux passagers de leur vol.

« Salut l’inconnu!

Je m’appelle Madeline. Je vais avoir 1 an le 17 décembre et c’est mon premier vol. Je vais essayer d’avoir la meilleure des attitudes, mais j’aimerais m’excuser par avance si je perds mon sang-froid, si j’ai peur ou si j’ai mal aux oreilles.

Ma maman et mon papa ont emballé des petits cadeaux avec quelques friandises. Il y a aussi des bouchons d’oreilles au cas où ma première sérénade publique n’est pas aussi agréable pour vous que ça l’est pour ma maman et mon papa.

Bon vol.»

L’initiative avait été qualifié d’«idée géniale» ou d’«excellente stratégie». Je crois pourtant qu’il conviendrait de s’interroger sur le fait que des parents aient ressenti le besoin de s’excuser par avance de voyager avec leur bébé, comme s’ils avaient intériorisé l’idée qu’au fond ils imposaient la présence de leur progéniture aux autres passagers et n’avaient pas tout à fait le droit d’être là. Alors même qu’ils ont payé leurs billets comme les autres, et qu’on ne voit pas bien en quoi un bébé devrait «s’excuser» de pleurer, d’autant qu’un vol peut être très douloureux pour un nourrisson.

Il y a quelques années, j’ai pris l’avion avec ma fille de 3 mois. Évidemment, elle a pleuré une bonne partie du vol et je peux tout à fait concéder que cela a pu pénible pour les autres (au moins autant que ça l’a été pour moi). En revanche, je ne m’attendais pas à ce qu’une femme, située quelques rangées devant moi, se lève et se mette à gueuler: «Qu’on lui donne un sirop à ce chiard.» Et que cette sortie lui vaille des hochements de tête approbateurs de la part d’autres voyageurs.

Un bébé, ça pleure. DEAL WITH IT.

Et les parents sont les premiers à en être exaspérés. Est-il alors utile d’en rajouter une couche en les faisant culpabiliser et en leur suggérant qu’ils ne savent pas y faire?

Pas un cadeau

Intimer oralement ou intérieurement à un nourrisson l’ordre de se taire revient plus ou moins à dire à un inconnu croisé dans les transports en commun que vous n’aimez pas le son de sa voix et qu’il devrait plutôt fermer sa gueule.

Les bébés n’ayant aucun autre moyen de s’exprimer que pas les cris, les pleurs et le rire, cette obsession pour le bébé silencieux a quelque chose de dérangeant.

Personne ne se vante d’être timide ou de ne pas prendre la parole publiquement. Pourquoi alors sommons-nous les bébés d’être ce que nous n’apprécions guère de la part des adultes?

Car il existe en effet certains bébés qui pleurent pas ou peu. Et ce sont bien souvent ces «bébés calmes» qui obtiennent toutes les faveurs, à l’inverse des bébés qui pleurent beaucoup, qui sont, eux, qualifiés de braillards. L’une de mes amis a deux garçons. Le premier a souffert de reflux gastro-œsophagien (RGO) dès la naissance et a, par conséquent, beaucoup, beaucoup pleuré. Le second n’a pas de RGO et est surtout d’une nature excessivement calme. C’est un bébé que l’on n’entend quasiment jamais, qui ne pleure pas, se plaint peu, s’occupe tout seul. Même si nous, les proches de cette amie, aimons les deux garçons, j’ai noté que nous ne tarissons pas d’éloges pour le second en nous extasiant bruyamment sur le fait qu’il pleure si peu, le qualifiant de «bébé facile», rigolant du fait qu’il nous arrivait parfois d’oublier qu’il était dans la même pièce tellement on l’entendait peu.

Un bébé qui pleure peu serait donc un bébé facile, par opposition à ceux qui pleurent beaucoup et qui ne seraient pas des cadeaux. Et de fait, oui, il est plus facile de s’occuper d’un bébé plutôt taiseux. Ce qui est troublant, c’est que personne ne s’extasie jamais sur le fait qu’un adulte parle peu et qu’on en arrive à oublier sa présence. Alors qu’à l’inverse les personnalités tapageuses, bruyantes, affirmées sont davantage favorisées socialement. Personne ne se vante d’être timide ou de ne pas prendre la parole publiquement car ça n’est pas considéré comme une qualité. Pourquoi alors sommons-nous les bébés d’être ce que nous n’apprécions guère de la part des adultes?

Dans cet article publié sur Slate.fr, Béatrice Kammerer expliquait comment, alors que l’enfant occupe une place de plus en plus importante dans notre société, les espaces publics qui lui sont dévolus sont de plus en plus limités et parfois hostiles. De la même façon que les enfants sont parfois considérés comme indésirables sur certains territoires (restaurants, avions...), un bébé peut également être considéré comme importun pour la simple et bonne raison qu’il pleure. Dans les deux cas, il est demandé aux bébés et aux enfants de se faire oublier, comme pour compenser l’intérêt grandissant qui leur est accordé socialement, voire leur sacralisation. C’est pourquoi un pédiatre qui réduit au silence un nourrisson exauce les vœux et les fantasmes d’à peu près tout le monde: les parents qui veulent soulager leur bébé, ceux qui veulent juste qu’il se taise, les parents qui veulent tout ça à la fois, et puis ceux qui se sentent agressés, importunés, dérangés par un bébé qui n’est pas le leur et qui, à ce titre, mérite peu de considération.

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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