Culture

Han Solo, ce sex-symbol qui est en fait un gros neuneu

Laura Bradley, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 18.12.2015 à 15 h 08

Le célébrissime pouvoir de séduction de Han Solo est le résultat d’une mythologisation a posteriori.

Han Solo | KylaBorg via Flickr CC License by

Han Solo | KylaBorg via Flickr CC License by

Han Solo, à peu près tout le monde vous le dira, est le héros universel parfait. Il est beau, sans être inaccessible. C’est un quidam, qui arrive à rivaliser avec des Jedi tout pleins de la Force et des limaces géantes intergalactiques. Il est charmant, mais à son corps d’ours mal léché défendant. Et, bien sûr, il a toujours le bon mot pour plaire. «Toutes ces croyances à la noix et ces armes démodées, ça ne vaut pas un bon pistolaser au côté, p’tit gars», ironise-t-il. «Tu sais, moi et les probabilités...» peste-t-il. Mais, derrière le mythe, se cache un homme en réalité bien moins sûr de lui et bien plus incompétent, à des années-lumière du personnage de gros dur nonchalant que la postérité d’Un nouvel espoir aura cristallisé. En revoyant la trilogie, le réveil est rude: non, Han Solo n’est pas un sex-symbol, c’est un gros neuneu.

Par neuneu, j’entends l’exact contraire d’un sex-symbol: Han Solo n’est pas subtil, n’a pas confiance en lui et, s’il séduit les femmes, c’est globalement en dépit de sa meilleure volonté. Son sourire en coin d’abruti est un peu le coup de cymbale qui ponctue ses blagues. À de nombreuses reprises, ses choix sont contestables et mettent la vie de ses amis en danger, si ce n’est tout simplement la sienne –exemple, lorsqu’il tire dans le compacteur à ordures. Parfois, ses coups de tête sont des réussites et on pourrait croire que le type marche à l’instinct. Mais si Chewbacca, Luke et Leia n’avaient pas été là pour le tirer d’affaire, son cercueil de carbonite trônerait probablement toujours sur la cheminée de Jabba. S’il se fait congeler, c’est parce qu’il décide de faire confiance à Lando Calrissian, malgré les gros doutes de Leia. Et s’il finit par s’en tirer, évidemment, il faudra quand même attendre que Lando le livre, lui et ses amis, aux mains de l’empire. Niveau prise de décision, Han Solo n’a rien d’un génie. Au contraire, c’est un pur débile.

Séduction

Même sa robustesse légendaire est, à peu de choses près, le résultat d’une mythologisation a posteriori. Dans les critiques de l’époque, les descriptions de Han Solo se focalisent quasi unanimement sur deux aspects du personnage: la contrebande et l’argent. Mais quand L’Empire contre-attaque sort, l’imagination collective le vitrifie en anti-héros séducteur et revêche. Notamment, sa relation avec Leia est souvent considérée comme la preuve ultime de son présomptueux magnétisme: la fille, il l’a eue.

Han Solo n’est pas subtil, n’a pas confiance en lui et, s’il séduit les femmes, c’est globalement en dépit de sa meilleure volonté

Sauf que le célébrissime pouvoir de séduction de Han Solo est largement surestimé. Voyez cet extrait d’un article de Rolling Stone, publié en 1980, qui laisse entendre qu’un des moments parmi les plus fameusement don-juanesques de Han Solo doit en fait énormément à l’intervention de Harrison Ford:

«“Je t’aime!” avoue une Leia désespérée et éperdue à son héros.

 

“Je sais”, répond Solo, tout à sa morgue galvanisante.

 

En le forçant un peu, Ford admet que le cachet de Solo est “dans une certaine mesure” le sien. “Dans le scénario, explique-t-il avec un sourire narquois, c’était marqué: ‘Moi aussi.’ Mais c’était bien trop attendu, il fallait autre chose pour que la scène soit pleinement satisfaisante. En fait, c’est un moment lourd et ambigu, qui serait tombé à plat avec un ‘moi aussi’. Je voulais donner une autre teinte à cette scène. Kershner a accepté et on l’a tournée ainsi.”» 

Dans Un nouvel espoir, Han passe le plus clair de son temps à se prendre le bec avec Leia. À part la tonne de surnoms dont il l’affuble –«Princesse», «Chérie», «Votre splendeur», «Ma p’tite dame», «Fillette»–, il n’y a aucune véritable entreprise de séduction. En réalité, son attitude vis-à-vis de Leia est, dans l’ensemble, franchement hostile. Sorti sain et sauf du compacteur à ordures, Han Solo commente: «Si on peut éviter que les bonnes femmes s’en mêlent, on devrait pouvoir se tirer de là.» Et, s’il sauve Leia, ses motivations sont des plus basiques. «C’est fini pour moi, fillette, précise-t-il quand le Faucon Millenium rejoint l’hyperespace. Je m’en contrefiche de votre rébellion et je m’en contrefiche aussi de vous, princesse. Ce que je demande, c’est d’être bien payé. Moi, c’est le fric qui m’intéresse.»

Tendresse

Dans L’Empire contre-attaque, bien sûr, les choses évoluent: Han continue à chercher Leia qui, mystérieusement, commence à le regarder d’un autre œil. Et il ne cesse de la harceler pour qu’elle l’admette.

Dans les couloirs de glace de la base de Hoth, par exemple:

LEIA: Nous avons besoin de vous!
HAN: Vous dites «nous»?
LEIA: Oui.
HAN: C’est vous qui avez besoin de moi.
LEIA: Moi, je ne vois pas de quoi vous voulez parler.
HAN: Ça ne m’étonne pas !
LEIA: Qu’est-ce que j’étais censée comprendre?
HAN: Oh voyons! Vous voulez que je reste à cause de sentiments que vous avez pour moi.

Ou dans la salle de réveil de Luke:

HAN: Eh bien, votre honneur, on dirait que vous vous êtes arrangée pour que je reste encore un peu d’temps.
LEIA: Je n’y suis vraiment pour rien. Le général Rieekan pense qu’il est dangereux pour n’importe quel vaisseau de quitter le système tant qu’on n’a pas réactivé notre champ d’énergie.
HAN: Oh la belle histoire! Je crois surtout que vous ne supportez pas de voir un beau gosse s’éloigner de vous.
LEIA: Où votre cerveau laser va-t-il chercher des illusions aussi stupides?

Pourquoi notre mémoire culturelle a-t-elle sanctifié Han Solo comme un modèle de virilité nonchalante et sexy?

Quand Leia baisse finalement la garde et l’embrasse, c’est bien la preuve qu’elle est capable de dépasser ses simagrées de pauvre type cherchant à camoufler son manque de confiance en lui. Et quand elle admet à voix haute ses sentiments, et que Han répond «Je sais» à son «Je t’aime», c’est bien moins l’expression d’une suprême arrogance que celle de sa gratitude de la voir, enfin, avouer ce qu’il sait depuis longtemps. «Le truc, c’est que je ne m’en fais plus pour moi à cet instant, je m’en fais pour elle, précisera Ford en parlant de cette scène. En réalité, il s’agit d’un de ses moments les plus tendres de toute la trilogie, ce n’est pas un énième exemple de la “froideur’”de Han.»

Vulnérabilité

Alors pourquoi notre mémoire culturelle a-t-elle sanctifié Han Solo comme un modèle de virilité nonchalante et sexy? Sans doute parce qu’historiquement l’attrait masculin se range dans l’une ou dans l’autre de ces cases: le héros ou le anti-héros. Être un sex-symbol masculin, c’est se foutre de ce que les gens pensent de vous, de votre pouvoir de séduction, de vos capacités ou même de votre sang-froid. Facile donc de se souvenir de Han comme d’un voyou fanfaron et irrésistible. Et c’est certainement ce que Han aurait voulu.

Mais le vrai Han ne se fout vraiment pas de ce qu’on pense de lui, c’est même tout l’inverse. Son besoin de validation est constant, ce que sa façade de gros dur peine à cacher derrière toutes ses petites remarques et ses contradictions grotesques. S’il est séduisant, c’est à la base à cause de son mal-être et sa vulnérabilité. Ainsi, le Han Solo de Ford est bien plus intéressant que le «anti-héros» qu’on nous vend constamment aujourd’hui: voilà quelqu’un qui veut désespérément se faire passer pour un anti-héros sexy, alors qu’en réalité il n’est qu’un humain: un type assez maladroit, au fond pas bien méchant, un bon gros neuneu.

Laura Bradley
Laura Bradley (10 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte