Culture

Dix albums R’n’B pour se consoler de l’absence de Frank Ocean en 2015

Eric Vernay, mis à jour le 28.12.2015 à 14 h 11

L’attente interminable autour du deuxième album de Frank Ocean, pourtant annoncé au départ pour juillet 2015, ne doit pas faire oublier les autres sorties R’n’B de l’année. Car c’est un excellent cru.

Frank Ocean en 2013 I REUTERS/Lucas Jackson

Frank Ocean en 2013 I REUTERS/Lucas Jackson

La sortie de Channel Orange, son premier essai studio (après la formidable mixtape Nostalgia, ULTRA diffusée gratuitement en ligne en 2011)remonte à juillet 2012. Oui, trois ans déjà. Flamboyant, à la fois classique et novateur, riche en morceaux inoubliables tels que «Thinkin Bout You», «Pyramids», «Lost», «Bad Religion» ou «Pink Matter», l'album dépassait les frontières de la soul music avec une facilité déconcertante, pour s’inscrire dans le champ plus large et atemporel de la pop. 


La suite, on la connaît: critiques dithyrambiques, disque d’or, classique instantané. Puis rapidement, l’attente d’un nouveau miracle. Le manque. La frustration. Et même un léger sentiment d’abandon devant le manque de nouvelles de Frankie, d’autant que le fameux disque, probablement intitulé Boys don’t Cry donc, a d’abord été annoncé par l’intéressé pour juillet 2015 sur son tumblr. Trahison? Même la star anglaise Adele s’impatiente: «I'm just fucking waiting for Frank fucking Ocean to come out with his album. It's taking so fucking long.» («J'attends juste que ce putain de Frank Ocean sorte son putain d'album. Putain, ce que l'attente est longue»). 

À croire qu’il aime jouer avec nos nerfs. Depuis, il ne se passe pas un jour sans qu’un admirateur du crooner ne fasse une remarque à ce sujet sur Twitter. Le fan transi de R’n’B guette le sophomore du chanteur californien comme un fan de rap a pu guetter pendant plus d'une décennie le successeur de 2001sauf que Dr Dre a fini par le sortir cette année, lui, son satané album. Bref, c’est devenu un running gag. Dans ce climat de hype hystérique, le petit frère de Frank Ocean s’est même amusé à rickroller les plus naïfs en leur faisant croire que le CD était sorti, non sans une pointe de sadisme. Bref. On en oublierait presque qu’il se passe des choses par ailleurs dans le R’n’B contemporain. Ce serait bien dommage: la preuve en dix albums excitants sortis cette année.
 

1.Jamie WoonFeeling à l'anglaise

Quatre ans après son envoûtant Mirrorwriting, un premier album qui célébrait les noces de la bass music mélancolique de Burial et du R'n'B pop à la Justin Timberlake, le crooner anglais de 32 ans revient inonder le groove de son élégance avec Making Time. Moins porté sur la boule à facettes (même si l’on retrouve quelques escapades electro, notamment sur l’entêtant single «Sharpness»), plus organique et atemporel, cet album subtilement luxuriant (la production est d’une rare sophistication) fait flirter le falsetto chaloupé du crooner avec la soul habitée de D'Angelo et le folk de chambre de Bon Iver, et confirme le talent de ce chanteur-guitariste d'origine sino-malaise. Discret mais ultraraffiné. Le fait qu'il ne soit pas encore aussi célébré que ses compatriotes Jessie Ware, James Blake ou Sampha, apparus eux aussi ces ces dernières années, reste un vraie injustice.

 

2.TinasheLa nouvelle Aaliyah

Une pochette dark et minimaliste. Un titre en référence à un quartz aux teintes violacées. Même s’il ne contient que 7 tracks et qu’il a été présenté comme une simple «mixtape» par l’Américaine de 22 ans, Amethyst est un petit diamant brut. Doux sans être sirupeux, engourdi sans être soporifique, à la fois sexy et cotonneux, envoûtant et aventureux, à mi-chemin entre la pop et l’expérimental, ce «cloud R’n’B» de chambre, héritier d’Aaliyah et de Cassie, évolue sur un tapis de velours électronisant serti de basses hip hop envapées. Tinashe a d’ailleurs enregistré cet EP gratuit dans la sienne, de chambre, durant les vacances de Noël 2014 afin de remercier les fans de l’accueil inespéré de son premier album Aquarius. Concocté rapidement, Amethyst bénéficie d’un sound design ambitieux, avec des beats liquides signés Ryan Hemsworth et Iamsu! notamment, le tout chapeauté avec soin par la diva-productrice elle-même. D’où un son varié mais cohérent, une atmosphère subaquatique sophistiquée dans laquelle le timbre cristallin de Tinashe nage en toute liberté.

 

3.Ty Dolla $ignLe thug de charme

«Free TC». Tatoué sur ses phalanges, le titre du premier album de Ty Dolla $ign fait référence à son petit frère incarcéré Big TC. Lequel apparait d’ailleurs sur le disque, tel un évadé temporaire, en permission musicale dans d’émouvantes interventions soulful au son brut. Le disque s’ouvre sur une note politique avec des références aux violences policières de Ferguson et de Baltimore. Mais le coin du thug au regard vert, c’est L.A., la cité des rêves perdus qui, si elle ne vous dévore pas tout cru, permet parfois de briser sa cage. 

Plus loin, on entendra des choses plus légères et hédonistes, comme des ballades laid-back à la guitare acoustique, des textes salaces dignes de R. Kelly (le «prince of pillowtalk» pousse d’ailleurs ici la chansonnette slow-jam, tout comme Brandy et Babyface), un sample cool de Patrice Rushen, des bangers salaces gavés aux synthés «ratchet» (signés de l’inévitable DJ Mustard, avec lequel il avait précédemment dégainé les tubes «Paranoid» et «Or Nah»), la crème du rap West Coast (les jeunes loups YG et Kendrick Lamar, la légende E-40) et du reste du territoire américain (Kanye West, Future, Diddy)…et même un orchestre, car ici, on aime le travail bien fait. Le tout produit par la crème des beatmakers du rap actuel (Metro Boomin, Stargate, Hit-Boy). Un vrai festin hip-hop-R’n’B, dominé par les vocalises complexes mais jamais masturbatoires de cet héritier revendiqué de Nate Dogg. D’une efficacité redoutable.

 

4.Erykah BaduL'opéra cosmique

Tout a démarré avec une reprise de «Hotline Bling». Une relecture incroyable de plus de six minutes renommée «Cell U Lar Device», dans laquelle la reine de la nu-soul fait dérailler le tube R’n’B initial de Drake (et son magnifique sample) vers une lointaine planète psyché-jazzy dont elle seule connait les coordonnées. De là est né le concept de But U Cain’t Use My Phone, une mixtape entièrement consacrée au téléphone portable (et après tout pourquoi pas? Certains font bien des albums sur le thème des lolcats), via son impact dans nos relations amoureuses et sociales bien sûr, mais aussi sur la disparition des abeilles par exemple.

Le projet a été enregistré chez l’Américaine à Dallas, en onze jours seulement –un morceau toutes les 24 heures, tranquillou. Dans un écrin spacieux et spacey produit par son pote d’enfance Zach Witness, la diva de 44 ans puise chez Usher, New Edition, Egyptian Lover ou les Isley Brothers (sublime reprise de «Hello, it’s me», featuring son ex-boyfriend Andre 3000, le père de son unique fils, dans un émouvant duo) pour créer un «TRap’n’B» cosmique, beau-bizarre et joueur (amusant faux message à rallonge de répondeur où elle envoie balader tout le monde), où sa captivante voix mute sans cesse, ici vocodée comme dans un vieux film de SF, là ralentie à la sauce «chopped & screwed», typique du Texas. Dans ce  flux de conscience afro-rétro-futuriste se mêlent passé analogique et présent digital sans nostalgie: entêtantes surimpressions.

 

5.Dawn RichardLe groove épique

La voix de Brandy, le goût de l’exploration sonore d’une Bjork. La louisianaise Dawn Richard trace son chemin en équilibre entre R’n’B mainstream et expérimentations synthétiques. La tentative de réunion de son ancien girl band Danity Kane (chapeauté par Puff Daddy au départ, qui a permis de la révéler lors d’une émission de MTV), avortée en 2014, en dit long sur le chemin parcouru: le style de cette vegan fan de comics est désormais trop singulier pour être encapsulé dans un quelconque produit pop insipide. Ses frustrations artistiques infusent Blackheart, tout comme sa paranoïa et son vaillant girl power (cf. sa brillante réponse féministe au «Billie Jean» de Mickael Jackson, où l’héroïne clame son indépendance sexuelle et financière). Deuxième volet d’une «trilogie du cœur», l’album, épique et martial tout en restant aérien, dévoile des horizons plus sombres que le premier opus Goldenheart: une vraie charge des Walkyries R’n’B, un bombardement d’ogives trap, de groove futuriste et de vocalises-laser. Apocalypse Now.


 

6.KehlaniLa coolitude nineties

À l’écoute purement mélodique du R'n'B smooth et onctueux de Kehlani, on n’imagine pas forcément la dureté du parcours de Kehlani, l’absence d’un père décédé quelques temps après sa naissance et d’une mère junkie, régulièrement retenue derrière les barreaux. Au moment de souffler sa vingtième bougie, la californienne sort déjà You Should Be Here, sa deuxième mixtape en deux ans. Précoce. Cette membre du crew hip-hop HBK Gang (IamSu!, Sage the Gemini) y développe un groove élégant et sentimental comme celui de Frank Ocean, dans une veine «cloudy» qui la rapproche parfois de divas éthérées telles que Jhené Aiko et SZA, avec dans l’air un séduisant parfum old school, héritier de girl bands 90’s comme Total et TLC. Chorés incluses.  

 

7.The InternetN.E.R.D. au féminin

Et si l’héritier le plus talentueux de Pharrell Williams était une fille de 23 ans coiffée à l’iroquoise? Biberonnée aux sons des Neptunes, Syd tha Kid a toujours voulu se hisser à la hauteur de l’homme le plus cool du monde, musicalement: c’est-à-dire maîtriser à la fois le chant et la production. Chose faite avec Ego Death. Sur le troisième album de The Internet (soulband qu’elle mène avec Matt Martians), la californienne affiliée au crew Odd Future oublie un peu les afféteries jazzy qui diluaient auparavant son propos dans de longues jam-sessions, pour muscler et affirmer son songwriting en 12 morceaux de R’n’B organique traversé de secousses funky au grain avenant. 

Sa voix susurrée rappelle la Brandy des débuts, enveloppée dans de chaleureuses vapeurs stoner-soul. Son goût pour les changements d’ambiance au sein d’une même chanson évoque le groove schizo de N.E.R.D, leurs stases synthétiques, avec une touche cotonneuse de Kilo Kish. Hédoniste, le disque parle avec simplicité de lovestories lesbiennes, de sexe, de drague et de fumette au volant, avec une obsession au coin du groove: comment s’évader tout en restant fidèle à soi-même? Pourquoi pas en habitant dans un «appartement-nuage», tiens, c’est si joliment proposé.

 

8.Bryson TillerLa «trap soul»

Repéré par Drake et Timbaland, le jeune chanteur a fait exploser les compteurs de sa page soundcloud avec son single «Don’t» en 2014, streamé plus de 33 millions de fois. Pas mal pour un gamin du Kentucky d’à peine 23 ans. Son premier album T R A P S O U L cultive les atmosphères soul nocturnes et mélancoliques chères à The Weeknd et Drake, auxquelles ont été jointes de lourdes basses «trap» enveloppantes et anxyogènes, typiques du gangsta-rap contemporain –le drill de Chicago notamment. Le résultat, parfois très proche du rap, est à la fois suave et menaçant. Fluide et magnétique, monochrome et chromé comme une Lexus glissant dans la nuit. Parmi les excellents beatmakers du disque on retrouve la légende Timbaland, qui ne tarit pas d’éloges sur le rookie par ailleurs. À n’en pas douter, Bryson mérite une nomination dans les révélations masculines R’n’B de l’année.

 

9.JeremihL'éternel second couteau

Malgré des singles massifs à la fin des années 2000 («Birthday Sex», «Imma Star») et le succès de son premier album éponyme, Jeremih végète depuis dans l’anti-chambre de la gloire. Son deuxième disque où figure notamment 50 Cent s’est vendu trois fois moins que le premier en 2010. Depuis, le crooner de Chicago semble toujours relégué au rang des seconds couteaux, comme empêché par un plafond de verre alors qu’il enquille les tubes –dernièrement «Don’t Tell ‘Em»: bim platine, et même une reprise pieds nus signée Lorde, pour la route. Il lui faudra cinq ans pour sortir son troisième disque studio chez Def Jam, une éternité à l’heure du stakhanovisme hip-hop contemporain. Entre-temps, Jeremih a été invité chez tout le monde en featuring (de Nicki Minaj à Booba), s’est fendu d’un EP ambitieux avec l’artiste electro Shlohmo, et surtout, il a accouché de Late Nights With Jeremih en 2012, une mixtape géniale, aventureuse, gorgée de stupre et d’embardées électronisantes, qui contient notamment le chef-d’œuvre «Fuck U All the Time»

Trois ans plus tard, voici donc Late Nights: the Album, un projet d’une densité rare, très produit, une ode à la vie de noctambule célibataire (contrairement à ses deux premiers disques, qui étaient l’œuvre d’un homme en couple) pensé comme un sequel hédoniste de la mixtape, où les rutilants bolides R’n’B se suivent en file indienne, compacts, dans une veine hip-hop-soul cousine de Ty Dolla $ign (qui apparaît sur le disque, tout comme les rappeurs Migos, Future, YG, Big Sean, J. Cole et Juicy J), avec néons nocturnes à la The Weeknd en guise de soleil californien, et même un single intitulé «oui». Bref, pour nous, c’est yes.

 

10.AbraLa duchesse du lo-fi dark

Autoproclamée «darkwave duchess», Abra s’est fait remarquer avec un univers sombre et décalé, illustré par des clips à l’esthétique rugueuse, vaguement inquiétante (lentilles de contact totalement noires, grain VHS de film d’horreur vintage). Une aura un peu alien que cette londonienne fan de Bjork et d’Aaliyah expatriée à Atlanta depuis ses 8 ans développe seule dans sa chambre (plus précisément: dans un placard), production lo-fi comprise. Alternative, la posture DIY est plutôt rare dans un R’n’B obsédé par les soyeuse roucoulades sexys: il n’en a pas fallu beaucoup plus pour séduire Father, le leader dingo du label d'Awful Records, qui l’a intègré dans son écurie de rappeurs weirdos jusqu’alors exclusivement masculine (une sorte de Odd Future version Atlanta pour faire court). 

En 2015, Abra a sorti deux excellents projets: l’EP Blq Velvet (autoproduit et écoutable ici), puis son premier album, Rose (dispo par-là): dans ces variations sur la perte de l’innocence, l’atmosphère est toujours synthétique, froidement années 1980 et expérimentale (tout en restant pop, avec des refrains chewing-gum façon R’n’B années 1990 voire EDM), mais moins asphyxiante qu’avant. «Tout ce que j’ai toujours voulu, tout ce dont j’ai toujours eu besoin, c’est un beat et un cœur, qui puissent me faire sentir humaine», croone-t-elle sur un morceau décharné. Sur les deux créneaux, sa quête a l’air de bien avancer.

 

11. Et pour quelques falsetti de plus

Kelela – Hallucinogen


The Weeknd – Beauty Behind The Madness


Jazmine Sullivan – Reality Show


Janet Jackson – Unbreakable


 

R. Kelly – The Buffet


Playlist Spotify: 2015, une année RnB sans Frank Ocean

À écouter ici

Eric Vernay
Eric Vernay (12 articles)
Journaliste
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