Culture

Comme Yoda, parler tu dois!

Nicolas Santolaria, mis à jour le 15.12.2015 à 17 h 16

Avec l’arrivée du nouveau volet de la saga «Star Wars» sur les écrans et du tsunami marketing qui l’accompagne, la population risque de sombrer dans le syndrome du Yoda speaking.

À maître Yoda tu ne ressembleras pas | angelo Yap via Flickr CC License by

À maître Yoda tu ne ressembleras pas | angelo Yap via Flickr CC License by

Un des principaux effets collatéraux de l’arrivée sur les écrans du nouveau volet de la saga Star Wars (Le Réveil de la force) est qu’un nombre incalculable de personnes va se mettre à parler à l’envers dans les jours et les semaines qui viennent. Plusieurs indices confirment l’imminence de ce twist grammatical massif. Le supplément de Philosophie Magazine consacré à cette épopée intergalactique était déjà intitulé: «Le mythe tu comprendras». Du côté de La Poste, même tendance à l’inversion avec une série de cartes de vœux assorties du slogan «Cette carte de vœux tu recevras, en 2016 la force tu auras».

Ce type de formulation est inspiré du fameux Yoda (guerrier au teint verdâtre fréquentant les marécages), qui, pour dispenser son enseignement, fait un usage immodéré de cette figure de style particulière nommée l’anastrophe. Un peu comme Nadine de Rothschild qui aurait la tête à l’envers, le vieux sage a dans sa besace toute une collection de conseils de vie sens dessus dessous, applicables à la plupart des situations. À propos de la gestion du tableau électrique: «Le côté obscur de la force, redouter tu dois»; de l’ouverture à la différence: «Bonne relation avec les Wookies, j’entretiens»; de la nécessaire connaissance de l’organigramme: «Luke, quand je ne serai plus, le dernier des Jedi tu seras»; des limites du rationalisme: «À vos intuitions vous fier il faut»

Consistant en une inversion des termes de la phrase, l’anastrophe remplace l’enchaînement classique Sujet/Verbe/Objet («Je/répare/l’embrayage du Faucon Millenium.») par Objet/Sujet/Verbe («L’embrayage du Faucon Millenium/je/répare.»). L’anastrophe se base sur une structure relativement rare, qu’utiliseraient certaines langues amérindiennes d’Amazonie comme l’apurinã, le xavánte ou le warao. Cette formulation déroutante pourrait avoir pour vertu d’attirer l’attention de l’interlocuteur sur certaines parties de la phrase (un peu à l’image de l’anaphore utilisée par François Hollande pour se faire élire: «Moi président...») et de se révéler à l’usage plus performative (mais bon, tout cela reste à prouver avec des tubes à essais). Dire, comme Yoda, «quand 900 ans comme moi tu auras, moins en forme tu seras», permet donc de souligner l’âge canonique du locuteur et d’inviter subtilement le destinataire du message à lever ses grosses fesses pour laisser sa place dans le bus.

Fugacité de l’expression orale

Constatant que nous sommes en réalité sous l’emprise non pas de la force mais bien du marketing, on peut donc parier sur une prochaine épidémie de Yoda speaking. Imaginons un instant ce que cela pourrait donner si nous nous mettions tous à parler de la sorte. À la boulangerie: «Un pain aux trois graines je voudrais…» La boulangère: «Tranché, il vous le faut?» Vous: «Oui. Et 100 grammes de chouquettes avec ça, mettez-moi.» Via ces tournures de phrases grandiloquentes, le quotidien le plus banal prendrait alors des allures de quête initiatique aux confins des galaxies. Lui: «La poubelle, sortir je dois!» Elle: «Oui chéri, mais les bouteilles pour le container à verre ne pas oublier tu dois.» Lui: «Heureusement que comme Chewbacca poilu je suis, car un froid à ne pas mettre un droïde dehors il fait.»

Quand Yoda parle, il dit chaque mot comme s’il devait être le dernier

Ollivier Pourriol, philosophe, dans son ouvrage Ainsi parlait Yoda

Dans son ouvrage Ainsi parlait Yoda (Michel Lafon), le philosophe Ollivier Pourriol tente de percer les raisons particulières de cette forme de locution. Une des idées qu’il avance, en faisant parler Luke Skywalker au travers d’un dialogue imaginaire, est que l’expression orale possède de manière générique une intensité particulière, liée à sa singularité et à sa fugacité. Du fait que le moment verbal peut à tout moment s’interrompre à cause des impératifs du combat ou de la chute sur votre crâne vénérable d’un carburateur de X-wing, il est donc nécessaire que les informations stratégiques soient transmises le plus rapidement possible:

«Une phrase qu’on dit peut être interrompue à tout moment par la mort, ou la nécessité de se battre. Il faut donc toujours commencer par le plus important. En cas d’accident, on dit “les femmes et les enfants d’abord”, non? Là, c’est la même chose. Quand Yoda parle, il dit chaque mot comme s’il devait être le dernier. Alors que, quand il écrit, à l’abri, retiré sur Dagobah, il a tout son temps.»

Dans ce même chapitre, Luke précise que l’anastrophe ne s’applique pas à la forme écrite: «Écrire à l’envers finirait par agacer, par apparaître comme un tic.» Han Solo, quant à lui, a une tout autre appréhension de cette coquetterie linguistique, parfois bien impénétrable:

«Je n’ai pas tout compris. Mais d’après ce que j’ai compris, justement, il ne voulait pas être compris. D’ailleurs, c’est pour ça qu’il parlait à l’envers. Pas besoin d’aller chercher plus loin.»

Difficile donc, même équipé d’un sabre laser, de trancher le débat de philosophie du langage qui sous-tend ce traité de scepticisme choral aux accents shakespeariens. Yoda est-il un cogniticien? Une sorte d’alchimiste du langage? Ou tout simplement une marionnette de caoutchouc dont les gimmicks percutants ont su trouver leur public, témoignant des répliques sismiques de plus en plus fortes que l’industrie cultive aux marges de la pop culture et au cœur de nos esprits? De conclure, je m’abstiendrai…

Nicolas Santolaria
Nicolas Santolaria (15 articles)
Journaliste
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