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La leçon de morale de Stéphane Le Foll à une femme au RSA, symbole de la déconnexion des politiques

 Pointer du doigt | Sarah via Flickr CC License by

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Le dialogue de sourds entre le porte-parole du gouvernement et une auditrice montre le fossé qui s'est creusé entre une partie des électeurs et leurs dirigeants.

C’est un lundi matin de gueule de bois, une gueule de bois pas franche où l’on ne sait plus très bien si l’on a noyé son chagrin devant les scores faramineux du Front national ou fêté le fait qu’aucune région n’est finalement passée à l’extrême droite. Un drôle de lundi matin où l’humilité et les interrogations sont de tonalité, où chacun se dit ou devrait se dire qu’il ne doit pas recommencer comme avant. Cela n’avait pourtant pas trop mal débuté: «Mais il y a un moment où il faut dire là où on n’ira pas, là où on dira stop, là où on dira non, parce que, s’il suffit de dire, “puisqu’il y a un vote Front national, alors allons-y, faisons ce que demande le Front national”, c’est non, c’est non», lançait Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture et porte-parole du gouvernement, sur France Inter.

 

Rassurant pour certains électeurs de gauche critiques des procédures engagées dans le cadre de l'état d'urgence et des «bavures» qu'ils lui attribuent, ou de la proposition de déchéance de nationalité, qui s’inspire directement de propositions de Marine Le Pen. Mais, l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage, comme dirait Hubert Koundé dans La Haine. Et l’atterrissage qui va avoir lieu en toute fin d’interview est assez brutal.

 

«Qui a envie d’avoir 25 ans aujourd’hui»

À 8h55, Sophia Aram raconte son brunch. Enfin, son brunch de dimanche électoral, juste à côté de son bureau de vote, où elle aperçoit une jeune femme «d’un quart de siècle, et qui affichait une mine totalement dépitée». Normal, chez cette jeune femme, tout était «au quart d’être bien», résume la chroniqueuse. Au chômage, touchant le RSA, elle vit encore chez ses parents. Elle est venue voter sans enthousiasme, aucun des candidats ne la «faisant rêver», surtout pour sortir un peu de chez ses parents, pour se dire qu’elle a «une vie d’adulte, une vie normale, une vie de personne majeure». «Je me demande qui a vraiment envie d’avoir 25 ans aujourd’hui», lâche l’inconnue, qui ne va pourtant pas voter FN, non, mais se demande quand même au bout d’un long silence si «faire barrage au FN va continuer longtemps à faire office de projet politique». À la fin de sa chronique, Sophia Aram espère qu’on aura «mieux à offrir» à cette jeune femme pour la présidentielle «que de faire barrage au Front national».

 

Sur France Inter, le porte-parole du gouvernement a dit à une jeune femme au fond du trou parce qu’elle ne gagne rien et vit chez ses parents qu’elle n’a qu’à être heureuse parce qu’il y a des gens qui vivent dans des dictatures et des pays en guerre

Alors Stéphane Le Foll prend la parole. Et c’est là que ça coince. Parce qu’au lieu de répondre à la question très juste posée par cette jeune femme au RSA, déprimée et plongée dans le désespoir par la situation actuelle, Stéphane Le Foll lui fait une sorte de leçon de morale (cela commence à 1’58’’ dans le player ci-dessous).

 

Il commence par reconnaître que le billet de l’humoriste est «assez percutant et assez juste». Mais il ajoute immédiatement: «Et en même temps, j’ai regardé un reportage sur le Syrie avec des jeunes du lycée français de Damas. Ils disaient: “Nous, on sait ce que c’est d’être en guerre. On voudrait bien que chacun se préoccupe de la guerre qu’on subit.”» L’auditeur normalement constitué acquiesce forcément, mais se demande ce que vient faire la guerre en Syrie alors que l’on parle du chômage des jeunes de 25 ans.

Tout s’explique quelques secondes plus tard (à environ 1’58’’50):

«C’est aussi ce message que je voudrais envoyer à la jeunesse. Que rien n’est jamais acquis. On peut avoir du désespoir, on peut être mélancolique, j’en ai parfaitement conscience, j’ai parfaitement compris. Mais de temps en temps il faut aussi regarder le monde tel qu’il est. Et que, dans ce pays, on a encore le choix d’être libre, d’avoir la capacité de s’exprimer, de voter, d’écouter de la musique, d’aller sur des terrasses, d’avoir toute cette liberté. Et je pense que c’est magnifique la liberté. La liberté, c’est fragile».

Et là, je sens que vous commencez à comprendre où je veux en venir. Car, si l’on résume, ce lundi 14 décembre, sur France inter, le porte-parole du gouvernement, celui qui est censé représenter la ligne de nos dirigeants, vient de dire à une jeune femme au fond du trou et en dépression parce qu’elle ne gagne rien, vit chez ses parents et n’arrive pas à conquérir son autonomie qu’elle n’a qu’à être heureuse parce qu’il y a des gens qui vivent dans des dictatures et des pays en guerre. C’est un peu le même genre d’argument que vous faisait votre grand-mère quand vous n’arriviez pas à manger votre soupe aux artichauts ou votre purée de brocolis: «Mange, il y a des petits Somaliens qui meurent de faim et n’ont qu’un grain de riz par jour à manger, tu devrais être heureuse.»

Remonter les bretelles avec condescendance

Venant de ma grand-mère, je trouvais déjà ça complètement déconnecté mais je lui passais et ça me touchait presque même parce que je comprenais qu’elle faisait ça pour mon bien. Et je finissais par manger tranquillement ma purée de brocolis. Mais venant du porte-parole du gouvernement? Est-ce bien son rôle que de nous remonter les bretelles plutôt que de s’occuper de régler le problème du chômage, en hausse quasi-continue depuis trois ans malgré, notamment, la création d'un nouveau dispositif de crédit d'impôts à hauteur de 20 milliards d'euros par an, dont les effets sont très contestés? Plutôt qu’en écoutant les conseils (qui ne vont d'ailleurs pas forcément dans le même sens) de notre Prix Nobel d’économie Jean Tirole ou de notre spécialiste des inégalités mondialement acclamé Thomas Piketty; bref en écoutant des gens qui ont un peu d’expertise et dont cette expertise est reconnue par leurs pairs?

Ce genre de réplique n’a d’utilité, à mon sens, que pour nous montrer la déconnexion totale dont font preuve un certain nombre de responsables politiques. Quand on a une sœur, un frère, une amie proche ou un parent qui est au chômage depuis des mois et des mois, comme c’est le cas de la plupart des Français, on sait très bien que lui dire «qu’il y a des enfants ailleurs qui crèvent de faim» est parfaitement inutile.

Plus profondément, ce genre de réplique témoigne, bien que ce coup-ci ne soit pas l’exemple le plus flagrant, d’une forme de mépris de classe, qui nourrit le Front national. Un mépris relevé par exemple par le chercheur Nicolas Lebourg dans une interview à L’Opinion: «C’est vrai que Marine Le Pen est à l’aise avec les gens des milieux populaires, elle est respectueuse d’eux. Je ne suis pas sûr qu’il n’y ait pas un mépris de classe de la part d’autres élus.» Une forme de condescendance dont s’est aussi émue la chercheuse Marion Coville, doctorante à Paris I:

 

Message de service : ça va, votre mépris de classe se porte bien ? Depuis dimanche, je vois fleurir les explications du...

Posté par Marion Moossye Coville sur mardi 8 décembre 2015

 

Que faire pour éviter ça? Peut-être qu’après la parité hommes-femmes en politique (qui est encore loin d’être acquise), les partis politiques devraient engager une réflexion sérieuse sur une forme de «parité de classes», du moins une plus juste représentation des catégories sociales. Et peut-être aussi qu’il est grand temps d’instaurer le non-cumul des mandats dans le temps, ou plutôt un cumul raisonnable et limité, de telle sorte que des personnes qui étaient au départ peut-être très proches des citoyens ne finissent pas au bout de trente ans de divers maroquins par en être totalement déconnectées. Histoire de vraiment faire «de la politique autrement».

Parce que vous connaissez la réplique:

«Jusqu’ici, tout va bien.
Jusqu’ici, tout va bien.
Jusqu’ici, tout va bien.

Mais l’important ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage...»

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