Le «plafond de verre» contre le Front national résiste, mais il est fissuré

Marine Le Pen au Parlement européen à Strasbourg, le 2 juillet 2013 | REUTERS/Vincent Kessler.

Marine Le Pen au Parlement européen à Strasbourg, le 2 juillet 2013 | REUTERS/Vincent Kessler.

Si le FN n’a pas cassé toutes les digues, il en a détruit de nombreuses depuis quelques années.

Elle s’en réjouissait: pour Marine Le Pen, les résultats du premier tour étaient la preuve que le «plafond de verre», autrement dit, cette barrière symbolique et psychologique dont on dit qu’elle empêchera toujours le FN de gagner, avait sauté. La réalité est beaucoup plus complexe et nuancée que cela, comme en attestent les résultats du second tour. Le FN ne rafle aucune région, et perd très largement en Paca, Nord-Pas-de-Calais et en Alsace, là où il avait le plus de chance de passer. «Le plafond de verre électoral entamé, mais pas brisé»: cette phrase, titre d’un chapitre signé par la chercheuse Nonna Mayer dans le livre collectif Les faux-semblants du Front national, est sans doute plus juste. Le «plafond de verre» est toujours d’actualité, même s’il a pris quelques fissures.

La participation a joué en faveur de LR et du PS

Et si la limite persiste, c’est d’abord parce que, face au risque FN, une part importante d’électeurs qui n’avaient pas voté au premier tour s’est mobilisée. Or, comme nous l’expliquions dans un précédent article, les personnes qui étaient moins sûres de voter étaient aussi des personnes moins souvent à l’extrême droite. «Le taux d’abstention chez les inscrits qui se disent proches de la gauche atteint 47%. Alors qu’il n’est que de 43% à droite et de 44% chez les électeurs qui se sentent proches du Front national», écrivait FranceTVinfo le soir du premier tour«La réserve de voix est donc aujourd’hui à gauche et à droite» et donc l’enjeu du second tour était un enjeu de participation, en concluaient les auteurs d’une note d’analyse publiée dans l’entre-deux tours.

Une participation plus forte correspondait donc à une plus forte probabilité que les votes de droite et de gauche se renforcent partout. «Sur la base de cette observation, nous avions conseillé aux candidats d’aller faire du porte-à-porte pour mobiliser leur électorat et on voit que cette stratégie a marché», constate Vincent Pons, professeur à Harvard Business School et cofondateur de Liegey Muller Pons, contacté par Slate. Bingo: la participation a effectivement été beaucoup plus forte, même historiquement forte: près de 60%, comme l’explique Grégor Brandy sur Slate.fr. Ce mécanisme de rattrapage des électeurs de gauche et de droite a donc joué pleinement.

Un comportement stratégique des électeurs

Une autre attitude observée chez les électeurs de droite et de gauche confirme aussi l’existence de ce plafond de verre: l’adoption d’un comportement stratégique lorsque le risque de voir passer le FN est fort. Les régions où le FN était en mesure de remporter la mise ont vu leur taux de participation grimper, comme le confirment les estimations Ipsos. Mais pas seulement: nombre des électeurs de ces régions ont aussi choisi de voter contre leur convictions pour faire barrage au FN. 

Déjà, les sondages d’entre-deux tours confirmaient cette tendance: dans les régions où le PS s’était désisté, ils évaluaient aux deux tiers les électeurs de ce parti prêts à se reporter sur les listes de droite. En Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, où le candidat socialiste, Jean-Pierre Masseret, s’est maintenu contre les consignes de son parti, la moitié de ses électeurs étaient prêtsselon un sondage Elabe, à se reporter sur la liste de droite du candidat LR, Philippe Richert; quand deux tiers des électeurs du Front de gauche et un tiers des écologistes se tenaient prêts à voter pour lui.

Et c’est ce qu’il s’est passé: Jean-Pierre Masseret a d’ailleurs fait un score plus faible (15,8%) qu’au premier tour (16,11%). S’il a pu engranger des reports de voix des électeurs du Front de gauche et d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) en sa faveur, une partie de ces électeurs ainsi qu’une partie des électeurs socialistes se sont tournés vers Philippe Richert, faisant battre le FN. C’est aussi le cas en Paca. «Estrosi l’emporte avec une majorité confortable, qui n’aurait pas été possible s’il n’y avait pas eu des reports de voix de gauche en sa faveur, commente Vincent Pons. Cette victoire est due au comportement responsable du PS, qui a retiré sa liste, et ensuite à l’attitude des électeurs.»

Des catégories qui résistent

Enfin, le FN est toujours moins avancé dans certaines catégories de population, qui elles aussi «résistent» à leur manière et créent cet effet de plafond. C’est notamment le cas des personnes diplômées d’au moins un bac+3, qui n’ont été que 14% à avoir l’intention d’aller voter pour le FN, selon un sondage Ipsos Steria effectué une semaine avant le premier tour, contre 44% pour la gauche (tous partis confondus) et 39% pour la droite (la coalition LR, UDI, Modem et Debout la France). 

A contrario, les personnes qui n’ont pas le niveau bac sont proportionnellement plus nombreuses dans les intentions de vote pour le FN que pour les autres partis.

Plus d’électeur-type

Mais ce constat optimiste pour les contempteurs du FN doit être nuancé. Si le verre n’a pas cassé, il est vieux et usé, rempli de fissures, qu’il faudrait colmater… Ainsi que Nonna Mayer le fait remarquer dans le livre collectif sur le FN, le parti progresse de plus en plus dans toutes les catégories. Alors qu’il y avait eu pendant des années une vraie résistance de l’électorat féminin au vote FN, cette digue a sauté. À la présidentielle de 2012, il n’y avait déjà plus qu’un point et demi de différence entre les genres. 

«La méthode du portrait-robot pour caractériser l’électorat FN trouve aujourd’hui ses limites. S’en contenter empêcherait de comprendre comment ce parti fait pour dépasser 40% des voix dans certaines régions», constate Joël Gombin dans Le Monde. «Le FN reste plus important chez les ouvriers. Mais, depuis 2012, sa progression est forte dans toutes les catégories socioprofessionnelles, dans toutes les tranches d’âge, chez les hommes comme chez les femmes. Désormais, le FN fait de bons scores chez les étudiants, les cadres, les professions intermédiaires. Il progresse chez les diplômés, y compris de l’enseignement supérieur», explique Vincent Pons dans une interview à FranceTVinfo.

Un petit bout de fil

Et ce constat n’est pas complètement nouveau, même s’il est encore plus fort aujourd’hui. «En raison des dynamiques sociales, je pense que la thèse du plafond de verre doit être maniée avec prudence», affirmait déjà en 2013 au JDD Nicolas Lebourg, historien spécialiste de l’extrême droite française. 

Si le FN n’a pas cassé toutes les digues, il en a détruit de nombreuses depuis quelques années. En témoignent par exemple le nombre particulièrement élevé d’électeurs et sympathisant des Républicains qui se disent maintenant prêts à faire des alliances avec le Front national. En février dernier, un sur deux se disait prêt à faire des alliances avec le FN. Il ne reste plus qu’un petit bout de fil, mais il n’a pas encore craqué.

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