Culture

Les films qui sortent le même jour que «Star Wars» sont-ils suicidaires?

Mehdi Omaïs, mis à jour le 14.12.2015 à 8 h 39

Comment certains distributeurs ont-ils pu décider de sortir leurs films le même jour que le mastodonte, le 16 décembre?

Les affiches de trois films qui sortent le 16 décembre, le même jour que «Star wars»: «Le Goût des merveilles», «La Vie très privée de Monsieur Sim», «Le Grand jeu».

Les affiches de trois films qui sortent le 16 décembre, le même jour que «Star wars»: «Le Goût des merveilles», «La Vie très privée de Monsieur Sim», «Le Grand jeu».

Le sol de la planète cinéma tremble et se craquelle sous les pas du monstre approchant. Star Wars –le réveil de la force: cet objet filmique gargantuesque, dont l’attente prend des allures messianiques, débarquera en salles le 16 décembre. Exacerbée par les mystères et les secrets qui l’auréolent, l’impatience de ses fans (et des cinéphages) ne cesse de s’épaissir. Steven Spielberg, récemment interrogé par RTL, en a remis une (sacrée) couche en décrétant que l’œuvre en question «pourrait être le plus grand film de tous les temps». La formule a fait son petit effet, ici comme ailleurs. Palpitations sur les réseaux sociaux, pré-réservations à la tonne et au quintal, prémices d’une hégémonie médiatique… La planète cinéma bat au rythme du blockbuster de J.J. Abrams.

Et pourtant… Le 16 décembre, plusieurs «Petit Poucet» tenteront d’exister en salles. En tout, quinze films serreront les poings devant le pachyderme, parmi lesquels deux reprises –Elle et lui de Leo McCarey et La blonde ou la rousse de George Sidney– et une version restaurée de Salé sucré, la jolie gourmandise d’Ang Lee. 

Pour la plupart des premières sorties: des productions françaises (La vie très privée de Monsieur Sim de Michel Leclerc ou Le grand jeu de Nicolas Pariser) et des films d’auteur étrangers (My skinny sister de Sanna Lenken ou L’ombrelle bleue de Vishal Bharadwaj). Les distributeurs, pour justifier cette date de sortie, arguent du contre-pied. L’équipe de Bellissima Films qui distribue L'Attente –sortie ce 16 décembre– explique par exemple que ce drame de Piero Messina, avec Juliette Binoche et Lou de Laâge était d'abord prévu le 25 novembre: 

«Mais de nombreux films grand public et art et essai sortaient le même jour. Nous avons donc choisi de nous placer en contre-programmation de Star Wars

L’idée consiste à se démarquer en s’adressant à un autre segment du marché, diamétralement opposé.

Même fonctionnement du côté de la distribution d'UGC qui sort Le goût des merveilles avec Virginie Efira et Benjamin Lavernhe le 16 décembre. Le directeur général Henri Ernst: 

«C’est une décision volontaire et réfléchie qui est typique d’une stratégie de contre-programmation. On y travaille normalement... peut être avec ‘un supplément d'âme’ car nous affrontons un concurrent exceptionnel. En même temps, on sait bien qu’on ne joue pas dans la même cour. Nous cherchons avant tout à mettre en avant nos propres atouts et à toucher notre propre cible. Affronter une concurrence forte, c'est le lot habituel d’un distributeur de films.»

Loin de s’imaginer aller au casse-pipe, ces professionnels estiment que le public français est suffisamment diversifié, cultivé et éclairé pour faire le tri dans une offre toujours plus fournie, en prenant soin de ne laisser aucun outsider sur le bas-côté.

Star Wars: l'exception

Star Wars est populaire et très tendance chez les 'intellos'. Sinon, Télérama et

Les Inrocks ne lui auraient pas consacré de numéros

Fabrice Leclerc

«On dit toujours qu’un gros film n’en gênera pas un petit puisque ce sont souvent deux publics différents: l’un amateur de blockbusters, l’autre de cinéma d’art et essai», explique Fabrice Leclerc, chroniqueur à France Info et ancien rédacteur en chef de Studio Ciné Live. «En revanche, je ne pense pas que cela s’applique pour Star Wars. L’attente est générale: il va toucher toutes les couches de la population, des fans de la première heure aux dernières générations. Star Wars est populaire et très tendance chez les ‘intello’, comme on dit. Sinon, Télérama et Les Inrocks ne lui auraient pas consacré de numéros hors-série. Sortir le même jour que Le réveil de la force est un pari culotté et particulièrement difficile à relever.»

Quand on n’a pas forcément les moyens de squatter les colonnes Morris ou les métros, difficile d’être visible aux yeux des potentiels spectateurs… Pis, comment faire quand la presse, précieuse pour révéler des longs métrages plus fragiles, promet une couverture king size aux héros de la saga imaginée par George Lucas? La saturation de l’espace médiatique est paroxysmique. La machine de guerre sera critiquée, sous-pesée, soumise à la loi du clic à tout prix et de l’audience protéiforme, analysée dans tous les sens et à toutes les sauces, jusqu’à une probable overdose. «Star Wars occupera bien sûr une partie écrasante de l'espace presse», reconnaît Henri Ernst. Déjà en amont les articles ont pullulé. A Slate par exemple, nous en avons publié une trentaine depuis début 2015...

Quelle place dans les salles?

Au-delà des choix éditoriaux qui seront menés, les exploitants influent grandement sur la vie commerciale des œuvres. Et tout le monde veut Star Wars. Disney, qui n’a pas voulu s’exprimer sur la stratégie de sortie du film, nous a confié qu’environ 1.000 copies inonderont le marché (à peu près l’équivalent d’Astérix aux Jeux Olympiques en 2006). Ce chiffre ne correspond pas au nombre de cinémas concernés dans la mesure où certaines salles pourront jouir de deux à trois copies en même temps. Le réel souci pour les rivaux, c’est que de très nombreux établissements art et essai font des pieds et des mains pour obtenir le précieux, conscients que Han Solo et ses amis fédèrent tous les publics: du plus pointu au plus mainstream.

Une situation rare qui irrite Sophie Dulac, distributrice et exploitante (L’Escurial, Le Reflet Médicis, L’Arlequin et les Majestic Bastille et Passy): 

«Cela a une véritable incidence sur la programmation, notamment en province, du Dernier jour d’Ythzak Rabin d'Amos Gitaï, que nous sortons le 16 décembre. Pour le moment, je ne trouve pas énormément de place dans les salles art et essai qui attendent de savoir si elles auront Star Wars. Ce qui est inimaginable. Je comprends qu'elles cherchent à faire les 20 ou 30.000 entrées qui leur manquent pour finir l'année mais c'est au détriment de films qui ont besoin de soutien.»

Le Film Français –revue professionnelle de référence– dans son édition du 13 novembre, titrait un article comme suit: «Star Wars perturbe la galaxie art et essai». Y était évoquée une pétition lancée sur Change.org par l’équipe des cinémas Méliès de Saint-Etienne. On y lisait: 

«The Walt Disney Company France, qui distribue le film Star Wars – Le réveil de la force, a décidé de boycotter les salles classées art et essai des grandes villes au profit des multiplexes ou salles de grand circuit (UGC, Pathé, Gaumont, etc…) De nombreuses salles classées A&E aux quatre coins de France souhaitent programmer le film et protestent contre cette exclusion incompréhensible. (…) Star Wars a alimenté notre cinéphilie à tous, la saga fait partie intégrante de notre culture et n’est pas ‘Grand Public’ mais ‘Tout public’, le mythe est entré dans les musées nationaux (…) Refuser [au public] une copie de Star Wars - le réveil de la force, c’est [le] marginaliser, c’est une manière très pernicieuse de hiérarchiser les établissements.»

Cette initiative a provoqué des réactions assez marquées dans la profession. Ils sont nombreux à s’être désolidarisés de cette démarche, désireux de rester au plus près des œuvres qui ont besoin d’eux. Jean-Jacques Schpoliansky, directeur du cinéma parisien Le Balzac, à deux pas des Champs-Elysées, est de ceux-là. «Je ne veux pas perdre ma personnalité. J’exerce la même politique depuis 18 ans. Je me coupe l’accès à ce genre de cinéma. Les gens ne viennent pas chez moi voir Star Wars. Je préfère proposer Mia Madre ou Notre petite sœur… et bientôt Au-delà des montagnes.»

Sophie Dulac ajoute: «Je rappelle que les salles art et essai touchent des aides en fonction de leur travail et de leur programmation tout au long de l'année. Ce qui n'est pas le cas des circuits. Personnellement, je ne demanderais par exemple jamais une copie de Star Wars à L'Arlequin car je risque de perdre des subventions. Et pour tout vous dire, le public qui fréquente ce cinéma ira voir ce blockbuster ailleurs.»

Un cercle vertueux

On espère tous des records de fréquentation, ce qui est bénéfique pour l’ensemble du marché

Henri Ernst

Dans ce climat très particulier, tout n’est pas totalement perdu pour les adversaires de Star Wars… qui pourraient même se muer en «partenaires». Il existe en effet un avantage non négligeable pour les films qui sortiront ce fameux 16 décembre. Ce jour-là, comme ceux qui le suivront, verra une affluence considérable dans les salles obscures. Les queues seront kilométriques et les directions imprimeront à foison sur une feuille A4: «COMPLET!». «Il y aura beaucoup de monde au cinéma. On espère tous des records de fréquentation, ce qui est bénéfique pour l’ensemble du marché... Cela provoque un effet d'entraînement sur tous les autres films. Un public occasionnel qui se déplace rarement au cinéma revient dans les salles et se trouve ainsi exposé aux messages de toutes les autres sorties», explique Henri Ernst. 

«Certains pourront en effet jouer, aux yeux du public refoulé pour cause de salles pleines, la carte du ‘second choix’ et profiter d’un éventuel ‘effet domino’. Ceux qui ont le plus à craindre de la sortie de Star Wars sont, à mon sens, ceux qui se sont positionnés avant  –et notamment deux semaines avant ou plus. Ou ceux qui se positionneront après, car le dispositif de Disney semble pensé pour faire tenir Le réveil de la Force sur la longueur. J’imagine même au-delà du mois de janvier», analyse Sylvain Devarieux du Film Français.

Par le passé, des succès comme Intouchables, Bienvenue chez les ch’ti ou Avatar ont été très porteurs pour le marché et ont boosté la carrière de certains films. Gageons que Le réveil de la force jouera le même rôle. A ce propos, s’il pourrait visiblement avoisiner les 200 millions de dollars de recettes pour son premier week-end aux US et dépasser Avatar à l’échelle mondiale selon Forbes, à quel score pourrait-il prétendre en France? «Vue l’attente extrême qu’il y a sur le film –je fouille dans ma mémoire mais je n’ai jamais assisté à un tel phénomène–, et quand on voit que plusieurs centaines de milliers de places sont déjà pré-vendues rien qu’en France, on peut effectivement s’attendre à des records. Le film peut logiquement viser les 7 millions d’entrées de La menace fantôme et sûrement les 10 millions d’entrées. Au-delà, cela sort de toute probabilité. Si la qualité est au rendez-vous et si le bouche à oreille fait son œuvre, le film a trois semaines pour faire le plein.»

Mehdi Omaïs
Mehdi Omaïs (9 articles)
Journaliste
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