France

Et maintenant, quel va être le rempart contre le Front national ?

Eric Dupin, mis à jour le 14.12.2015 à 10 h 56

La formation frontiste est à la fois portée par une forte dynamique politique et contrée par un puissant réflexe de rejet.

Marine Le Pen, le 6 décembre 2015. DENIS CHARLET/AFP.

Marine Le Pen, le 6 décembre 2015. DENIS CHARLET/AFP.

Le «barrage républicain» a très bien fonctionné, au-delà même des espérances de ses initiateurs. Malgré son score historique du premier tour (27,73%), le Front national n’a remporté aucune région. Même dans ses zones de forces, comme le Nord, le sud méditerranéen et le Nord-Est, le parti d’extrême droite ne parvient pas à convaincre l’électorat qu’il est capable d’exercer le pouvoir. Il y enregistre, au contraire, des scores très décevants.

Dans la France de 2015, le FN est à la fois porté par une forte dynamique politique et contré par un puissant réflexe de rejet. Une partie importante de l’électorat de gauche a surmonté ses préventions pour faire barrage à l’extrême droite dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie et en Provence-Alpes-Côte d’Azur, tout comme en Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine malgré le maintien de la liste socialiste. Dans ces régions où la menace frontiste était la plus importante, le surcroît de participation a d’abord été le fait d’électeurs inquiets d’une possible victoire lepéniste.

Ce second tour ne saurait pourtant faire oublier le premier. Preuve est faite que si Marine Le Pen a toutes les chances d’être battue au second tour de la présidentielle, elle n'en demeure pas moins fort menaçante au premier. A un an et demi de l’échéance majeure de notre vie politique, la question posée est ainsi de savoir qui sera le meilleur pour faire barrage au FN.

La droite républicanisée mais divisée

Ces élections régionales ont mis en scène la droite républicaine comme rempart efficace contre l’extrême droite. Le parti de Nicolas Sarkozy profite à plein de la stratégie du «front républicain» adoptée par les dirigeants socialistes. L’électorat de gauche commence à s’habituer, ici et là, à voter à droite pour éviter le pire, c’est-à-dire l’extrême droite. Il n’est pas impossible que celui lui soit utile dans la perspective de 2017...

La crainte d’une élection de Marine Le Pen, dont tout indique qu’elle caracolera en tête des intentions de vote du premier tour, pourrait profiter à LR qui s’est vu décerner un précieux brevet de républicanisme par Manuel Valls et le PS. Pour l’heure, derrière le FN, c’est la droite et non la gauche qui est la deuxième force politique.

Dans un duel contre le parti lepéniste, la droite offre habituellement une meilleure garantie de succès que la gauche. Lors des élections départementales de mars 2015, qui avaient déjà vu l’extrême droite incapable de l’emporter dans l’immense majorité des cas au second tour, cette différence était encore apparue: face au FN, la droite l’avait emporté dans 99,4% des cas (535 sur 538 cantons) et la gauche dans 93,2% (274 sur 294).

Cette dissymétrie s’explique aisément. Le PS pratique le «front républicain» et non pas LR, généralement adepte du «ni-ni» (ni gauche ni FN). Qui plus est, l’électorat de droite répugne plus à voter à gauche contre l’extrême droite que l’électorat de gauche qui se reporte plus aisément à droite dans ce cas de figure.

Nul doute que Sarkozy se présentera comme le meilleur rempart contre la menace lepéniste. Si son parti a enregistré des résultats décevants à ces élections régionales, l’ancien président de la République ne manquera pas de faire valoir quelques arguments. Après tout, Laurent Wauquiez, adepte d’une ligne de droite dure, a fait progresser la droite classique de cinq points par rapport aux régionales de 2010 en Auvergne-Rhône-Alpes, avant d’être largement victorieux ce dimanche. A l’inverse, Dominique Reynié, au profil particulièrement modéré, a perdu trois points dans le Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées et a été sévèrement battu au second tour.

De leur côté, Alain Juppé et quelques autres souligneront l’échec de la stratégie ultra-droitière de Sarkozy pour faire reculer le FN. Le projet d’occuper tout l’espace de la droite et du vaste électorat modéré pour étouffer le président sortant séduira probablement une bonne partie de l’électorat conservateur. De belles batailles en perspective.

La stratégie centroïde de Hollande

La gauche a beau avoir cédé à la droite pas moins de sept régions lors de ces élections régionales, François Hollande peut être suspecté d’y trouver son compte, ainsi qu’en témoignent des confidences, d’un cynisme parfois déconcertant, recueillies par la presse dans son entourage.

Le chef de l’Etat est plus que jamais résolu à exploiter à son profit la menace que fait peser l’extrême droite sur la scène politique française. Son objectif stratégique est bien d’apparaître comme celui qui incarnera le mieux l’opposition au Front national. Cela fait maintenant plus d’un an que Hollande dessine un paysage structuré autour de l’opposition entre les partisans du «repli» et de la «fermeture» et leurs adversaires.

Le futur candidat à sa propre réélection se place ainsi dans la perspective de rassembler autour de lui un arc électoral allant de la gauche au centre-droit. Hollande pense pouvoir se permettre cette audace grâce à la faible concurrence qui s’annonce sur sa gauche. Jean-Luc Mélenchon a beau se tenir «prêt» à repartir en campagne présidentielle, les régionales ont montré l’étroitesse de l’espace électoral à la gauche du PS.

La stratégie hollandaise n’en apparaît pas moins fort risquée au vu des dernières évolutions politiques. Elle repose d’abord tout entière sur le pari que Sarkozy gagnera les primaires de la droite. Une candidature Juppé empêcherait probablement le président sortant d’étendre son audience électorale vers le centre. Or, le président de LR sort affaibli de ce scrutin régional. Cette stratégie fait également peu de cas du rejet de François Hollande dans une large fraction de l’électorat de gauche.

Les dangers de la nouvelle polarité

A l’issue de ce renouvellement régional, le paysage politique français est électoralement triangulaire (droite-gauche-FN) mais idéologiquement de plus en plus structuré autour d’une polarité partisans-adversaires du Front national.

Le «barrage républicain» décidé en haut lieu fait apparaître comme encore plus artificiel et obsolète un clivage droite-gauche déjà fort malmené par les virages à droite de la gauche gouvernante. Cette confusion croissante entre droite et gauche républicaine, en dépit des haussements de ton sarkozystes, n’est évidemment pas pour déplaire au FN.

Elle le favorise à l’évidence, tant il devient, aux yeux de beaucoup d’électeurs, le seul et véritable opposant au «système». De ce point de vue, le fait de ne gouverner aucune région n’est pas une mauvaise chose pour une force politique qui pourra se poser en victime de la conjuration de tous les partis traditionnels.

Le débat public risque, de ce fait, d’être encore et toujours focalisé autour des thématiques les plus à l’honneur dans l’univers frontiste: l’insécurité, liée au terrorisme, et l’immigration, accouplée à la question des réfugiés. Cela nous promet bien des surenchères à droite (Sarkozy a déjà commencé dans l’entre deux tours) comme à gauche (avec un état d’urgence qui menace de s’éterniser).

Cette nouvelle polarité fait enfin surgir une France dangereusement fracturée. Au second tour, d’après l’enquête réalisée le jour du vote par OpinionWay, 54% des ouvriers ont voté FN contre seulement 14% des cadres supérieurs. Le vote frontiste a attiré 44% des moins diplômés et 16% des plus éduqués. Certains observateurs vont même jusqu’à décrire le vote FN comme révélateur d’une «contre-société». Ce sont au moins deux univers sociologiques qui s’opposent désormais dans notre pays.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte