Monde

Ce n’est pas Donald Trump le problème

William Saletan, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 14.12.2015 à 11 h 40

Le problème, ce sont les Américains qui sont d’accord avec le candidat milliardaire à la primaire républicaine.

Standing ovation pour le candidat à la primaire républicaine candidate Donald Trump à la fin du forum tenu à Aiken, en Caroline du Sud, le 12 décembre 2015 | REUTERS/Christopher Aluka Berry

Standing ovation pour le candidat à la primaire républicaine candidate Donald Trump à la fin du forum tenu à Aiken, en Caroline du Sud, le 12 décembre 2015 | REUTERS/Christopher Aluka Berry

Dans un communiqué de presse du lundi 7 décembre, Donald Trump a appelé à «interdire totalement aux musulmans l’entrée des États-Unis C’est la dernière en date d’une série de déclarations repoussant toujours plus loin les limites et qui, selon les experts, auraient dû anéantir la candidature présidentielle de Trump depuis belle lurette. À chaque fois, on se dit que Trump est allé trop loin. Et, comme le montrent les sondages, à chaque fois on se trompe.

Peut-être le temps est-il venu pour ceux d’entre nous qui ont prédit la fin de Trump –journalistes, progressistes, Républicains modérés– d’affronter une désagréable possibilité. Il est faux d’affirmer que Trump n’est pas en phase avec les électeurs. En réalité, c’est nous qui ne le sommes pas. Trump parle au nom d’un grand nombre des Républicains d’aujourd’hui, et de beaucoup d’indépendants aussi. Et c’est vrai sur tout un tas de sujet, pas seulement sur la question des musulmans. Un des deux partis au pouvoir d’Amérique est contrôlé par des électeurs qui sont prêts à braquer le gouvernement contre une minorité religieuse.

Si vous croyez que cela ne pourrait pas se produire aux États-Unis, c’est que vous êtes passé à côté des derniers sondages. En juin, Gallup a posé aux Américains la question suivante: «Si votre parti choisissait un musulman globalement bien qualifié pour se présenter aux élections présidentielles, voteriez-vous pour cette personne?» Soixante-treize pour cent des Démocrates et 58% des indépendants ont répondu oui. Cinquante-quatre pour cent des républicains ont dit non.

Contre un président musulman

Ben Carson, éminent candidat républicain à l’investiture présidentielle, partage cet avis. En septembre, il a déclaré à la télévision nationale que les Américains ne devraient pas «donner les rênes de ce pays à un musulman Peu de temps après sa remarque, un sondage Suffolk University/USA Today demandait aux électeurs: «Voteriez-vous pour un musulman qualifié à l’élection présidentielle?» Soixante-trois pour cent des Démocrates interrogés et 54% des indépendants ont répondu par l’affirmative. Mais les Républicains, par une marge de plus de 30 points de pourcentage, ont assuré que non. Les électeurs susceptibles de voter républicain se sont montrés également très divisés lorsqu’on leur a demandé si le président Obama était musulman. Pour 41% d’entre eux, il ne l’est pas. Mais 33% pensent qu’il l’est.

Un sondage Rasmussen, également mené après la déclaration de Carson, demande aux électeurs: «Personnellement, voteriez-vous pour un candidat musulman à l’élection présidentielle?» Soixante-trois pour cent des Républicains ont déclaré que non. Ainsi que 48% des électeurs non affiliés. Pour débusquer les personnes interrogées qui ne faisaient que prétendre être ouvertes d’esprit, le sondage a demandé si la plupart «des membres de leur famille, de leurs amis et de leurs collègues» seraient prêts à voter pour un musulman. Seulement 10% des Républicains ont répondu oui.

Il est faux d’affirmer que Trump n’est pas en phase avec les électeurs. En réalité, c’est nous qui ne le sommes pas

Pendant cette période, de septembre à octobre, le Public Religion Research Institute a repoussé les limites de l’enquête au-delà de la question de l’élection présidentielle. Pour appréhender les opinions plus générales à l’égard des musulmans, le PRRI a demandé à près de 2.700 Américains de réfléchir à cette déclaration: «Les valeurs de l’islam sont incompatibles avec les valeurs et le style de vie américains Cinquante-deux pour cent des Démocrates ne sont pas d’accord avec cette déclaration. Mais 57% des indépendants y ont adhéré. Ainsi que 76% des Républicains.

Ancrage du sentiment antimusulman

Au cours des deux semaines furieuses qui ont débuté le 31 octobre, l’État islamique a massacré plus de 400 personnes autour de la planète. Il a commencé par tuer 224 passagers d’un avion de ligne russe. Puis 43 autres dans un attentat à Beyrouth. Enfin, le 13 novembre, il a assassiné 130 personnes à Paris. Après les attentats parisiens, les instituts de sondage américains ont de nouveau posé des questions sur les musulmans. Un sondage Bloomberg, conduit du 15 au 17 novembre, a demandé aux Américains laquelle de deux déclarations se rapprochait le plus de leurs opinions. L’une était: «L’islam est une religion intrinsèquement violente, qui pousse ses adeptes à commettre des actes de violence.» L’autre: «L’islam est une religion intrinsèquement pacifique, mais certaines personnes détournent ses enseignements pour justifier la violence.» La plupart des Républicains ont opté pour la version «intrinsèquement pacifique.» Mais 32% (comparé à 17% de Démocrates) ont opté pour la déclaration selon laquelle l’islam était intrinsèquement violent.

Dans un sondage YouGov/Economist conduit entre le 19 et le 23 novembre, 71% des Républicains interrogés, contre 45% des indépendants et 39% des Démocrates, ont déclaré que les musulmans posaient au moins «une menace assez sérieuse» aux États-Unis. Quarante-sept pour cent des Républicains, comparé à 28% des indépendants et 22% des Démocrates, ont affirmé que les musulmans représentaient une «menace immédiate et sérieuse». Seuls 22% des Démocrates et 30% des indépendants ont affirmé penser que la majorité des musulmans dans le monde approuvaient l’EI. Mais, pour 46% des Républicains interrogés, la majorité des musulmans soutiennent l’État islamique.

Ce sentiment antimusulman qui s’ancre de plus en plus profondément pourrait-il créer un soutien populaire de politiques visant de façon explicite les Américains musulmans? Pour répondre à cette question, une enquête Rasmussen des 17 et 18 novembre a demandé à des électeurs si «la majorité des musulmans devraient faire l’objet d’une surveillance par le gouvernement en tant que terroristes potentiels». Seuls 24% des Démocrates interrogés et 29% des indépendants ont répondu oui. Mais 43% des Républicains ont déclaré être en faveur d’une telle mesure.

Pourcentage des Républicains qui pensent...

  • Que l’islam est intrinsèquement violent: 32%

  • Que le gouvernement devrait surveiller la majorité des musulmans: 43%

  • Que la majorité des musulmans du monde soutiennent l’EI: 46%

  • Que les musulmans représentent une menace sérieuse et immédiate pour les États-Unis: 47%

  • Qu’ils ne voteraient pas pour un candidat républicain musulman aux élections présidentielles: 54%

  • Que les valeurs de l’islam sont incompatibles avec les valeurs américaines: 57%

  • Que les musulmans aux États-Unis placent leurs croyances religieuses au-dessus de la loi: 63%

  • Que les mosquées doivent être fermées quand les autorités soupçonnent qu’elles entretiennent des liens avec des extrémistes: 69%

  • Que les États-Unis ne doivent pas accepter de réfugiés syriens musulmans: 83%

Contre l’accueil des réfugiés musulmans

30% des Républicains (comparé à 15% des Démocrates et 14% des indépendants) ont déclaré que les États-Unis devraient favoriser les chrétiens plutôt que de traiter de façon égale toutes les minorités opprimées

Le sujet le plus brûlant est celui des réfugiés. Après les attentats de Paris, le sénateur Ted Cruz et Jeb Bush, tous deux candidats républicains aux présidentielles, ont décrété que les États-Unis devraient privilégier les chrétiens (idée de Bush) et fermer la porte aux musulmans (idée de Cruz) lorsqu’ils sélectionnent les réfugiés de Syrie. Dans le cadre d’un sondage sur quatre jours qui a débuté le 16 novembre, ABC News et le Washington Post ont demandé à des Américains si, lorsqu’ils acceptent des réfugiés originaires de régions du monde affectées par l’EI, les États-Unis devaient «accorder une considération particulière aux chrétiens» ou s’ils devraient plutôt «réserver une égalité de traitement à toutes les personnes qui ont été persécutées par l’EI, quelle que soit leur religion». La question du sondage signalait aux personnes interrogées que les groupes persécutés par l’EI ne comprenaient pas seulement des chrétiens mais aussi des yézidis, des chiites et des sunnites modérés. Quoi qu’il en soit, 30% des Républicains (comparé à 15% des Démocrates et 14% des indépendants) ont déclaré que les États-Unis devraient favoriser les chrétiens plutôt que de traiter de façon égale toutes les minorités opprimées.

Ce sondage en recoupe un autre réalisé par Fox News, qui a interrogé des électeurs inscrits sur les listes au sujet de l’idée de «permettre à des réfugiés syriens chrétiens de venir aux États-Unis tout en en interdisant l’accès aux réfugiés musulmans de Syrie». La question poussait les personnes interrogées à faire un choix entre deux commentaires. L’un d’entre eux était le suivant: «C’est logique –les chrétiens du Moyen-Orient sont la cible de musulmans et ne sont pas susceptibles d’être des terroristes.» L’autre commentaire disait: «C’est une honte –il ne devrait pas y avoir de test religieux pour être accueilli aux États-Unis.» La déclaration anti-discrimination était si chargée moralement qu’il m’a semblé évident qu’elle repousserait de la politique favorisant uniquement les chrétiens. Ce qui s’est avéré: seuls 10% des Démocrates et 21% des indépendants ont choisi la politique d’accueil exclusif des chrétiens. Cependant, 37% des Républicains ont opté pour cette politique. Moins de la moitié de l’échantillon républicain a choisi la déclaration alternative, celle qui s’oppose aux tests religieux.

Lorsque l’on retire les références morales aux «tests religieux» et à«l’égalité de traitement,» les Républicains jettent tout scrupule par dessus les moulins. C’est ce que l’on constate avec le sondage mené du 19 au 23 novembre par YouGov/Economist. À la question «Pensez-vous que les États-Unis doivent ou ne doivent pas accueillir des réfugiés syriens musulmans?», cinquante-deux pour cent des Démocrates répondent que les États-Unis devraient accepter ces réfugiés. Mais 83% des Républicains, ainsi que 62% des indépendants, estiment qu’ils ne devraient pas les accueillir.

Peur de la communauté musulmane

L’attentat de San Bernardino, en Californie, a eu lieu mercredi 2 décembre. Au cours des jours qui ont suivi (la moitié des sondages ont probablement été conduits avant que les personnes interrogées ne sachent que la femme terroriste avait prêté allégeance à l’État islamique), un sondage Reuters/Ipsos a demandé à des Américains ce qu’ils pensaient des musulmans aux États-Unis «après les événements de Paris et de San Bernardino». Soixante pour cent des Démocrates et 57% des indépendants ont choisi la réponse suivante: «Je considère la communauté musulmane de la même manière que n’importe quelle autre communauté des États-Unis.» Seuls 30% des Républicains ont choisi cette réponse. Quarante-huit pour cent d’entre eux ont opté pour une autre déclaration: «Quelques groupes et individus de la communauté musulmane me font peur.» Vingt-et-un pour cent des Républicains ont choisi une troisième opinion: «La communauté musulmane me fait peur dans son ensemble.»

«Après les événements de Paris et de San Bernardino», 48% des Républicains sont d’accord avec la déclaration «quelques groupes et individus de la communauté musulmane me font peur»

Dans l’enquête Reuters, 63% des Républicains, contre 37% des Démocrates et 47% des indépendants, s’accordent à dire que «les musulmans qui vivent en Amérique sont moins désireux de s’intégrer dans la société américaine que d’autres groupes d’immigrants». Soixante-trois pour cent des Républicains sont également d’accord avec l’idée que «les musulmans qui vivent en Amérique placent généralement les croyances religieuses au-dessus de la loi des États-Unis». Et si 60% des Républicains trouvent que «les églises aux États-Unis devraient être fermées quand les autorités soupçonnent qu’elles entretiennent des liens avec des groupes ou des individus extrémistes», ce chiffre bondit à 69% lorsque le mot mosquée remplace celui d’église.

Ensemble, ces sondages brossent un tableau du parti de Trump qui donne à réfléchir. Quarante-trois pour cent des Républicains trouvent que le gouvernement devrait surveiller la majorité des musulmans. Cinquante-quatre pour cent affirment qu’ils ne voteraient pas pour un musulman qualifié aux élections présidentielles, même si ce candidat était investi par le Parti républicain. Cinquante-sept pour cent estiment que les valeurs musulmanes sont incompatibles avec les valeurs américaines. Plus de 60% disent que non seulement les mosquées soupçonnées de liens avec des extrémistes devraient être fermées mais également que les musulmans en général estiment être au-dessus des lois. Et pour ce qui concerne la proposition de Trump d’interdire d’entrée les réfugiés musulmans, les chiffres s’emballent. Quand la question est présentée telle quelle, cinq Républicains sur six s’affirment d’accord avec lui.

Alors cessons de prétendre que le problème c’est Trump. Le problème, c’est la base –et sous bien des angles, la majorité– du Parti républicain. Si vous pensez qu’en 2016 élire un gouvernement capable de viser une minorité religieuse n’est pas une possibilité, vous sous-estimez Trump. Et vous surestimez l’Amérique.

William Saletan
William Saletan (79 articles)
Journaliste
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