France

Les régionales, un scrutin né sous une mauvaise étoile

Philippe Boggio, mis à jour le 14.12.2015 à 9 h 26

Retour sur la première édition, en 1986, d'une élection née quasiment en catimini, lors d'une campagne électorale marquée par les débats sur le terrorisme et l'immigration.

François Léotard félicite Jean-Claude Gaudin après son élection à la tête de la région Paca avec les voix du Front national, le 21 mars 1986. Gérard Fouet / AFP.

François Léotard félicite Jean-Claude Gaudin après son élection à la tête de la région Paca avec les voix du Front national, le 21 mars 1986. Gérard Fouet / AFP.

Elections maudites, les régionales? Et les instances qu’elles introduisent, ces régions désormais surdimensionnées, passées de 22 à 13 dans l’Hexagone, définitivement «des nains politiques et financiers», comme on l’affirme souvent? Comme les précédentes, la campagne de 2015 n’aura charrié que des débats nationaux, cette fois, la perspective de la primaire ouverte de 2016, à droite, et de la présidentielle de 2017, à gauche, et une fois encore, jusqu’à la hantise, la question du Front national, ne laissant à peu près aucune place, dans les médias et dans les partis, aux compétences des territoires et aux discussions qu’il conviendrait éventuellement d’ouvrir pour améliorer leur utilité. A croire que les jacobins n’en finiront jamais d’asseoir leur victoire sur les girondins.

Cette indifférence des appareils centraux pour les méandres de la décentralisation n’est toutefois rien, dans l’échelle du dérisoire, en comparaison de l’état dans lequel le pouvoir et l’opposition avaient porté, en 1986, les premières élections régionales sur les fonds baptismaux. A peu près comme on consacrait un bâtard, autrefois: à la sauvette.

Un historien, penché sur les archives, pourrait même douter qu’elles aient été organisées. Le scrutin a bien été ouvert, dès 8 heures, dans les bureaux de vote, le 16 mars 1986; et déclaré clos, en fin de journée; les résultats ont bien été proclamés, au ministère de l’Intérieur. Claque retentissante pour la gauche au pouvoir. Le PS ne remporte que le Nord-Pas-de-Calais et le Limousin. Les vingt autres régions vont à la droite chiraco-giscardienne. 21,7% des 37 millions d’électeurs se sont abstenus. Mais les Français n’en ont à peu près rien su, le lendemain. La presse nationale de l’époque n’en conserve pas de traces. La télévision n’a pas commenté les résultats. Dans beaucoup de foyers, il faudra attendre 1992 et les régionales suivantes, pour réaliser tout à fait que ces élections comptaient bien désormais au nombre des scrutins locaux; et que peut-être il s’en trouvait quelques uns, dans les familles, pour se souvenir d’avoir déjà voté, quelques années plus tôt, pour un enjeu qui y ressemblait.

Scrutins couplés

C’est que le gouvernement de Pierre Mauroy, peut-être par souci des subsides de l’Etat, peut-être, plus cyniquement, pour limiter artificiellement le nombre des défaites de la gauche, à tous les scrutins intermédiaires, depuis 1981, avait choisi de placer le premier test régional de la Ve République à la date des élections législatives. Celles-là même qui, après la plus furieuse des campagnes électorales, allaient ouvrir l’ère de la cohabitation et placer Jacques Chirac à la même table que François Mitterrand lors des conseils des ministres. Pourtant conscient du risque d’escamotage du scrutin nouveau-né, François Mitterrand avait laissé faire. A propos de ce 16 mars 1986, beaucoup de reproches lui avaient déjà été faits, même dans son propre camp, à commencer par cette réforme du scrutin législatif qu’il avait imposée, et qui, par le biais de la proportionnelle intégrale à un tour, allait offrir au Front national une entrée en fanfare à l’Assemblée Nationale.

Dès lors, il n’allait plus être question d’autre chose que de l’invitation de l’extrème-droite, mécaniquement, au cercle des démocrates, et, annoncée par les sondages, de la majorité absolue à laquelle l’opposition pouvait désormais prétendre. Rarement naissance institutionnelle allait être aussi peu désirée, aussi peu fêtée, que l’avènement des régionales. Le général de Gaulle avait quitté le pouvoir, en 1969, au lendemain de son échec au référendum en partie consacré à la création des régions, alors qu’il avait patiemment initié, tout au long des années soixante, les premiers projets de décentralisation dans le sillage de la Direction interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité des régions (Datar), créée en 1963. François Mitterrand lui-même avait pressé, dès son élection, en 1981, son ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, d’engager une réforme constitutionnelle débouchant sur des élections au suffrage universel. La participation souhaitée des citoyens à l’édification d’entités territoriales avait été œuvre de longue haleine, pour ses parrains. Mais, touchant au but, la fragile construction s’effaçait déjà.

Les partis s’étaient bien emparés, dès l’hiver 1985, de cette nouvelle perspective électorale, et même avec gourmandise; mais comme d’une manne à bon compte. Pour l’essentiel parce qu’elle s’accompagnait de la promesse de sièges supplémentaires de conseillers, de subventions publiques et de remboursements de frais de campagne. En gros, les listes du futur scrutin, établies par département, allaient permettre de recaser les candidats qu’on s’apprêtait à recaler pour la sélection des législatives. Pour le PCF, par exemple, de retenir l’avancée de son déclin; pour le FN, de conforter sa percée. Les 22 entités régionales étaient d’ailleurs déjà, pour la majorité et l’opposition, gages de pelote financière et de tranquilles cumuls de mandats. En 1972 avaient été créés les Etablissements publics régionaux (EPR), structures de conseils et d’études en faveur du développement provincial, qui, dans chacune des régions, présentaient la particularité d’être composés de conseillers désignés par des collèges de parlementaires et d’élus locaux. La plupart du temps, leurs présidences revenaient, sans leur demander d’efforts, aux barons les plus puissants de province. Ainsi, en Aquitaine, à Jacques Chaban-Delmas.

En 1986, beaucoup d’élus, notamment dans les rangs des formations les plus «départementalistes», comme le PCF et les néo-gaullistes du RPR, observent encore avec un certain dédain la progression de la réalité régionale. Pour eux, elle est surtout affaire économique et ne les concerne que peu. L’aménagement du pays, les grands travaux sont de la responsabilité des bâtisseurs et des financiers, pensent-ils. A la Libération, les premières pierres du développement ont d’ailleurs été posées par le secteur privé, avant que le général de Gaulle ne décide d’y engager aussi la collectivité nationale. En 1955, une loi programmatique avait défini les contours de 21 régions –la Corse allait ensuite se détacher de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Un collège de préfets départementaux désignait l’un des siens pour coordonner les actions de soutien aux initiatives locales. En 1986, quand les régions gagnent enfin leur indépendance politique, quand les préfets de région s’apprêtent à transférer une partie de leurs compétences à des communautés d’élus, le centralisme parisien, dans son ensemble, juge toujours le butin plutôt maigre, et son budget des plus symboliques. Les transports, la formation professionnelle, les premières subventions structurelles de l’Europe…

«Identité culturelle»

Rien à voir en tout cas avec l’intensité de l’heure, au regard des législatives à venir qui laissent penser à l’opposition qu’elle va pouvoir prendre sa revanche sur François Mitterrand, cinq ans après une présidentielle non digérée, en particulier par Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing; mais qui imposent aussi au RPR et à l’UDF de mener une campagne virulente, très à droite, car le plan de Mitterrand, machiavélique de leur point de vue, cette proportionnelle intégrale, renforce, de fait, le Front national. Comme le scrutin se joue à un seul tour, la logique du «vote utile» impose à l’opposition de se placer sur les thèmes favoris de Jean-Marie Le Pen, l’immigration, l’insécurité, la «préférence nationale», déjà pour empêcher les électeurs conservateurs d’être tentés de donner leurs voix au FN, même par mégarde. C’est vrai aussi pour le PS, qui doit siphonner les suffrages normalement destinés au PC, mais, de l’avis général, l’urgence est moins forte à gauche. La déperdition communiste est irrémédiable, et le pouvoir est à peu près assuré de la docilité de ses anciens alliés de l’Union de la gauche.

Tandis qu’à droite le risque est grand de voir Jean-Marie Le Pen proposer, sourire aux lèvres, au RPR et à l’UDF de leur apporter le renfort de ses sièges si d’aventure l’opposition venait à manquer la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Les ténors du RPR et de l’UDF jurent leurs grands dieux qu’aucune alliance n’est possible politiquement –ni philosophiquement pensable– avec l’extrême-droite, toutefois le soupçon zèbre toute la campagne électorale.

Les régionales sont submergées par les étripages sur la xénophobie ambiante, le «laxisme» prétendu de la gauche aux frontières, les échecs de la lutte contre le terrorisme. En février, trois attentats ont fait une vingtaine de blessés dans la capitale. Quelques semaines plus tard, la France a appris la mort du chercheur Michel Seurat, qui avait été enlevé au Liban, et elle compte quatre otages de plus, une équipe d’Antenne 2 disparue à Beyrouth. Aussi c’est un Jacques Chirac vengeur qui accable le pouvoir socialiste, le 23 février, au grand meeting de l’opposition, à la Défense:

«La France […] vit la multiplication des actes terroristes qui suscitent une véritable psychose dans ses grandes villes et tout particulièrement à Paris. Elle ne comprend pas l’attitude d’un gouvernement qui a laissé gangréner l’autorité de la hiérarchie policière […] Elle sait aussi que l’inaction face à l’immigration clandestine mine les fondements du pacte social qui unit les Français […] Elle attend un langage et une action qui, tout en la réconciliant avec sa tradition d’ouverture et d’accueil, la confortent dans son identité culturelle.»

Le 16 mars 1986, les électeurs s’expriment donc sur des sujets sans rapport aucun avec les préoccupations supposées du facteur territorial. Comme ils ne votent qu’une fois, souvent pour les mêmes listes, aux  législatives et aux régionales, on ne saura jamais ce qu’ils pouvaient bien penser, en 1986, des transferts de compétence décidés par l’Etat, ni, par exemple, des subventions accordées aux orchestres philarmoniques qui commencent à se développer aux quatre coins du pays. L’ambiguïté perdura jusqu’à la réforme de 2004, puisque cette élection, qui ne tient décidemment pas assez de place, restera confondue avec d’autres scrutins, cantonaux ceux-ci, en 1992 et 1998.


En 1986, l’opposition respire car elle a arraché, de justesse, la majorité absolue à l’Assemblée nationale sans le secours du FN. Elle peut prétendre garder son âme. Pas partout cependant: dans six régions sur 22, elle a du passer des accords avec la formation de Jean-Marie Le Pen pour arracher la majorité absolue, en Aquitaine (Jacques Chaban-Delmas), Provence-Alpes-Côte d’Azur (Jean-Claude Gaudin), Franche-Comté (Edgar Faure), Haute-Normandie (Roger Fossé), Languedoc-Roussillon (Jacques Blanc), Picardie (Charles Baur). Preuve tardive, et très à charge, paradoxale et plutôt lourde de signes inquiétants pour l’avenir, qu’en 1986, les régionales ont bel et bien existé.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (175 articles)
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