Quand les favelas brésiliennes nous aident à comprendre l'abstention des banlieues

Au Pré-Saint-Gervais, le 13 décembre 2015. LOÏC VENANCE/AFP.

Au Pré-Saint-Gervais, le 13 décembre 2015. LOÏC VENANCE/AFP.

Le vote obligatoire constitue-t-il une réponse à la crise de la participation dans les zones les plus déshéritées?

C'est une longue liste, triste et inquiétante: 75% puis 64% d'abstention à Vaulx-en-Velin; 72% puis 62% à Sarcelles; 71% puis 62% à Aubervilliers; 71% puis 63% à Clichy-sous-Bois ; 69% puis 58% à Trappes; 69% puis 61% à Grigny; plus de 67% puis 57% aux Mureaux, même chose à Vénissieux. A Roubaix, 64% puis 53% des électeurs ne sont pas allés voter.

Dans les villes les plus déshéritées et les plus isolées de France, l'abstention au premier tour des élections régionales a atteint des sommets au soir du 6 décembre, avant de refluer, comme dans le reste de la France, au second tour, mais d'y concerner encore plus d'un électeur sur deux –dix à vingt points de plus que la moyenne nationale. Une fois de plus. Inutile de feindre la surprise tant le phénomène s'est inscrit dans l'horizon politique français depuis une vingtaine d'année. Scrutin après scrutin, l'abstention structurelle des banlieues se répète.

Comment faire face à ce désert démocratique? Comment remobiliser les populations? Le personnel politique français est bien en peine de répondre à ces interrogations.

En 2010, deux universitaires français, Jean-Yves Dormagen et Céline Braconnier, accompagnés d'une chercheuse brésilienne, Daniella Rocha, sont allés voir du côté des favelas brésiliennes pour trouver des réponses. Au Brésil, le vote est obligatoire et, dans les quartiers populaires, les habitants sont contraints de voter même s'ils se désintéressent de la chose publique. Dans une enquête passionnante publiée en mars 2013 dans la Revue française de science politique, les trois chercheurs racontent leur immersion dans le quartier pauvre d'Estrutural, en périphérie de Brasilia, au moment des élections générales d'octobre 2010. Une plongée dans un quartier déshérité où le vote obligatoire éclaire d'un jour neuf l'abstention des cités françaises.

Le quartier d'Estrutural pourrait ressembler à celui des Cosmonautes à Saint-Denis, que Jean-Yves Dormagen et Céline Braconnier connaissent bien pour en avoir fait l'objet de leur livre La Démocratie de l'abstention (Folio, 2007). Estrutural et les Cosmonautes se trouvent tous deux à une trentaine de minutes en bus des grands centres urbains de Brasilia et Paris. Dans les deux quartiers, on trouve une population très jeune, peu éduquée et pauvre, dont une partie vit des aides sociales. Dans les deux cas, le chômage est endémique. Dans les deux cas, l'intérêt pour la politique se réduit à peau de chagrin.

Vote obligatoire sous peine d'amende

Mais la comparaison s'arrête là. Sitôt que l'on se penche sur les jours d'élection, les choses diffèrent.

Quand aux Cosmonautes, la participation électorale stagne le plus souvent autour des 40% depuis le début des années 2000, à Estrutural, elle atteint 83,4% le 3 octobre 2010, jour des élections générales. Et les taux sont «toujours supérieurs à 80%», notent les trois universitaires dans leur étude.

C'est qu'au Brésil, le vote est obligatoire entre 18 et 65 ans. Ceux qui ne s'y plient pas encourent des sanctions «consistant principalement en une amende de quatre reais (environ 1,70 euro) ainsi qu'à des restrictions en matière d'accès aux concours de la fonction publique et d'obtention de passeport», écrivent les trois chercheurs. Après trois absentions successives, les sanctions peuvent s'appliquer.

«Ce qui est très impressionnant au Brésil, ce sont les files d'attente devant les bureaux de vote, les gens qui portent des t-shirts avec les photos des candidats, les flyers sur le sol, les affiches partout sur les murs...», explique à Slate Jean-Yves Dormagen. «La campagne est présente physiquement dans les rues des quartiers pauvres. Ce n'est plus du tout le cas aujourd'hui en France.» Le chercheur précise que, par le passé, la France populaire a pourtant connu des scènes similaires à la campagne brésilienne: «Dans des villes comme Ivry-sur-Seine ou Vitry-sur-Seine, les murs étaient tapissés d'affiches électorales auparavant. Les communistes ne laissaient pas les affiches des autres camps plus d'une heure.»

A Estrutural, on vote donc sous la contrainte de la loi... mais deux à trois fois plus que dans les cités françaises. Conséquence directe: au Brésil, les partis politiques sont obligés de prendre en compte les quartiers populaires lors des campagnes électorales. Les candidats doivent être «porteurs de propositions particulièrement en phase avec les préoccupations quotidiennes des habitants», écrivent Dormagen, Braconnier et Rocha. Le devoir de voter crée pour les candidats l'obligation de s'adresser «à toutes les strates de la population, y compris les plus jeunes, les plus précaires, les moins scolarisées, les moins politisées». Il faut répondre concrètement aux demandes d'électrification, d'installation de l'eau courante, de construction de routes, d'accès à la propriété...

En France, si les élus de banlieue sont généralement en phase avec leurs territoires, les programmes des états-majors politiques se limitent eux à de vagues déclarations d'intention: «maintien des services publics dans les banlieues», disait le programme du Parti socialiste en 2012; «passage de la politique des cités à la politique de la cité», promettait celui de feu l'UMP.

Sérieuses limites

Tout n'est pas rose pour autant dans le système brésilien.

Les trois universitaires pointent de sérieuses limites au système du géant sud-américain. En enquêtant, ils découvrent que certains habitants d'Estrutural sont payés par les partis pour faire campagne dans le quartier. «Que les gens soient rémunérés pour faire campagne, ça ne dérange personne là-bas», explique Jean-Yves Dormagen. Un jour de marché, les trois universitaires repèrent un revendeur de CD piratés dont le stand arbore les couleurs de Weslian Roriz, «la principale candidate locale au poste de gouverneur». Officiellement, le type n'est que vendeur de CD. Mais lui et les autres vendeurs confient aux trois universitaires qu'ils sont «rémunérés pour arborer le drapeau électoral de la candidate».

Dans un autre quartier informel appelé Matadouro, «sorte de micro-bidonville», Dormagen, Braconnier et Rocha avisent une voiture garée dans la rue, entièrement peinte aux couleurs d'un candidat au poste de député. «Son utilisateur, habitant du quartier, a été engagé pour la durée de la campagne électorale», écrivent-ils. «Ces agents électoraux rétribués et engagés à des degrés d'investissement variables dans la campagne» sont «recrutés au sein de tous les milieux sociaux, surtout dans les environnements les plus pauvres», notent les universitaires. Des gens payés pour défendre des idées politiques comme ils le seraient pour vendre des savonnettes ou des forfaits de téléphone.

Autre écueil du système, le développement du clientélisme dans les quartiers pauvres. Pour se faire connaître des populations déshéritées, les élus s'appuient sur les leaders associatifs locaux, au point d'établir des relations ambiguës avec eux: des relations «centrées sur l'échange de protection et de services contre des voix».

Dormagen, Braconnier et Rocha prennent le cas de Renata, la représentante des habitants d'un quartier d'environ 65 familles. Les habitants du quartier, réunis en assemblée avant les élections, décident de voter en faveur de Weslian Roriz, «en raison des engagements que celle-ci aurait pris en faveur de cette "installation" (le quartier)», notent les trois chercheurs. Renata, en tant que leader local, a réussi à «négocier son influence électorale auprès de la candidate et, en retour, à asseoir son autorité sur le groupe grâce aux relations directes qu'elle entretient avec l'une des personnalités politiques les plus influentes localement». En clair, du donnant-donnant entre candidat et leader local pour que le vote des habitants leur profitent à tous les deux.

Alors, le vote obligatoire, une bonne idée face à l'abstention abyssale des banlieues françaises? Claude Bartolone, candidat PS battu en région Île-de-France et ancien président du conseil général de Seine-Saint-Denis, département très touché par l'abstention, l'a prôné dans un rapport sur «l'engagement citoyen et l'appartenance républicaine» rendu en avril 2015 à François Hollande. EELV et la Fondation Jean-Jaurès également.

Pour Jean-Yves Dormagen, cela «pourrait avoir des effets positifs»: «À condition d'une réforme plus large de notre système électoral, en prenant en compte les bulletins blancs et nuls et en invalidant l'élection si le niveau de suffrages exprimés n'est pas suffisant.» Mais dans le contexte actuel, la mise en place d'un tel système lui paraît «difficile»: «La classe politique n'a plus la légitimité suffisante pour faire passer ce genre de mesures. Ce serait perçu comme une nouvelle décision imposée d'en haut.»

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