France

Le Nord n'a jamais vraiment aimé Marine Le Pen

Vincent Manilève, mis à jour le 14.12.2015 à 10 h 37

La défaite de la présidente du Front national dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie symbolise sa conquête compliquée du Nord, entre petites victoires et gros échecs.

Marine Le Pen le 30 novembre dernier lors d'un meeting à Lille. REUTERS/Pascal Rossignol

Marine Le Pen le 30 novembre dernier lors d'un meeting à Lille. REUTERS/Pascal Rossignol

Les sondages la donnaient perdante face à Xavier Bertrand (Les Républicains) dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie: les urnes leur ont donné raison. Dimanche 13 décembre, Marine Le Pen a échoué dans la dernière ligne droite qui aurait dû la mener à la tête de la région, Xavier Bertrand l'ayant devancée avec 58% des voix contre 42% pour la présidente du Front national.

Cette défaite n'est, au fond, pas si surprenante car Marine Le Pen n'a jamais vraiment réussi à s'imposer dans les urnes nordistes. Elle a beau avoir répété être «attachée aux habitants» du NPCP, cette «grande et belle région», sa campagne entamée pour le Nord il y a plus de dix ans a été parsemée de petites victoires et de grandes défaites.

Elle débarque dans le Nord grâce à Carl Lang

L’histoire entre Marine Le Pen et le Nord a commencé en janvier 1998 avec une petite guerre d’influence interne au Front national. À l’époque, Jean-Marie Le Pen réunissait son parti à Lyon pour lancer les régionales et les cantonales et devait faire face à l’influence grandissante de Bruno Mégret. L’enjeu était de monter des listes équilibrées entre lepénistes et mégrétistes. C’est pour cela qu’il va pousser sa fille Marine à aller dans le Nord pour rejoindre l'un de ses proches, Carl Lang: «Personne n'a cependant osé s'offusquer officiellement du fait que M. Le Pen ait placé une deuxième de ses filles sur une liste régionale, écrivait Le Monde le 20 janvier 1998. A Marie-Caroline, déjà conseillère régionale, deuxième de la liste des Hauts-de-Seine se joint désormais Marine, deuxième de liste dans le Nord derrière Carl Lang...»

C’est la première fois que la jeune femme de 30 ans à peine se présente à une élection dans le nord. En juin dernier, le journaliste de Libération Dominique Albertini rappelait justement son parachutage assumé: «"Il est vrai que je me partagerai entre Paris et Lille", répond-elle candidement, promettant néanmoins de mettre "tout [son] cœur" dans son travail d’élu.»

Le FN héritera alors de 18 sièges au conseil régional et Marine Le Pen obtient ainsi son premier mandat politique. Pour autant, la fonction ne semblait pas vraiment la passionner et elle reste vivre à Saint-Cloud dans les Hauts-de-Seine. «C’était juste la fille Le Pen. On l’a peu vue, elle venait au moment des sessions plénières. On savait seulement qu’elle vivait avec Eric Iorio, également conseiller régional FN », raconte Philippe Rappeneau, lui aussi membre du conseil à l’époque, dans le livre Dans la peau de Marine Le Pen, écrit par Patrice Machuret en 2012.

Qu’importe, Marine Le Pen va nouer des liens non seulement avec Eric Ioro, mais aussi avec Steeve Briois, actuel maire d’Hénin-Beaumont et collègue de Marine Le Pen au conseil régional à l’époque. Originaire du Pas-de-Calais, il l'aidera par la suite comme le raconte le blog du Monde Npdcpicardie2015.

Avec les législatives de 2002 et de 2007, Marine Le Pen affirme son ambition nationale

Quatre ans plus tard, l’ambition de la benjamine du clan Le Pen grandit. Son père arrive au second tour de la présidentielle et elle s’attaque à l’Assemblée nationale. Et pour cela, rien de mieux que la circonscription de Lens. «Lors des législatives de 2002, il y avait un coup à faire car la région était touchée par un taux élevé de chômage. Les militants sur place font monter l’information: le Nord est une terre à prendre», se souvient Guy Delcourt, ancien maire de Lens et député PS du Pas de Calais, dans les colonnes du Monde. Sa place au sein du parti étant faite, elle revient dans le Nord avec plus d’assurance et Steeve Briois comme directeur de campagne qui quadrille le terrain pour elle. Finalement, elle échoue en n’obtenant «que» 24,2% des voix, et repart en région parisienne en 2003 où elle sera élue conseillère régionale et députée européenne en 2004.

Pour les législatives de 2007, Marine Le Pen a hésité entre différentes circonscriptions, mais elle sera convaincue par Bruno Bilde (son actuel conseiller) et Steeve Briois d’aller à Hénin-Beaumont. «D’emblée, Marine Le Pen a le sentiment que c’est une stratégie prometteuse, écrit Patrice Machuret dans son livre. Cette terre d’asile, cette terre rouge deviendrait à la longue une terre d’accueil, un ancrage électoral.» Le contexte est pourtant compliqué: Le FN se relève difficilement des 10,44% obtenus par Jean-Marie Le Pen au premier tour des présidentielles où Nicolas Sarkozy a su se faire élire en récupérant une partie de leur électorat. Néanmoins, Marine Le Pen créé la surprise en devenant la seule frontiste à passer au deuxième tour où elle atteindra un score de 41,06%. Une défaite en forme de victoire pour la figure montante du parti. «La reconquête nationale part ce soir d'Hénin-Beaumont, de ces terres populaires, un symbole» lance-t-elle le soir du résultat devant un public qui crie «Marine, Présidente».  Même Jean-Marie Le Pen, interviewé à la télévision le soir des élections, a estimé que ce résultat était «très prometteur pour l'avenir, aussi bien sur le plan local que sur le plan national». «Après ces législatives, les ennemis de Marine ont rangé les flingues et l'ont laissée tranquille», a raconté un frontiste anonyme au Point en l’année dernière.

Cette fois, Marine Le Pen a les mains libres et s’installe vraiment à Hénin-Beaumont et elle cultive son implantation en déménageant la permanence dans un local plus grand, près de la place du marché. La petite ville va vite devenir essentielle pour le Front national puisque Marine Le Pen y sera élue conseillère municipale en 2008. «Je suis allée au casse-pipe!», dira-t-elle à Raphaëlle Bacqué du Monde le soir de l’élection, comme pour rappeler que rien n’était certain et que son élection est un nouvel exploit.

En 2009 pour les européennes, elle lâche celui qui lui a permis d'arriver dans le Nord

Son prochain défi arrive quelques mois après avec les élections européennes de 2009. Mais pour finir d’établir son emprise, elle doit écarter un adversaire de taille, bien accroché à son trône: Carl Lang, proche de son père qui lui avait permis de faire ses premiers pas en tant qu’élue au conseil régional il y a plus de dix ans. Fin 2008, son ancien allié s’était indigné que le parti offre l’investiture à la fille du patron. Lang avait alors dénoncé des «purges mariniennes» et décidait de se présenter sans le soutien de son propre parti. Marine Le Pen, qui était déjà élue européenne en Île-de-France et souhaitait être réélue, est venue dans le Nord-Ouest pour avoir le plus de chance de conserver son siège. Car Lang a refusé une place de second de liste derrière Marine Le Pen, qui sera, au final, la seule à remporter un nouveau siège.

Trois ans plus tard, c’est un autre duel qui se met en place lors des législatives de 2012 à Hénin-Beaumont. Jean-Luc Mélenchon, leader du Front de Gauche, va tenter de bousculer la domination frontiste. S’ensuivra une campagne d’une violence rare. Lors d’un débat début juin, les deux candidats se sont écharpés autour d’un faux tract de Jean-Luc Mélenchon diffusé par le Front National. «Les électeurs ont besoin de savoir que Monsieur Mélenchon est un "immigrationniste fou"!», s'est-elle justifiée avant d’ironiser sur «ses pleurnicheries de chochotte!» Mélenchon connaîtra une lourde défaite dès le premier tour avec 21,48%, presque deux fois moins que Marine Le Pen (42,36 %). Mais au second tour, le socialiste Philippe Kemel va l’emporter avec moins de 200 voix d’écart, ce qui ne l’empêchera pas d’estimer qu’une «recomposition de la vie politique est en marche».

Dimanche 13 décembre, après sa défaite face à Xavier Bertrand, elle a tenu un discours identique en estimant que son score signifiait «l'éradication totale d'un parti socialiste local particulièrement malfaisant» et surtout, qu'«élection après élection, la montée du courant national est inexorable».

Mais là encore, l’enjeu local n’avait pour but que de servir son ambition nationale. Comme l’expliquait Europe 1 il y a quelques mois, Marine Le Pen a longuement hésité avant de revenir dans le Nord. Et pas parce qu'elle craignait de perdre, mais tout simplement parce qu'elle était «confrontée à un problème de calendrier, entre l'élection régionale et présidentielle» et qu'elle ne serait donc réellement présidente que pour six mois. Au-delà de cette petite idylle avec le Nord, elle lancera sa course vers le palais qu'elle vise depuis plus de dix ans: l'Élysée. 

Mise à jour: une première version de ce papier présentait Carl Lang comme un «mégrétiste». Il était en fait un proche de Jean-Marie Le Pen. 

 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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