Culture

«Transperceneige», le train de l'espoir

Vincent Brunner, mis à jour le 15.12.2015 à 18 h 20

Adaptée en film par Boo Jong-Ho il y a deux ans sous le nom de «Snowpiercer», la BD de science-fiction «Le Transperceneige» défie le temps et les obstacles. Alors que sort l’album «Terminus», retour avec le dessinateur Jean-Marc Rochette sur une aventure folle où un talent visionnaire et une bonne dose de chance se sont bien trouvés.

«Le train ne passe pas deux fois.» Cette expression bateau, évoquant une immanquable opportunité de carrière (ou une danse à la queue leu leu?), Le Transperceneige la jette à la casse. Car ce train censé sauver l’humanité de la glaciation dans un futur proche, en emportant les survivants, a tout connu depuis le milieu des années 1970: le faux-départ dramatique, l’inauguration en grande pompe, la panne de jus, des ressorties remarquées, le retour au hangar. Jusqu’à ce que, suite à un détour imprévu par la Corée, il gagne une exposition mondiale, retrouve un nouvel élan et s’arrête pour de bon ces jours-ci dans toute sa gloire. À son bord, le dessinateur français Jean-Marc Rochette, dont la trajectoire non-linéaire se confond avec les cahots de ce train qui a réussi à défier le temps grâce à la force de son concept initial et une bonne étoile. 

«Comme disait Coluche, le manque de chance est une faute professionnelle chez les artistes, philosophe Rochette. J’en ai eu beaucoup, merci la providence. C’est un peu comme les petits mammifères cachés chez les dinosaures qui finissent par des coups de cul à évoluer en éléphant.» 

S’il a été copilote du Transperceneige puis est devenu, avec les décennies, son chef de bord, ce n’est pas lui qui l’a imaginé en premier. D’ailleurs, Rochette aurait pu ne jamais faire partie de l’aventure… Celui qui a créé le Transperceneige, dernier espoir d’une ère post-apocalyptique, s’appelle Jacques Lob. Vu qu’il est mort en 1990, les moins de 40 ans le connaissent forcément mal. Auteur de Delirius avec Druillet, de Blanche Épiphanie avec Pichard ou co-créateur de Superdupont avec Gotlib, il a été pourtant un de plus importants auteurs que la BD française ait connus. À l’époque bien lointaine où les revues telles que Pilote, Métal Hurlant, Fluide Glacial ou l’Écho des Savanes servaient de locomotives créatives au marché, il l’a aidée à passer à l’âge adulte. Très récemment le festival de Blois lui a rendu hommage via une expo et les éditions Cornelius ont réédité toute son œuvre solo. Car, s’il est davantage connu comme scénariste –il reste d’ailleurs le seul à avoir reçu le Grand prix d’Angoulême en 1986 (ce qui est désespérant pour Alan Moore, Pierre Christin, Jean-Pierre Dionnet et bien d’autres)–, il dessinait aussi dans un style à la Crumb en moins sophistiqué. 

Je me souviens de… Jacques Lob

C’est donc Jacques Lob qui a la vision du Transperceneige «aux mille et un wagons», train qui abrite les derniers humains à vouloir s’en sortir. Il écrit ainsi un scénario où l’héroïne Couetsch (le même prénom que son épouse) rejoint le convoi et découvre les inégalités sociales. Les voitures de queue font figure de ghettos, celles de tête sont réservées à la classe dirigeante. La thématique de science-fiction pure est contrebalancée par une note de fantaisie: Couetsch est accompagnée par une sorte de Chewbacca avant l’heure, Louloute, une grosse bête à poil. Mais, à part ça, l’appareil narratif du Transperceneige fonctionne déjà. Alors que Couetsch et Louloute montent dans le dernier wagon, le pire, le train commence à ralentir imperceptiblement. Ce qui donne l’idée à la classe dirigeante de lâcher un peu de lest en se séparant de quelques wagons. Pour son histoire, Lob a convaincu une brute du dessin, Alexis –de son vrai nom Dominique Vallet. Éclos dans les pages du magazine Pilote à la fin des années 1960, cet énorme talent peut passer avec la même aisance de trait d’un registre humoristique à des ambiances plus réalistes.

Nous sommes en 1975 et ce talent protéiforme brille dans les pages de Fluide Glacial où il a suivi son pote Gotlib mais vient de lâcher dans Métal Hurlant, objet visuel extraterrestre et anglé science-fiction, les sublimes planches des Aventures d’Yrris sur scénario de Druillet, une tuerie heroic fantasy. Alexis s’attaque donc au Transperceneige qui promet d’être simplement une œuvre majeure, renversante, de l’anticipation matinée de poésie mise en images par un virtuose. Malheureusement, Alexis n’ira pas au-delà de la 16e planche: une rupture d’anévrisme le fauche en décembre 1977 à l’âge de 31 ans. Suite à ce sabotage de la grande faucheuse, Le Transperceneige rentre au garage: inconsolable, Lob met en effet son ambitieux projet en stand-by. 

«C'est quand on se fout des choes qu'elles arrivent»

Il va falloir l’insistance de Jean-Paul Mougin pour qu’il consente à ressortir le scénar’ de ses tiroirs. Mougin dirige la revue BD lancée par les éditions Casterman qui va populariser la notion de «roman graphique» au début des années 1980. Des planches-tests sont réalisées par des jeunes dessinateurs d’alors, considérés maintenant comme des références comme François Schuiten ou Régis Loisel (on peut les voir dans le passionnant Histoires du Transperceneige de Nicolas Finet). Aucun candidat ne convainc, jusqu’à ce que le scénario arrive dans les mains de Jean-Marc Rochette, autre jeune dessinateur. Sur une histoire de Martin Veyron, il anime dans les pages de l’Écho des Savanes Edmond le cochon, héros d’une série sarcastique et provocatrice –ne pas se fier à l’aspect animalier. 

«J’ai été surpris que l’on me propose de dessiner Le Transperceneige mais j’ai accepté le défi. Souvent dans la vie, c’est quand on se fout des choses qu’elles arrivent! Par rapport aux autres dessinateurs, si je n’étais pas toujours très bon dans les corps, j’apportais plus de présence physique.» L’alchimie entre le dessinateur et Lob, de plus de trente ans son aîné, est immédiate. Le trait froid, limite cold wave, de Rochette donne au Transperceneige une dramaturgie nouvelle. Il faut dire que l’histoire a évolué et s’est beaucoup assombrie: exit Couetsch et son nounours bizarre, place à Proloff, résident des wagons de queue, qui tente d’échapper à sa condition, aidé par Adeline, jeune femme altruiste venue des wagons de privilégiés.

«Avec son petit côté conte de fée, la première mouture du scénario n’avait rien à voir. Lob m’a dit que c’est en pensant à mes réactions qu’il a changé l’histoire. À l’époque, j’étais très engagé mais beaucoup plus anar que Lob. Je me foutais de la lutte des classes. Le personnage de Proloff est devenu aussi nihiliste que moi. Car c’est un individualiste, il est tout à fait d’accord pour prendre sa place dans les wagons de tête.»

Froid et desespéré

Élément troublant: pour le personnage masculin principal, Rochette se prend pour modèle. «Oui, j’ai fait un autoportrait. Je n’étais pas loin d’avoir le même âge et, comme je faisais de la grimpe, j’étais physiquement crédible dans le rôle.» Prépublié à partir de mars 1982, édité en un album d’une centaine de pages en 1984, Le Transperceneige, froid et désespéré, assène une claque à tous ses lecteurs. Le Monde le qualifie de «plus belle BD du deuxième millénaire» et un an et demi après Lob reçoit son Grand prix à Angoulême. «L’album a plutôt bien vieilli, juge Rochette. Il m’évoque un peu les peintres primitifs flamands comme Petrus Christus. Il y a une espèce de paysannerie, de sauvagerie qui va bien avec le récit.» 

Rochette

Une chose est sûre: conçu comme un one-shot, Le Transperceneige touche bien au-delà du cercle des amateurs de BD. Ainsi, le metteur en scène Robert Hossein se rancarde auprès de Lob en vue d’une éventuelle adaptation. À l’époque, Rochette ignore tout de ce rendez-vous. «On ne m’a pas mis dans le secret… Jacques était le chef de corvée et il faisait son business. Moi, je n’étais que le second, j’étais jeune.» 

La tendance libertaire à l'agonie

Alors que l’on pourrait croire sa carrière lancée, Rochette la saborde de lui-même en 1987. «Je ne sais pas pourquoi j’avais ce côté suicidaire professionnellement. Peut-être que ça vient de mon passé de grimpeur. J’ai beaucoup de copains qui, entre une carrière et une face nord, choisiront toujours la montagne. Je crois que je me suis ennuyé dans la BD, les 40 tomes d’Edmond le Cochon, ce n’était pas pour moi! Et puis je venais de publier un album qui ne marche pas, Requiem Blanc sur scénario de Benjamin Legrand. Ça plus le changement qui était en train de s’opérer dans le monde de la BD… La tendance libertaire se fait un peu laminer à la fin des années 1980, fini ce joyeux bordel où l’on pouvait vivre de pas grand-chose! La BD se recentre sur quelque chose de très professionnel, l’argent reprend son droit, on recommence à sortir du Blake&Mortimer 

Lui rebondit… au journal L’Équipe. «J’ai du cul, comme j’étais bon en sport, on me demande de concevoir des analyses techniques de foot et de rugby. Ces dessins techniques pour L’Équipe font bouillir la marmite. Ça me permet de m’essayer à la peinture. Je cherche un secret dans la matière, je fais des expériences comme les féticheurs africains.» Cette parenthèse dure plusieurs années, jusqu’à ce que, parti de L’Équipe, Jean-Marc éprouve le besoin de revenir à la BD. «Au moment où j’ai commencé à ne peindre que des monochromes gris, je me suis dit que je devais arrêter. Finalement, j’ai trouvé plus honnête de ma part de revenir au divertissement, à la BD, plutôt que d’aller faire le beau dans les galeries.» Après Le Tribut en 1994, avec le scénariste Benjamin Legrand, il remet sur les rails Le Transperceneige, toujours avec Legrand –pour rappel, Lob est mort au début de la décennie.

La vision d'un quatrième tome

«Le Tribut m’avait coulé professionnellement et plus personne ne voulait du Rochette à l’époque. J’ai l’idée de relancer le train et par la même occasion ma carrière.» En 1999, L’Arpenteur transforme Le Transperceneige en série: une astuce scénaristique permet d’éviter le crash avec le one shot initial (rebaptisé a posteriori Le Transperceneige 1/L’Échappée), de nouveaux personnages apparaissent et des détails crédibilisent l’ensemble. «La vérité, c’est que le premier Transperceneige était complètement tombé dans l’oubli, il était même enterré. Le train repart, je me refais plaisir et je vois que mon dessin s’est amélioré, a gagné en souplesse. Le deuxième tome marchouille. Après la sortie du trois, La Traversée, Legrand et moi avons l’idée d’en concevoir un quatrième. J’ai déjà la vision d’une descente en rappel dans des cages d’escalier. Mais le succès du troisème tome n’a pas été suffisant. En plus, techniquement, le livre n’a pas été bien conçu… Un échec ou une réussite, ça ne tient pas à grand-chose.» Pas grave, il enchaîne sur une série comique avec René Pétillon, Louis et Dico, des livres pour enfants.


Arrive l’événement qui va bouleverser la vie du dessinateur… sauf que Rochette ne sera mis au courant que sur le tard. Le point de départ, c’est le souhait d’un éditeur coréen de publier Le Transperceneige… et le silence qui suit. «L’équipe de Casterman de l’époque ne répond pas à sa demande. Au bout du dixième mail sans réponse, raconte Rochette, l’éditeur coréen se dit qu’il n’est pas malhonnête et, sans en détenir les droits mais de bonne foi, il publie dans son pays Le Transperceneige.» Et justement, alors qu’il prépare son troisième film, The Host, le cinéaste Bong Joon-Ho tombe sur cette version pirate dans une de ses librairies BD favorites, craque et envisage aussitôt d’adapter la série française en film. Rochette et Legrand en sont informés dans de drôlescirconstances: juste après que leur éditeur leur a notifié que, faute de vente, les stocks restants de la série allaient partir au pilon. 

«Ni blockbuster, ni film d'auteur»

Un vrai miracle? «Pas pour Bong Joon-Ho, il dit que s’il n’était pas tombé sur le Transperceneige cette fois-ci, ça serait arrivé une autre fois. Il lit tout, il connaît tout de la BD mondiale. Par rapport à beaucoup de réalisateurs français pour qui la BD est juste de la matière première, lui a énormément de respect pour elle. D’ailleurs, il aurait voulu faire de la BD mais il ne dessine pas assez bien.» Invité à participer au tournage de Snowpiercer et à réaliser les dessins qu’on voit à l’écran –«un cadeau qu’il m’a fait, il n’était pas obligé»–, Rochette constate de visu la passion dévorante de Bong Joon-Ho. «Il m’a offert une anthologie de la BD tchèque!»– puis reçoit un choc. «Ce sont de vrais pauvres qui jouent dans le film, tous les clodos de Prague. Quand je suis arrivé sur le tournage, la misère était palpable.» À la rentrée 2013, Snowpiercer sort avec son casting international –Chris «Cap» Evans, Song Kang-ho, Tilda Swinton, Jamie Bell, etc. 

À la première du film, Rochette ne voit rien, pris par l’émotion. «La deuxième fois, j’ai tout de suite vu que c’était un long-métrage étrange, ni blockbuster ni film d’auteur. Un peu comme notre BD, ni alternative ni mainstream.» 


Forcément, Le Transperceneige de Lob, Rochette et Legrand va profiter de l’énorme coup de projecteur offert par le succès de Snowpiercer. Et pourtant, en interne, ce n’était pas gagné. «Je crois que les gens de Casterman d’alors ne savaient pas qui étaient Bong Joon-Ho. Pour eux, le train c’était de l’histoire ancienne, ils ne voulaient même pas rééditer la série, ils pensaient que le film n’aurait pas de succès, qu’il n’y aurait pas d’adéquation.» Finalement, une intégrale regroupant les trois tomes, est mise sur le marché, poussée par la nouvelle équipe éditoriale de Casterman. À force de réimpression, elle s’écoule à 60.000 exemplaires, un des gros scores de l’année. «L’ancienne équipe n’y a pas cru mais je ne leur en veux pas, on a le droit de croire ou pas croire en un bouquin», affirme Rochette, plein de distance. Au moment où sort le film, il vient d’ailleurs de tourner à nouveau le dos à la BD, vit à Berlin et s’est remis à la peinture –certains tableaux reprennent les personnages du Transperceneige.

Narration pop

Cette parenthèse dure quatre ans, jusqu’à ce que les éditions Casterman –qui y croient plus qu’avant– proposent de réaliser une suite. «J’avais juste cette image de la descente en rappel. J’en discute avec Benjamin Legrand qui n’est pas enthousiaste. C’est là qu’on m’a parlé d’Olivier Bocquet.» Rochette n’a pas lu l’excellente relecture de Fantomas –La colère de Fantomas –dessiné par Julie Rocheleau et scénarisé par Bocquet. Mais entre Rochette et Bocquet, le courant passe aussitôt… et cette fois-ci, c’est Rochette l’ainé. 

«On se retrouve dans la même configuration que Lob et moi au début des années 1980. Olivier a la manière de faire des grands scénaristes : rendre lumineux. Il est dans une narration pop. L’histoire de Terminus est lisible par n’importe qui... Il a amélioré, sans le dénaturer, ce que j’avais en tête, la descente aux enfers, les dangers du transhumanisme et du nucléaire. La centrale de Fessenheim, j’étais gamin quand elle a été construite. Je commence à être un vieil homme et ce truc est toujours en marche! Pour l’album, je me suis servi des photos des enfants de Tchernobyl. Si on les placardait dans le métro en disant: “Voilà le résultat quand ça merde”… Je pense qu’il y aurait un petit retournement de situation. Après, on a enrobé les composantes dans une histoire avec de l’action et de l’amour, il ne fallait pas que ça soit un album militant.» 

Coffret récapitulatif

Début 2015, Rochette commence à dessiner Terminus et se lance dans un marathon –l’album fera 220 pages. Patatras, alors qu’il en a dessiné une vingtaine, il glisse sur son parquet. «Comme un con. Moi qui ai grimpé, j’aurais pu me tuer chez moi, sur mon parquet!» Alors qu’il est droitier, il souffre d’une double fracture du coude droit. Tout baigne, quoi. «J’ai eu un moment de panique, je ne savais pas si j’allais perdre l’usage de mon bras, si mon trait allait perdre en intensité. C’est là où j’ai vu quelle importance a pour moi le dessin!» Finalement, la fracture se révèle bénigne, l’opération n’est pas nécessaire. Rochette se remet à dessiner comme un forcené. «J’ai refusé que l’on me mettre un plâtre, ça m’aurait empêché de dessiner. J’avais mal mais c’était de la rage. Dans la BD comme dans la peinture, on a de toute façon besoin de transe.» 

Quand on connaît les conditions pénibles dans lesquelles Terminus a été conçu, on ne peut qu’être sur le cul en matant le résultat. Plus que jamais, le talent de Rochette éclabousse chaque page. Quant à l’histoire d’Olivier Bocquet, elle s’avère passionnante, dans le prolongement de ce que Lob et Legrand ont imaginé auparavant. Si le dessinateur et son nouveau scénariste sont déjà partis sur un autre projet –«de la science-fiction, une immersion dans un monde à la Philip K. Dick»– pour Rochette, Terminus qui a trouvé sa place dans un coffret en métal récapitulatif met fin à une aventure de plus de trente ans. 

Sauf que l’on a appris dans un article du Hollywood Reporter qu’une série télé était en préparation. Donc, non, Le Transperceneige n’a pas fini de passer, repasser et fasciner.

Vincent Brunner
Vincent Brunner (40 articles)
Journaliste
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