Pourquoi les non diplômés ont voté FN

Marion Marechal-Le Pen, le 9 décembre 2015. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Marion Marechal-Le Pen, le 9 décembre 2015. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Spoiler: pas pour les raisons que vous croyez.

Pendant les élections régionales, le niveau de diplômes des électeurs a beaucoup été scruté, corrélé à leur choix. Une conclusion: plus on est diplômé, moins on vote FN, comme nous l’expliquaient déjà les Echos en mars dernier

Ce graphique a beaucoup circulé ces derniers jours. Je suis toujours gênée de voir passer ces données: les gens qui font tourner ces chiffres m’ont tout l’air, eux, d’être bel et bien diplômés (Ben oui quoi, si tous les idiots avaient fait des études ils ne voteraient pas FN. Comme nous?) Mais que signifie ne pas avoir de diplôme aujourd’hui?

Et, qu’est-ce qui rend davantage de non diplômés et un grand nombre de jeunes (65% des jeunes –18-24ans– n’ont pas voté au premier tour des élections régionales 35% de ceux qui ont voté ont voté Front national[*]) défiants envers la démocratie et les partis de gouvernement?

Ne pas avoir de diplôme ce n'est pas être un imbécile qui n'a rien compris. C'est d’abord avoir beaucoup plus de difficulté à trouver un travail et beaucoup, beaucoup plus de chances de subir le chômage.. Les différences sont énormes ainsi que l'a montré l’Observatoire des inégalités en janvier dernier:

«Le taux de chômage des non diplômés est trois fois plus élevé que celui des personnes qui disposent d’un diplôme niveau bac+ 2 en 2013. On compte 6 % de chômeurs chez les détenteurs d’un diplôme supérieur à bac + 2, contre 16,8 % chez les non diplômés».

Une différence qui s’est agravée ces dernières années:

«Depuis le milieu des années 2000, le taux de chômage des diplômés du supérieur a diminué alors que celui des peu qualifiés, hormis un léger recul en 2008, a fortement augmenté, creusant encore les inégalités. La forte progression du chômage amorcée depuis 2009 a particulièrement frappé les non diplômés : leur taux de chômage est passé de 12,7% en 2008 à 17,1% en 2012. Au total, le taux de chômage des non diplômés était 2,2 fois supérieur à celui des diplômés du supérieur, le rapport va aujourd’hui de 1 à 3.»

Évidemment, faut-il le rappeler, ce sont les non-diplômés et les moins diplômés qui se trouveront davantage confrontés à la précarité et auront les salaires les plus faibles. Toute leur vie durant.

L'école française, productrice d'inégalités

En matière d’inégalités, la France est confrontée a une vraie question éducative et sociale. D’abord parce que les inégalités se reproduisent trop bien dans l’école française. Ensuite, et il s’agit d’une réalité bien documentée par la sociologie de l’éducation, parce que le poids du diplôme initial est particulièrement décisif dans notre pays. 

La sociologue Cécile Van de Velde, qui a étudié le destin des jeunesses européennes, parle même de «tyrannie du diplôme». Pourquoi tyrannie? Parce que les choix juvéniles fondent et même scellent les destins en France plus qu’ailleurs (si on compare aux pays anglo saxons ou scandinaves par exemple): de même qu’un diplôme d’une grande école est un passeport pour la réussite professionnel et toute sa carrière (on rappellera à un normalien, un énarque ou un polytechnicien son pédigré jusqu’à son enterrement), il est très difficile de rattraper une absence de diplôme initial. Nous avons en France une représentation sociale commune du fait que la formation et le succès scolaire valident la valeur des individus. Cela explique aussi la faiblesse relative de la formation des adultes dans notre pays.

Manquer d’opportunité de transformer son destin passé vingt ans donne-t-il l’impression de manquer de pouvoir sur sa vie? C’est indubitablement un énorme sujet démocratique. Comment ne pas éprouver de la colère ou découragement quand toutes les portes se ferment devant vous à 16, 20, 25 ans? N’est-ce pas un motif de désengagement politique? C’est ce que je lis dans les statistiques électorale et sociale.

Les décrocheurs

L’Éducation nationale s’intéresse de plus en plus au destin des sans diplômes et des sans qualification. Aujourd’hui on les appelle les décrocheurs (un décrocheur est un élève qui quitte un cursus de l'enseignement secondaire sans obtenir le diplôme finalisant cette formation d’après l’Insee). On estime couramment, comme le relayait le Monde dans un article de novembre 2014, que les coûts associés au décrochage d'un jeune, cumulés tout au long de sa vie (montent) s'élèvent à 230.000 euros.

C’est pourquoi la mesure de 2013 qui consiste à ouvrir un droit au retour en formation pour les 16 à 25 ans peut sembler (me semble) foncièrement intéressante. Cela paraît technique, et le texte de loi avait eu peu d’écho. Pourtant il ne s’agit de rien de moins que de promouvoir l’égalité de choix. Après tout personne ne songerait à dénier à un élève de classes préparatoires aux grandes écoles la possibilité d’intégrer la fac sans passer le concours auquel il se destinait, à un normalien le souhait de ne pas enseigner toute sa vie, à un diplômé du supérieur de devenir artisan. Il n’y a pas que les élites qui devraient avoir le privilège, le choix et le droit de changer d’avis. La réussite, quelle que soit la forme qu’on lui donne, ne devrait pas être une ambition interdite à ceux qui ont raté le coche.

Cette mesure fait partie d’un ensemble de dispositifs de lutte contre le décrochage. Un sujet dont on parle davantage depuis une petite dizaine d’année. Luc Châtel, ministre de l’éducation de Nicolas Sarkozy avait déjà lancé un plan de lutte contre le décrochage. Quand François Hollande est arrivé au pouvoir il s’est fixé l’objectif de diviser par deux le chiffre de 140 000 décrocheurs par an. La semaine dernière, justement, Najat Vallaud Belkacem annonçait une baisse de 20% de chiffre. Nous en serions à 110.000. Mais ce qui semble intéressant au delà du chiffre en lui même, ce sont les moyens de faire baisser l'effectif de décrocheurs.

Pratiquer l'inclusion sociale

Par exemple grâce aux micro-lycées: de toutes petites structures dans lesquelles des équipes d’enseignants mobilisés font tout pour ramener des élèves à une scolarité normale, quitte à accepter retards et absences, au sein d’une structure cogérée avec les élèves. Objectif: se réconcilier avec les études, obtenir le bac, se construire un avenir et… apprendre aux élèves à se responsabiliser.

Autre idée: motiver les élève. C’est un élément intéressant de la récente communication du ministère de l’éducation sur le décrochage: «débute cette année un plan inédit par son ampleur de formation des professeurs au repérage des signes du décrochage et à des pratiques pédagogiques qui impliquent, motivent et valorisent les élèves».

Bien sûr ce n’est pas très précis mais c’est important, primordial. Motiver et valoriser les élèves n’est pas un truc de bisounours: cela revient tout bonnement à pratiquer l’inclusion sociale en classe. Et cela ne signifie pas forcément qu’il faut en rabattre sur ses exigences mais reconnaître à chacun sa place. Une place dans l’école et dans la société.

Bien sûr, au delà des textes, mesures et préconisations, il y a fort à faire, pour changer nos mentalités mais notons que si le rôle historique de l’école est central dans la construction de la citoyenneté elle (l’école) a encore un rôle à jouer pour la vitalité de la démocratie. Pas seulement et surtout pas forcément en distribuant la bonne parole et en célébrant les valeurs républicaine mais en montrant dans son fonctionnement que l’égalité n’est pas un vain mot. Que le diplôme ne valide pas l’importance des individus et que son projet éducatif doit permettre à tous de se considérer comme des acteurs d’une société qui les inclut et ne leur refuse jamais le droit de s’imaginer un avenir.

1 — Mise à jour: une formulation imprécise a été changée: il y a bien 35% des 18-24 ans qui ont voté FN, et 65% des 18-24 ans se sont abstenus.  Retourner à l'article

Partager cet article