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La nouvelle identité des rescapés des attentats du 13 novembre

Daphnée Leportois, mis à jour le 10.11.2016 à 17 h 46

Les survivants des fusillades et de la prise d’otages du Bataclan se reconstruisent dans la discussion, notamment avec la communauté de ceux qui ont traversé le même traumatisme qu’eux.

Des gens dans les bras les uns des autres devant un mémorial près du Bataclan en hommage aux victimes des attentats, le 20 novembre 2015 | BERTRAND GUAY/AFP

Des gens dans les bras les uns des autres devant un mémorial près du Bataclan en hommage aux victimes des attentats, le 20 novembre 2015 | BERTRAND GUAY/AFP

Un an après les attentats du 13 novembre 2015 survenus à Paris et Saint-Denis, nous republions cet article.

Julien et Marie sont tous deux rescapés du Bataclan. Le 19 novembre, ils lisent le témoignage de Benoît, publié sur Slate.fr. Julien laisse un commentaire: l’histoire de Benoît, c’est aussi la leur; comme lui, ils ont trouvé refuge dans un appartement situé au-dessus de la salle de concert. «J’aimerais bien en parler entre nous, revoir des personnes», écrit-il. Quand, le 27 novembre, je leur apprends que Benoît leur a répondu, ils sourient franchement. Parce que cela signifie que ce couple de trentenaires, qui est tombé sur le récit de Benoît «en cherchant des personnes qui ont vécu la même chose», a réussi à entamer le dialogue avec un de leurs compagnons d’infortune.

C’est «un mouvement naturel qu’il ne faut pas entraver», explique le docteur en psychologie Samuel Lemitre, spécialiste du syndrome de stress post-traumatique. Et un besoin qu’ils ne sont pas les seuls à exprimer. Dans le JDD, on pouvait ainsi lire, fin novembre, des mots similaires exprimés par un autre survivant du Bataclan: «La seule chose qui m’apaise, en plus du soutien de ma famille et de mes amis, c’est d’être en contact avec les autres rescapés.» Et le 1er décembre, Maureen, rescapée elle aussi du carnage de la salle de concerts parisienne, a créé sur Facebook, pour ses compagnons, d’un soir la page Life for Paris, afin d’«encourager ceux qui veulent offrir un soutien, parler ensemble ou même simplement apporter de la compagnie à ceux qui le souhaitent, rescapés, blessés ou familles de victimes».

Certains ont envie, besoin surtout, de dire merci. Merci à ceux qui leur ont sauvé la vie. Marie, l’épouse de Julien, aimerait remercier Benoît de leur avoir tenu la porte du sas ouverte et de leur avoir ainsi permis de se mettre en sécurité dans un appartement juste au-dessus du Bataclan, et aussi cette personne qui lui a tendu la main et l’a empêchée de glisser lorsqu’ils fuyaient par le toit. Parfois, c’est l’inverse, comme le raconte Maureen sur Facebook:

«Par le biais des réseaux sociaux, j’ai vu que très nombreuses sont les personnes qui ont un important désir de retrouver ceux qu’ils ont aidés. […] Mon mari a pu retrouver celui à qui il a porté secours et j’ai été témoin de l’incroyable aide que cela apporte dans la reconstruction de chacun.»

La reconnaissance est double: «Ceux qui cherchent à se retrouver, c’est parce qu’ils ont vécu quelque chose d’indicible, ont partagé les mêmes drames, les mêmes horreurs; cela crée une communauté d’appartenance, une nouvelle identité», commente Hélène Romano, docteure en psychopathologie. Samuel Lemitre complète: «Après une confrontation à une expérience mortifère, le sujet se vit comme différent des autres. Il se crée une identification forte entre les impliqués, qui ont tendance à s’agréger face à cette effraction du système communautaire, ce sentiment de solitude que génère le trauma.»

«Comme si tu étais un ovni»

Cette «identité de survivant», selon les termes d’Hélène Romano, qui leur a été imposée et devient leur nouvelle normalité, peut engendrer chez les autres un sentiment de fascination difficile à gérer. Julien est retourné travailler une semaine après les événements: «Tu arrives, tout le monde te regarde bizarrement, comme si tu étais un ovni.» Lui a préféré prendre les devants et se protéger en disant avec humour que cela faisait longtemps qu’il n’avait pas été si content de revoir ses collègues. Marie, elle, a prolongé son arrêt de travail d’une deuxième semaine: «Je n’avais pas envie qu’on vienne me poser des questions idiotes au bureau.»

Le décalage entre les survivants et les autres continue de se faire sentir

Et même si l’entourage est plein de bonnes intentions, le décalage entre les survivants et les autres continue de se faire sentir. La chef de Marie lui a envoyé un MMS lui montrant la belle orchidée, offerte par ses collègues, qui l’attendrait à son retour au bureau; un geste de soutien qui l’a mise mal à l’aise, car cela reviendrait à admettre que ce qu’il s’est passé a vraiment eu lieu –«Ce n’est pas facile d’accepter que c’est arrivé»– et qu’elle en a été victime. Le 28 novembre, Le Monde rapportait le témoignage d’une spectatrice sortie indemne du Bataclan qui s’est «effondrée» lorsqu’un policier du 36, quai des Orfèvres lui a déclaré, au lendemain des attaques: «Madame, vous êtes victime d’un attentat.» De même, ni Marie ni Julien n’arrivent à réaliser que, même s’ils n’ont pas été touchés par une balle et n’ont perdu personne, ils font partie des victimes. «Les messages de soutien sont durs à accepter, évoque Julien. Quand tu as vu beaucoup de gens devant toi mourir, tu ne te sens pas méritant.»

En parler avec quelqu’un qui n’a pas vécu la même chose est donc difficile, par crainte de ne pas être compris, d’entendre des phrases toutes faites, des «T’inquiète pas, ça va aller», des «Tu es vivant, c’est l’essentiel» et autres «Il faut passer à autre chose», mais aussi par appréhension de faire du mal à ceux qui sont encore indemnes. «J’ai peur de déranger, poursuit-il. Je n’en parle plus trop à mes proches sauf si on m’en parle. Je n’ai pas envie de passer pour le type qui se plaint et joue avec pour attirer la compassion.»

Cette envie profonde de se retrouver entre survivants vient de là, de cette dissonance entre ceux qui étaient là et ceux qui ne l’étaient pas. «Ils ressentent un besoin d’être avec des personnes qui sont dans le même univers mental. Cette situation atroce de massacre les met dans un autre monde, ce qui provoque une sensation d’irréalité lorsqu’ils sont en contact avec les gens habituels», explique la psychiatre Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie.

«Compléter le puzzle»

À cela s’ajoute une soif de comprendre, comme le remarque Maureen, le 4 décembre, sur la page Facebook de Life for Paris: beaucoup de rescapés ont envie de «compléter ensemble ce puzzle afin de mettre un peu d’ordre dans le chaos provoqué par tout ça». Ce que recoupe Muriel Salmona: «Les survivants ont besoin d’avoir des éléments de détail, pour donner du sens à ce qui a été enregistré –“Ça, ça a eu lieu à tel moment”, “Ils sont arrivés par là”… La mémoire traumatique fait buguer le cerveau. Ils ont besoin d’être ensemble pour y voir plus clair.»

Cette perte de repères, on la retrouve chez Marie, qui a apprécié de pouvoir regarder sur internet des reconstitutions des attentats. Réfugiée dans un appartement au-dessus du Bataclan pendant des heures le 13 au soir, elle ne savait pas quoi répondre aux SMS de son frère, qui gardait chez Julien et elle leur fils de 3 ans et demi: «T’es où? –Je suis planquée chez quelqu’un. –Où? –Je sais pas.» Les «tirs plus espacés» qui contrastaient avec le début de la fusillade, elle ne se les est expliqués qu’après: «Ils rechargeaient les armes. Ça, je l’ai compris en lisant différents articles.» Julien s’est aussi rendu compte que Marie avait vu des choses que lui n’avait pas vues et vice versa.

Tu confirmes bien? On était bien là?

Julien, rescapé du Bataclan

Retrouver d’autres personnes qui ont, comme eux, survécu, c’est pour lui «comme si tu voyais un miroir. C’est quelqu’un à qui tu demandes: “Tu confirmes bien? On était bien là?”» D’ailleurs, c’est en lisant le témoignage de Benoît que lui et Marie ont compris qu’un des terroristes se trouvait juste derrière eux lorsqu’ils ont, sur le balcon du Bataclan, fui vers la porte la plus proche. «Juste un détail mais de taille que tu viens de nous apprendre: le tueur derrière nous, je ne l’avais pas vu, même si on s’est douté qu’ils étaient pas loin», écrit Julien dans son commentaire.

Assimiler le traumatisme

Cette réunion informelle entre survivants qu’ils recherchent a l’avantage de permettre d’intégrer le traumatisme, de l’assimiler. Qui pourrait mieux comprendre cette «odeur moche de poudre», «les regards effrayés», «le bruit des gens qui courent et tombent sur le parquet» qu’évoque Julien, les yeux au bord des larmes? Les victimes s’aident les unes les autres à «mettre le trauma en représentation», comme le dit le docteur en psychologie Samuel Lemitre. Le groupe a un avantage cathartique, souligne le psychiatre, spécialiste des névroses de guerre et co-créateur du réseau de cellules d’urgence médico-psychologiques Louis-Crocq, celui de faire avancer la mise en mots sur le vécu traumatique: «C’est une espèce d’entraînement. En entendant parler, ils se rendent compte qu’ils ne sont pas seuls, qu’ils ont envie de parler. Ce que dit l’un fait avancer l’autre.» Le psychanalyste Pascal Neveu, auteur de Revivre même quand on est terrassé, a la même analyse: «Certains vont trouver les bonnes paroles pour exprimer ce que l’on est en train de vivre.»

Toutefois, si ces retrouvailles entre survivants sont «un élément qui peut aider à l’intégration du traumatisme, elles ne sont pas suffisantes ni thérapeutiques en soi», rappelle Muriel Salmona. Ne serait-ce que parce qu’«avoir été victime de l’horreur n’est pas une garantie absolue»: «Il faut être avec des personnes avec qui on se sent en sécurité.» Et ne pas se forcer. C’est ce que dit Marie: «Pour l’instant, je n’en parle que dans des circonstances où je l’ai voulu. Comme là, où j’ai envie d’être là. Je ne subis pas.» Jeudi 26, presque deux semaines après les attentats, elle et Julien ont été au 36, quai des Orfèvres pour porter plainte. Ils y ont vu d’autres rescapés, certains qui pleuraient. Mais Marie n’est pas allée vers eux: «Je n’ai pas eu la force. Qu’est-ce que j’aurais dit si cet homme avait perdu sa femme? Moi qui suis une grande bavarde, je n’ai rien dit. Je ne me sentais pas. Je n’étais pas sûre de lui apporter quelque chose et j’avais peur d’empirer les choses.»

Il faut être avec des personnes avec qui on se sent en sécurité

Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie

D’où l’importance d’un cadre thérapeutique. Avec un thérapeute aguerri, «un garant, un filtre qui modère le groupe», insiste Muriel Salmona. Afin de préserver les survivants d’«une mémoire morbide» et que leurs retrouvailles ne se transforment pas en «visite au cimetière», appuie Pascal Neveu, et pour «donner un sens, une direction, à ce mouvement collectif, souligne Samuel Lemitre, leur prodiguer des recommandations pour éviter qu’ils ne s’égarent dans des groupes qui ne servent à rien ou sont contre-productifs». Maureen, la fondatrice de la page Facebook publique Life For Paris, a créé un autre groupe Facebook privé, réservé aux rescapés et «impliqués». L’objectif: éviter que le groupe soit «infiltré» par des voyeurs, nous explique-t-elle par email, et ainsi protéger les victimes en leur offrant un cadre de parole sûr, en attendant de transformer ce groupe croissant en association de victimes.

Reconstruction collective

C’est ce que va aussi proposer, par exemple, l’Association française des victimes du terrorisme (AFVT). Des groupes de parole thérapeutique avec un élargissement progressif du groupe aux victimes d’autres attentats, explique Guillaume Denoix de Saint Marc: «C’est plus efficace si le groupe est hétérogène, ça tire tout le monde vers le haut car tous les gens ne sont pas au même stade du trauma. Ça évite de raconter la même histoire et de tourner en rond.»

Reste que, si Marie a entendu parler des séminaires Phoenix organisés par l’AFVT –elle et Julien ont chacun trouvé un soutien psychologique individuel dans cette association–, elle a besoin de temps avant de se sentir capable de s’exprimer avec des victimes des attentats de janvier 2015 ou de Saint-Michel, en 1995: «Dans un premier temps, je préférerais discuter avec quelqu’un comme Benoît.» C’est bien pour ça que Guillaume Denoix de Saint Marc parle d’un «cheminement»: dans les tous premiers mois, de simples rencontres entre rescapés pourront s’organiser avant que ne soient créés des groupes de personnes victimes du même attentat, qui seront ensuite élargis à des personnes touchées par un attentat proche et similaire (l’attentat qui a touché le Bataclan diffère des fusillades des terrasses parisiennes et des explosions kamikazes au Stade de France) puis à des groupes avec des victimes d’autres attentats.

Même si cette identité de survivant doit être «provisoire», appuie Hélène Romano, les groupes thérapeutiques participent à la redéfinition des victimes, qui, petit à petit, se détachent de leur «prothèse identitaire» de rescapés: «Sinon, c’est comme pour un plâtre, on finit par boiter.» L’objectif «n’est pas de se faire mal mais de s’approprier son histoire et de l’incorporer de façon non pathogène dans l’histoire de sa vie car on ne peut pas faire autrement que de vivre avec», insiste le porte-parole de l’AFVT. Avant de rappeler que nombreuses sont les personnes qui sortent des stages Phoenix «capables d’en parler non plus à des pairs mais à des tiers, sans projeter des émotions». Et que ces victimes peuvent alors intervenir dans les médias, les écoles pour propager, non pas la haine et l’envie de vengeance, mais la reconstruction après le terrorisme: «Il ne s’agit pas d’envoyer du pathos dans la figure des gens, sinon on fait le travail du terroriste, on transfère la terreur.» Car, ponctue Muriel Salmona, «on ne peut pas se remettre comme par magie d’un tel événement: c’est l’équivalent d’une fracture neurologique, c’est impensable de rester sans soin»

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (46 articles)
Journaliste
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