France

L'extrême droite n'est pas une fatalité pour la France

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 13.12.2015 à 20 h 37

Notre démocratie est menacée par les démons de l'anti-élitisme et du racisme, mais deux tiers des électeurs continuent de refuser, avec constance, un FN au pouvoir.

Marine Le Pen, le 8 janvier 2012. Joël Saget/AFP.

Marine Le Pen, le 8 janvier 2012. Joël Saget/AFP.

Il y a deux façons de voir les choses: l’une pessimiste, l’autre qui l’est un peu moins. La plus noire consiste à rappeler ce que l’Histoire nous a enseigné. Les démocraties sont en danger dès lors que se croisent deux courbes, deux aspirations: celle de l’anti-élitisme et celle du racisme. Or, l’ADN du Front national, son core business est bien à ce croisement-là. L’anti-élitisme conforte une majorité de l’opinion dans sa défiance à l’égard de tout détenteur de pouvoir, principalement politique; et le racisme n’est pas explicité mais il est bien au cœur du rejet de l’immigration, «toute immigration» comme le répète Marine Le Pen, laquelle immigration est confondue avec une religion et avec la couleur de la peau au mépris, bien sûr, de toutes celles et ceux qui, Français, ne sont pas «de race blanche», comme dirait Nadine Morano.

Lorsque ces deux détestations se rencontrent et se confortent l’une l’autre, elles produisent une demande de régime autoritaire. En témoigne la grande enquête Ipsos de mai dernier (après les attentats de janvier et bien avant le funeste 13 novembre) sur les «fractures françaises», selon laquelle 85% des personnes interrogées sont d’accord avec la proposition suivante: «On a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre» (oui, 85%!); ceci complété par une majorité (52%) en faveur du rétablissement de la peine de mort.

L’autre approche consiste à considérer que notre «cher et vieux pays», comme disait de Gaulle, en a vu d’autres; qu’il s’est accommodé pendant trente ans d’un vote antisystème autour de 30% (pour l’essentiel un votre communiste) qui avait d’ailleurs permis la longue permanence de la droite au pouvoir (jusqu’à l’élection de François Mitterrand, lequel a fortement contribué à dissoudre l’influence du Parti communiste). La doctrine officielle était alors d’établir la dictature du prolétariat mais la réalité de la demande sociale était autre; et, si le projet de Marine Le Pen est de gouverner un jour, d’occuper le pouvoir, il faudra bien qu’elle se… droitise (et donc qu’elle s’éloigne des extrêmes et de sa propre famille) et qu’elle abandonne son actuel sauf-conduit, c’est-à-dire le recours systématique à la pensée magique: elle ne pourra plus être Marine au pays des merveilles.

De ce point de vue, il était essentiel pour elle de conquérir la région Nord, ultime obstacle qui eût été levé avant de pouvoir envisager la consécration suprême. Les électeurs de la région «Nord-Pas de Calais-Picardie» ont rejoint les deux tiers de leurs compatriotes qui ne veulent pas du FN au pouvoir. C’est le point central de la vie politique française: il y a toujours régulièrement et, jusqu’à présent invariablement, deux Français sur trois qui ne veulent pas du FN et qui rangent le parti de Marine Le Pen à l’extrême droite. Le problème est qu’il n’y a pas de traduction politique nationale de cette réalité: il faudrait une union nationale, ou une grande coalition dont personne, à droite comme à gauche, ne veut entendre parler. Ou, à tout le moins, une véritable entente sur ce que doivent être les lignes rouges pour préserver une identité française qui n’est pas celle de l’extrême droite. Il est vrai que cette traduction existe, mais au second tour lorsqu’il s’agit d’écarter le danger, le nez sur l’obstacle. Cela s'est une nouvelle fois vérifié dimanche soir, le surcroît de participation et la mobilisation des électeurs de la gauche ayant interdit toute victoire au Front national.

Situation paradoxale

Nous vivons une situation paradoxale. Face à un gouvernement impopulaire, toujours à la peine et en panne de résultats, l’aspiration à l’alternance aurait du se traduire par un raz de marée en faveur de la droite. Or, celle-ci, pourtant alliée au centre, a été devancée pour la première fois par l’extrême droite au premier tour. Elle ne retrouve son véritable niveau qu'au second tour, avec 40% des suffrages, ce qui est un minimum.

Son leader, Nicolas Sarkozy, avait promis qu’il revenait en politique pour faire reculer l’extrême droite. Il a en partie échoué. Et le voilà, en outre, qui met FN et PS dans le même sac, alors que MM. Bertrand et Estrosi doivent leur salut au vote socialiste. La stratégie de Nicolas Sarkozy, consistant à surenchérir, a contribué à faire tomber les frontières entre droite et extrême droite, puis à favoriser la porosité entre les deux (à partir de son fameux discours de Grenoble). Il a ainsi facilité le passage d’une part de son propre électorat vers le vote FN, au moins au premier tour. Au second tour, une part non négligeable de cet électorat-là est revenue au bercail.

Le contexte médiatique donne
le sentiment
d’une ascension irrésistible du FN, sans que le fond
soit questionné

La façon dont Nicolas Sarkozy, au lendemain même des attaques du 13 novembre, a rompu l’unité nationale en réclamant haut et fort des «inflexions majeures» (en épousant le discours du FN, lequel s’était pourtant exprimé mezza voce), atteste de sa volonté de rester sur cette stratégie, voire de l’accentuer, considérant que le centre de gravité du pays ne doit plus être recherché au centre mais bien à la jonction de la droite et de l’extrême droite. Phénomène que les primaires, qui poussent à aiguiser les clivages, ne pourront qu’accélérer. Avec, comme conséquence prévisible, une perméabilité plus grande encore de la droite et de l’extrême droite, au bénéfice de cette dernière.

Elle n’en a peut-être plus besoin, tant les événements la servent. Plus encore: le contexte médiatique, l’aide objective que les médias lui apportent en la surexposant et qui donne, jour après jour, le sentiment d’une ascension irrésistible. Sans jamais que le fond soit questionné; et, quand il l’est, il est comme absorbé par le bruit de fond d’un storytelling permanent, consacré aux personnes, à leur habileté réelle ou supposée, à leur posture, à leur aventure. Si bien qu’il y a un hiatus de plus en plus grand entre les discours sur la «dangerosité» du FN et la perception de celle-ci quasi absente des médias.

Hollande candidat obligé de la gauche, de toute la gauche

Dans cette ambiance obsédante, le fait qu’une partie de la droite veuille rivaliser sur le terrain de l’exaspération –c’est à qui «pourrira» le plus «la vie du gouvernement», selon la délicate expression de Marine Le Pen – ne crée pas les conditions d’un second tour tranquille en 2017, dans l’hypothèse d’un duel gauche-extrême droite. Tout candidat de droite face à Marine Le Pen (Nicolas Sarkozy aussi bien, ou presque, que Alain Juppé) est assuré d’une consigne de vote favorable de la part du candidat de la gauche. En revanche, François Hollande, s’il était qualifié, ne serait absolument pas garanti d’un égal comportement «républicain» de la part de l’électorat de la droite. Et c’est ainsi que l’élection de Marine Le Pen pourrait bien devenir une hypothèse crédible.

Pour l’heure, François Hollande s’est placé, comme l’a expliqué François Bazin dans le Figaro, «au centre de la place de la République»: il porte l’unité nationale, attentats obligent, face au terrorisme et l’unité républicaine, face au Front national.

Dans une approche optimiste, quand Daech sera vaincu,
le parti de la peur
et de l’exclusion pourra commencer de refluer

Désormais, il est le candidat obligé de la gauche, de toute la gauche, malgré ceux qui, tels Jean-Luc Mélenchon ou Cécile Duflot, feront tout pour qu’il ne figure pas au second tour. Il a donc devant lui un impératif: être à même de ramener à lui, en vue du second tour, une partie de l’électorat de la droite et du centre. Faute de quoi…

Deux approches sont toujours possibles: l’une consiste à constater que la crise des réfugiés, plus le terrorisme, plus le chômage, plus la dégradation des perspectives de la classe moyenne sont autant de tendances longues qui continueront de nourrir l’extrême droite. Auquel cas, le pessimisme est de rigueur. Et la paralysie de la droite et de la gauche nous met en danger.

Selon une autre approche, Daech sera vaincu, le parti de la peur et de l’exclusion pourra alors commencer de refluer. D’autant que les cycles historiques, qui mettent les extrêmes en avant, n’excèdent guère dix à quinze ans. Déjà, ailleurs, le populisme commence à reculer: en Grèce, où le réalisme s’est imposé; en Espagne, où Podemos s’essouffle tandis que s’affirment les voix centristes et libérales; en Italie, où la gauche, alliée à une partie de la droite, parvient à contenir le mouvement Cinq étoiles. Tandis que l’Allemagne s’apprête à sauver l’honneur de l’Europe en accueillant l’essentiel des réfugiés syriens sans qu’il en coûte son leadership à Angela Merkel. L’extrême droite n’est donc pas une fatalité.

Jean-Marie Colombani
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