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Aux régionales, l'atmosphère populiste était aussi dans nos boîtes mail

Jonathan Chibois, mis à jour le 11.12.2015 à 15 h 47

Les chaînes d’emails qui circulent dans de nombreuses messageries fournissent une précieuse contribution à l'étude de l'opinion publique.

Dans ma commune, le FN a remporté, le dimanche 6 décembre, plus de 31% des suffrages. Idem dans mon département, où le candidat frontiste devance de plus de six points son premier challenger, le PS. À l’échelle nationale, ce n’est pas un score exceptionnel, mais nous sommes sur le haut du podium dans notre nouvelle région. Il faut dire que le bond est magistral depuis les élections régionales de 2010: en cinq ans, le score de la liste étiquetée FN est passé de 14 à 32% alors que, dans le même temps, l’abstention reculait de 50 à 48%.

Il est vrai que, dans cette petite commune rurale, le FN tient indéfectiblement la troisième place depuis les législatives de 2007 et se positionne en sérieux challenger depuis la présidentielle de 2012. On y compte un peu moins de 2.000 habitants, les personnes non-diplômées sont plus nombreuses que celles ayant le baccalauréat (30% contre 27%). Durant ces sept dernières années, le nombre de personnes de plus de 60 ans parmi les votants est passé de 40 à 45% et le chômage de 8 à 10%. Ces quelques chiffres fournissent un cadre qui suggèrent que ma commune n’est pas hors-norme, mais qui est insuffisant à expliquer quoi que ce soit.

On peut bien sûr évoquer un effet post-attentats (mais de ce que j’ai entendu des conversations ici, j’en doute) et aussi une certaine déception causée par la présidence Hollande. Par contre, l’explosion en vol fin 2013 de Jérôme Cahuzac, le député-maire PS de la plus proche grande ville, devenu ministre du Budget, reste encore aujourd’hui bien plus crédible pour expliquer la teneur de ce vote. Sa chute était celle du cheval sur lequel tout un bassin de population avait misé dans l’espoir de voir ses conditions de vie s'améliorer. Elle a véritablement traumatisé tout le territoire, et l’on ne comprendrait pas le vote dans mon département aujourd’hui si on n’en tenait pas compte. Depuis cet épisode, il est presque impossible d’évoquer l’actualité politique avec son voisin, un des joueurs du club de sport, un parent d’élève, son maraîcher, sans devoir se positionner immédiatement sur le thème «les politiciens sont tous pourris». Comme si avec Cahuzac, toute la classe politique française avait fauté: si on ne peut plus croire en lui, pense-t-on par chez moi, alors on ne peut plus croire en eux.

Ce qu’on trouve dans les chaînes de courriels

Mais quand j’essaye de comprendre le vote des gens que je côtoie, il y a encore autre chose qui me vient à l’esprit, et c’est de celle-ci que je voudrais dire quelques mots ici. Loin de Twitter, de Facebook et autres plateformes de communication numériques, plutôt centralisées, existent les chaînes de courriers électroniques. On a tendance à les oublier, et peut-être que l’on ne devrait pas.

Au regard des technologies utilisées et de l’esthétique, plutôt éloignée des mises en pages léchées des affiches de campagne électorale, ces chaînes peuvent paraître d’un autre temps. Mais si j’en crois différents échos, elles rassemblent encore beaucoup de personnes, de tous horizons, à l’échelle du territoire national. Ces chaînes ne sont pas bien vues, on ne cesse de se plaindre de leur nombre et de leur tendance à envahir les boîtes de réception. Mais elles sont pourtant encore là aujourd’hui, illustrant comme le courriel résiste à la concurrence des différentes plateformes de réseaux sociaux numériques, ce qui suggère qu’elles répondent encore à un certain besoin.

Or, voici quelques exemples de ces chaînes qui circulent dans ma commune depuis quelques mois. J’en ai connaissance parce qu’elles arrivent directement dans ma boîte de réception, par l’intermédiaire d’une liste de diffusion (informelle, composée de contacts copiés/collés) d’une vingtaine de personnes dont je fais partie, rassemblant des personnes ayant les mêmes conceptions de la politique locale, en opposition à d’autres groupes dans le village. Je précise qu’aucun des messages relayés sur cette liste, chaînes de courriers comprises, ne m’avait interpellé jusqu’à ces derniers mois.

 

Extraits de six chaînes d’emails reçues respectivement les 25 novembre, 11 novembre, 9 octobre, 29 septembre, 28 septembre et 7 septembre. Cliquez sur les vignettes pour voir les messages en grand.

Notez bien aussi que, de ce que j’en ai vu, le 13 novembre dernier n’a pas marqué de basculement: ces messages illustrent davantage un mouvement de fond que des réactions épidermiques.

Principes de la rumeur

Deux de ces six chaînes (la première et la quatrième) sont des attaques misogynes et racistes concernant deux personnalités politiques féminines qui ne sont pas nées sur le territoire français métropolitain, en proposant une interprétation orientée à partir d’un certain nombre d’éléments de leur parcours personnel et professionnel. Trois autres (la deuxième, la troisième et la cinquième) sont des discours islamophobes et complotistes, qui se veulent un appel au bon sens de chacun et se félicitent de leur caractère potentiellement subversif. Enfin, le dernier s’appuie sur un raisonnement xénophobe pour avancer un argument populiste.

On a ici affaire à un objet qui n’est pas inconnu en sociologie: celui de la rumeur. Philippe Aldrin en donne une définition que j’aime bien: une rumeur est avant tout un récit illégitime, qui se construit en opposition à des discours conventionnels et, par extension, vis-à-vis de ceux qui sont supposés produire ces discours conventionnels, ici les élites politiques et médiatiques. Cette illégitimité conduit celles et ceux qui les diffusent à recourir au registre de la connivence et du secret («diffuser très vite avant la censure politique», dit le document 5), puis à celui de la révélation. Sur tout ce sujet, la lecture de ce dossier n’est pas inutile.

Ces six chaînes de courriels n’ont ainsi pas à rougir face à (par exemple) la rumeur d’Orléans, un cas d’école de la fin des années 1960. On y retrouve pareillement les éléments que sont les haines, les insultes et les diffamations sur les thèmes de la race, la religion et le genre, faisant suite à un récit dont personne ne sait d’où il provient, et qui se nourrit de thèses complotistes (les autorités sont de mèche ou, au moins, cachent ce qu’il se passe). Si ces six récits ont un message commun (expliquant qu’ils puissent s’être retrouvés ensemble dans ma boîte), c’est en effet celui qui dénonce le fossé entre un supposé «peuple» et de supposées «élites déconnectées» et qui tend à le rendre réel par le fait même de sa dénonciation. Ce discours, comme je le disais plus haut, trouve autour de chez moi un écho certain depuis l’affaire Cahuzac.

Circulations de la rumeur

Si ces chaînes de courriels relèvent du phénomène de la rumeur, c’est autant dans leur contenu que dans leur circulation. Premièrement, la diffusion de ces six récits s’appuie sur une connivence entre ceux qui les relaient et ceux qui les reçoivent. Cette connivence, elle est supposée par les premiers, qui s’appuient pour cela sur une affinité qui préexiste. C’est ainsi que j’ai pu me trouver malgré moi associé à ces récits, alors qu’ils n’ont jamais été évoqués dans une conversation en ma présence. Ce sont des messages qui n’ont alors de sens et d’intérêt que parce qu’ils ont été envoyés par une personne connue, c’est-à-dire une personne en qui on a confiance dans le jugement.

Ceci implique une seconde remarque: ces chaînes ont une dimension plastique qui ne doit pas être négligée. Les médiateurs peuvent certes se contenter de transférer et/ou de copier-coller ce qu’eux-mêmes ont reçu. Néanmoins, comme à l’oral, le support du courriel offre de vraies possibilités en terme de remodelage, que ce soit sous forme d’ajustements/corrections/détournements des textes proprement dits, ou sous forme de notes insérées en tête de courriel ayant vocation à orienter la lecture des destinataires suivants.

Troisième remarque, et peut-être la plus importante: ces chaînes n’ont pas besoin que leurs médiateurs adhèrent à leur contenu propre pour exister, se diffuser et ainsi se renforcer. Il existe en effet plein d’autres raisons pour relayer une rumeur: pour se moquer de ceux qui y croient, pour (se) faire peur, pour nuire à ceux qui en sont l’objet, pour étonner, pour le plaisir d’en rire… Bien que récusés par le plus grand nombre, ces récits illégitimes demeurent donc quand même présents de façon latente dans tous les esprits. On les voit parfois réémerger au détour d’une conversation (au club de sport par exemple), et alors il devient clair que tout le monde a connaissance des mêmes récits.

Rumeurs et sociabilités numériques

Non seulement, donc, internet n’a pas inventé les rumeurs, mais en plus aucune rumeur ne circule uniquement sur internet, ce que le sociologue Pascal Froissart explique par ailleurs très bien. Par ailleurs, ces chaînes de courriels n’ont pas toujours été populistes, xénophobes et misogynes. Elles sont aussi un moyen de diffusion de plaisanteries, d’appels à soutenir diverses causes, de manifestes pour le bonheur, l’amour et la tolérance. Et si, dans ma boîte de réception, les chaînes populistes ont aujourd’hui totalement écarté les autres, cela ne doit pas occulter le fait que, dans le principe, les chaînes de courriels sont avant tout un espace de conversation où des auteurs expriment leur sentiment du moment et appellent un maximum de médiateurs à les rejoindre et à en diffuser la cause (ces derniers ont alors, on l’a vu, de multiples manières de s’approprier et d’user de ces récits).

En cela, ces chaînes de courriels ressemblent beaucoup à Facebook, Twitter et autres services permettant aux utilisateurs de faire (tout pareillement) circuler des contenus de points en points, à l’aide de retweets et de like. Autrement dit, elles ne sont ni d’amusantes survivances du passé ni des lubies de provinciaux un peu frustres, mais une des multiples formes que prennent les espaces de conversation aujourd’hui, où les sociabilités numériques et non-numériques s’entremêlent pour n’être finalement que des sociabilités tout court. Or, pour revenir à la question du vote de dimanche dernier, nous n’avons pas vu de candidats défendre leur projet sur ces chaînes, ni de journalistes (ou politistes et autres analystes) se pencher sur la teneur des messages qui y circulent, contrairement à ce qui peut se faire sur Facebook, Twitter et autres.

De fait, force est de constater que le monopole qu’exercent les discours populistes et xénophobes sur ce canal de circulation de l’information échappe à l’attention à tous. Ces chaînes de courriels sont/ont été un média sous-estimé, aussi bien de la part des acteurs que des observateurs de cette campagne électorale. Pourtant, en donnant le sentiment à chacun de s’exprimer en public, elles sont des espaces de liberté de parole d’autant plus importants à considérer que les messages n’y circulent pas au hasard, mais en s’appuyant sur des réseaux de sociabilité en même temps qu’en participant à en tisser, parallèlement ou complémentairement à d’autres dispositifs médiatiques. Il se pourrait ainsi qu’elles constituent des fenêtres d’observation précieuses pour affiner ce qu’on a coutume de nommer «opinion publique».

Cet article a été originellement publié sur le blog LASPIC. L'auteur propose aux internautes désireux de faire avancer la recherche sur ce thème de lui faire suivre à l'adresse xenopop [at] laspic.eu toutes les chaînes de ce type qu'ils recevront ou ont reçues.

 

Jonathan Chibois
Jonathan Chibois (2 articles)
Chercheur en anthropologie politique
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