France

La «génération Bataclan» est ce qui reste de la majorité de 2012

Philippe Boggio, mis à jour le 13.12.2015 à 12 h 58

François Hollande mise sur les enfants de la République qui se dévouent à la sauvegarde de son unité. Mais ce n’est pas chose aisée.

François Hollande a rendu hommage aux côtés de Barack Obama aux victimes des attentats du 13 novembre devant le mémorial improvisé devant le Bataclan, le 30 novembre 2015 | JIM WATSON/AFP

François Hollande a rendu hommage aux côtés de Barack Obama aux victimes des attentats du 13 novembre devant le mémorial improvisé devant le Bataclan, le 30 novembre 2015 | JIM WATSON/AFP

Cela va finir par faire beaucoup de responsabilités, pour cette «génération Bataclan», surgie de la tragédie des attentats du 13 novembre, abondamment décrite et honorée, dont même le deuil, aussi fervent et cosmopolite qu’au premier jour, apparaît comme une preuve supplémentaire de son excellence. Plus un concert de rock qui ne lui rende hommage, dans la communion et les «Marseillaise» reprises en chœur. Mercredi 9 décembre, après son show à Bercy, Madonna a donné, sur un trottoir, accompagnée d’une guitare sèche, une sorte d’after pour passants, recueillis avec elle, devant des bougies et des bouquets de fleurs. Dans la nuit parisienne, les stars, pour beaucoup venues d’Amérique, se succèdent place de la République, devenue mémorial au long cours de ce que les designers ont appelé «la tribu contemporaine».

Entêtants, ses portraits éclairent d’une étrange manière, aussi banale que troublante, la chronique que lui consacrent les médias –et qui tend presque à définir un genre en soi. Le 9 décembre, en début de matinée, celui de Marie Mosser, 24 ans, sur Le Monde.fr, «montée à Paris» pour suivre les cours de l’école Sup de Pub, mais qui aurait pu aussi devenir pianiste professionnelle. Tant d’autres, dont les visages, les récits biographiques, ne cessent de s’entrechoquer dans l’émotion nationale, parmi les 130 victimes du Bataclan et des terrasses, les centaines de blessés, leurs proches, plus largement leurs homologues survivants, qui dessinent effectivement, à force, et d’assez près, les contours d’une génération toute entière.

Les noms et les âges des morts ont été lentement déclinés, le 27 novembre, dans la cour des Invalides, pendant l’hommage national dédié à leur mémoire. Combien d’autres groupes humains ou catégories sociales se voient ainsi cités nommément sur une esplanade où l’on ne distingue généralement que les héros militaires morts au combat? Combien ont l’honneur d’incarner désormais «le visage de la France», distinction que leur a décernée le président de la République, pendant son discours officiel? Ils avaient pour la plupart «moins de 35 ans», a rappelé François Hollande. «Ils étaient des enfants lors de la chute du mur de Berlin.» Ces Parisiens étaient originaires de cinquante endroits différents, villes ou villages, et même de l’étranger, preuve qu’on ne naît toujours pas dans cette ville «qui donne un manteau de lumière aux idées». On l’adopte et l’arbore.

Ils avaient convergé pour réussir, progéniture de la classe moyenne supérieure, pour la plupart d’entre eux, bardés de diplômes et du soutien de leurs familles. Ils s’étaient insérés socialement dans la ville de toutes les concurrences, c’était dire leur insistance, mieux payés que leurs congénères de province restés au pays, et pensant avoir encore le temps d’osciller entre des emplois prosaïques et des aspirations plus hautes, notamment artistiques. Doués de tous les dons libéraux-libertaires, avec ça. Écolos, bobo-bourgeois, de gauche, dans leur majorité, ironisaient les mauvaises langues, et plutôt soucieux de leur bonheur individuel. Progressistes aussi, d’avant-garde, culturellement métisses, dans un pays «clivant», rivé à ses peurs du déclin. Eux avaient plutôt le moral, et beaucoup de confiance en eux.

Optimisme par mauvais temps

Mais laissons-là la liste des mérites et privilèges de cette génération. Elle est connue: c’est celle de l’élite montante. Car le fardeau qui lui est réservé, sous l’hommage, ne va pas être des plus légers. «L’attaque du 13 novembre restera dans la mémoire de la jeunesse d’aujourd’hui comme une initiation terrible à la dureté du monde, avait encore déclaré le chef de l’État, aux Invalides, le 27 novembre. Mais aussi comme une invitation à l’affronter en inventant un nouvel engagement. Je sais que cette génération tiendra solidement le flambeau que nous lui transmettons.»

Au souvenir de ceux qui sont tombés, à ceux qui leur survivent, la charge de l’optimisme par mauvais temps. Cette «invitation» du président de la République, dans une enceinte où les recommandations valent ordres de mission, résonne fort curieusement depuis le premier tour des élections régionales. Hasard ou calcul, les assassins de Daech ont frappé le groupe de la sociologie hexagonale le plus étranger aux pulsions droitières, de rejet de l’autre, d’enfermement culturel, qui sous-tendent beaucoup des résultats intermédiaires du scrutin du 6 décembre, et d’abord, évidemment, ceux qui témoignent de la forte poussée du Front national. Comme si les tueurs avaient cherché à aviver encore, en France, le clivage entre des valeurs contraires, portés par des catégories désormais assez nettement antagonistes; ici le repli, la peur, les conservatismes, la nostalgie des modes de vie, là, le goût de l’avenir et de la modernité.

À Calais, les votants ont plébiscité le Front national à près de 50% des suffrages, exaspérés qu’ils sont par la présence des migrants dans la ville. La génération Bataclan, à Calais, ce sont les militants associatifs, les membres des ONG ou des partis politiques, souvent venus de Paris et des grandes villes, qui jugent primordial de porter assistance à ces étrangers bloqués à la frontière. Caricatural? Peut-être. Mais la forte tendance à l’aigreur du débat national sur l’immigration exacerbe de plus en plus les différences, qui elles-mêmes ont tendance à radicaliser leurs tenants. La République doit compter un peu plus sur ceux de ses enfants qui se dévouent à la sauvegarde de son unité. Le message du président de la République, même retenu, est bien celui-ci.

Dispersion sociale

Hasard ou calcul, les assassins de Daech ont frappé le groupe de la sociologie hexagonale le plus étranger aux pulsions droitières

C’est chose, cependant, devenue malaisée. Plus malaisée qu’en 2012, lors de la dernière victoire en date du camp de gauche. Depuis, paraissent se tendre les opinions, au même rythme que la gauche voit ses forces diminuer. Comme si les contrepoids historiques pesaient de moins en moins de leur influence sur la société. La génération Bataclan sur laquelle mise François Hollande est elle-même traversée d’ambitions contraires. Les spectateurs du Bataclan, les clients des terrasses de bistrot, dans ces Xe et XIe arrondissements meurtris, autant que progressistes, étaient des jeunes parents, des investisseurs, de leurs finances ou de leurs ambitions, des individualistes. Les ultra-consommateurs de l’hyper-urbain. Des privilégiés en tribu, peu pressés sûrement de se le voir reprocher.

Rien ne dit que ceux de leur âge et de leur condition sociale et culturelle, leurs survivants, n’ont pas, comme toutes les autres catégories, en France, préféré l’abstention (49% dans la capitale) aux élections intermédiaires. On les sait souvent se comptant parmi les déçus du hollandisme. Il n’y a pas de raisons non plus qu’en vieillissant, en s’enrichissant, ils ne glissent pas moins à droite que leurs aînés. En 2011, la fondation Terra Nova, vivier d’études à destination du Parti socialiste, avait suggéré au candidat de la gauche de rechercher l’appui d’une majorité sociologiquement différente. «La coalition historique de la gauche, centrée sur la classe ouvrière, écrivaient les auteurs d’un rapport, est en déclin. Une nouvelle coalition émerge: la “France de demain”, plus jeune, plus diverse, plus féminisée, plus diplômée, urbaine et moins catholique.»

Leur recommandation: oublier la classe ouvrière, en voie de dispersion sociale et économique, tentée par des votes de plus en plus conservateurs, et favoriser, pour la remplacer, l’appui d’un chapelet de «niches» électorales, les urbains, les femmes, les jeunes, «la France de la diversité», «les quartiers»; une France d’«outsiders» sans patrimoine à défendre, donc à priori sans peurs, jeunes chômeurs, sans diplômes, mères célibataires, Français de fraîche date, auxquels les surdiplômés des centre-ville pourraient servir de tuteurs –«solidaires de ces exclus par convictions culturelles», écrivait Terra Nova. Le rapport décrivait assez exactement ceux qui allaient composer la génération Bataclan que l’actualité dramatique met ces semaines-ci au premier plan. Humanistes, progressistes, artistes, héritiers même lointains de Mai-68… Les auteurs du fameux rapport notaient encore, en 2011:

«À partir des années 1970, la rupture va se faire sur le facteur culturel. Mai-68 a entraîné la gauche vers le libéralisme culturel: liberté sexuelle, contraception et avortement, remise en cause de la famille traditionnelle… Ce mouvement sur les questions de société se renforce avec le temps pour s’incarner aujourd’hui dans la tolérance, l’ouverture aux différences, une attitude favorable aux immigrés, à l’islam, à l’homosexualité, la solidarité avec les plus démunis. En parallèle, les ouvriers font le chemin inverse. Le déclin de la classe ouvrière –montée du chômage, précarisation, perte de l’identité collective et de la fierté de classe, difficultés de vie dans certains quartiers– donne lieu à des réactions de repli contre les immigrés, contre les assistés, contre la perte de valeurs morales et les désordres de la société contemporaine.»

Pari de la fraternité

En 2011, la fondation Terra Nova précisait néanmoins que cette nouvelle coalition électorale était minoritaire, et François Hollande avait eu la prudence de ne pas appliquer à la lettre les préceptes proposés. Mais même confrontés à l’affaiblissement de la gauche, l’Élysée et le Parti socialiste caressent toujours le rêve d’une majorité qui donnerait à la France une image plus moderne et fraternelle.

C’est pourquoi la mort des 130 victimes du 13 novembre, pour insupportable qu’elle soit, est aussi de l’ordre du sacrifice, dont l’ombre portée, au-delà de ces semaines de deuil, pourrait se révéler bienveillante. La présidence de la République, qui a en charge le moral du pays, voudrait en faire le pari.

Par-delà la disparition, et maintenant le silence de tous ces gens jeunes, restent les sourires sur les photos, les récits de vie interrompue, ces biographies bien de leur temps, qui contrastent avec les mauvais scénarios xénophobes ou plaintifs, que charrie, pour partie, la campagne des régionales. Pas gagné, évidemment. Les Xe et XIe arrondissements du mémorial de la République, des terrasses, de la salle de concert et de Madonna, nichent au cœur d’une ville ancrée à gauche. D’une moitié de ville, plutôt, son côté est. Et la capitale elle-même est de plus en plus encerclée, depuis 2012, par des camps électoraux, dans la grande couronne et, au-delà, dans les départements du centre-nord, qui pensent de moins en moins comme la génération du Bataclan, et qui voient dans l’élite urbaine l’un de leurs sujets d’hostilité préférés. Une moitié de capitale, même quand elle donne «un manteau de lumière aux idées» ne fait pas un pays.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (176 articles)
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