Culture

Entre opéra et cinéma, quel avenir pour le mythe de Faust?

Rémi Guinard, mis à jour le 11.12.2015 à 18 h 04

Jusqu'à la fin de l'année se joue à Bastille une version presque futuriste de la légende popularisée notamment par Goethe. Peuve que le mythe de Faust n'a jamais rien perdu de sa modernité.

À Paris, le 2 décembre 2015, La Damnation de Faust I BERTRAND GUAY / AFP

À Paris, le 2 décembre 2015, La Damnation de Faust I BERTRAND GUAY / AFP

«À moi, Vortex! Giaour!» On se damnerait rien que pour ce cri-là. À l’acte 4 de l’opéra d’Hector Berlioz, Méphisto tout excité appelle ses purs-sangs noirs à galoper vers l’abîme: «hop! hop! hop!» Entraînant dans les flammes de l’enfer sa victime –consentante: Faust a signé le pacte fatal! Le génial compositeur-librettiste aura même le culot d’inventer un idiome pour Lucifer: «Tradoum marexil fir tru dinxé burrudixé», etc. 

Œuvre composite, davantage une imposante symphonie chantée qu’un drame lyrique au sens traditionnel, sa Damnation de Faust, musclée par de vastes chœurs d’hommes (sans compter les femmes et les enfants) et ménageant une Marguerite qui se laisse attendre jusqu’aux deux tiers du spectacle, combine avec une merveilleuse plasticité la veine métaphysique, le mélodrame, et une approche ambivalente quant à la figure faustienne: entre désir de toute-puissance et désir tout court. Pas d’ouverture, très peu de grands airs, des pages d’orchestre qui fonctionneraient aussi bien tous seuls, beaucoup de ballets: La Damnation reste une folie hybride, souvent plus descriptive que narrative, d’une intense poésie de bout en bout. 

Goethe, Liszt, de Nerval

En plein romantisme, le mythe de Faust est dans l’air du temps. En France, au moins depuis la fin de la Restauration: sur les Grands boulevards parisiens, les théâtres populaires en vogue proposent régulièrement des diableries où Faust, maudit, finit traqué par les démons, tandis qu’une Marguerite sanctifiée monte au ciel. Sur l’autre rive du Rhin, la «faustomania» bat son plein. De l’œuvre popularisée par Goethe, Franz Liszt, à qui l’ami Berlioz a dédicacé sa Damnation fait bientôt un oratorio, la célèbre Faust Symphonie. De 1859 à 1885, il composera encore ses quatre Mephisto-valses, les deux premières pour orchestre symphonique, toutes transcrites pour piano par ses soins. Schumann, quant à lui, en 1844 –soit un peu plus de dix ans après la mort de Goethe– s’était lancé à corps perdu dans l’écriture de Scènes de Faust, un somptueux oratorio profane de près de deux heures. 

Chef-d’œuvre alors totalement incompris, Faust aura, de surcroît, causé la ruine matérielle de Berlioz

Dès 1813, Louis Spohr, préromantique allemand aujourd’hui quelque peu délaissé, adaptait quant à lui son Faust, non pas de Goethe (dont le premier Faust vient tout juste de paraître –le second étant, comme l’on sait, posthume), mais d’un roman de son compatriote Klinger, sur un livret signé Joseph Karl Bernard. L’œuvre sera créée par Weber, à Prague, trois ans plus tard.

En France, c’est la splendide traduction en prose de Goethe par Gérard de Nerval qui fera la fortune du célèbre diptyque tiré d’une vieille légende germanique du XVIe siècle. Dès 1828, elle inspire au très jeune Hector Berlioz ses Huit scènes de Faust, qu’il envoie au vieux maître de Weimar, lequel ne se donne pas la peine de répondre. Ce sera pourtant la matrice de La Damnation de Faust, composée par intermittence au cours de voyages en Allemagne, et créée enfin à l’Opéra-Comique de Paris en décembre 1846: une salle quasi déserte, un four, à peine deux représentations. 

Sur un livret versifié par ses soins (exception faite de la chanson du roi de Thulé, si justement célèbre, mélodiquement si étrange et si difficile à chanter), l’incroyant qu’était Berlioz n’avait pas hésité à développer jusqu’à l’outrance la dimension luciférienne du poème. Témoin ce climax délirant du «Pandémonium», où le héros est englouti. Chef-d’œuvre alors totalement incompris, Faust aura, de surcroît, causé la ruine matérielle de Berlioz. Deux mois plus tard, le compositeur fuit d’ailleurs «cet atroce pays» –la France– pour l’hospitalière Russie. 

«L'air des bijoux»

En ce qui concerne l’autre grand «faustien» du XIXe siècle, Charles Gounod, la situation est toute différente. Son Faust n’aura pas attendu Hergé et sa Castafiore pour incarner d’emblée un must absolu du lyrique: le triomphe des 57 représentations de 1859 au Théâtre Lyrique écrase toutes les nouveautés de l’heure, fussent-elles signées des gloires musicales du temps: Meyerbeer, Félicien David… Tout le tape-à-l’œil Second Empire y miroite, y dégouline. Après avoir rendu  le directeur du Théâtre lyrique riche comme Crésus, les déboires de cette bigote «chaste et pure» de Marguerite, mise en cloque malgré elle par un débauché qu’instrumentalise Méphisto, puis condamnée à mort pour avoir occis le moutard du péché, fera également la fortune de l’Opéra Garnier flambant neuf, sanctionnant l’ère de la grande machine opératique à la française.  

Faust et l’«air des bijoux» sont à Gounod ce que Carmen et le «prends garde à toi» sont à Bizet: une scie du répertoire. Et ses librettistes Barbier & Carré restent à l’art lyrique, en quelque sorte, ce que Roux & Combaluzier seront aux ascenseurs: des fabricants industriels. Car avec cette transposition psychologisante, on est à de telles années- lumières du texte de Goethe que les Allemands, non sans condescendance, privent même cet opéra de son titre, et ne le nomment jamais que Margarethe, voire Gretchen.

«À moi les plaisirs/Les jeunes maîtresses!/À moi leurs caresses» 

Il faut dire que Marguerite, celle-là même qui comme l’on sait, «rit de se voir si belle en son miroir», occupe –tout à l’inverse de chez Berlioz– une place de choix dans la dramaturgie. Son tropisme catholique un peu épais, avec chœur, grand orgue et tout le tralala, achève de rendre la poétique goethéenne proprement méconnaissable. Et chez Gounod, Faust n’exige aucunement l’accès à une toute puissance interdite aux humains. Il ne veut que la jeunesse, rien que la jeunesse, mais pour l’éternité. De métaphysique, le pacte avec le diable devient purement physique.

En cours de spectacle, quelques injures ont même volé dans la salle, d’un balcon à l’autre

Reste la suavité de la musique, et, plaquées dessus, ses fameuses rimes immortelles, du genre: «À moi les plaisirs/Les jeunes maîtresses!/À moi leurs caresses/À moi leurs désirs!» En fait, et au rebours de La Damnation, le Faust de Gounod est un mélodrame trivial et débridé, avec ballet en sus, exactement dans le goût bourgeois de l’époque. Un grand spectacle frénétique, guilleret, érotisé, dont le piquant et célèbre air de valse –«Ainsi que la brise légère/Soulève en épais tourbillons/La pouss-i-ère des sillons/Que la valse nous entraîne!/Faites retentir la plaine. De l’éclat de nos chansons!»– réussira à mettre le feu aux joues de cargaisons de jeunes filles rangées, sur plusieurs générations successives. 

Applaudissements, huées et sifflets

À l’Opéra-Bastille, il y a quelques années, sur des décors signés Johan Engels, une mise en scène de Jean-Romain Vesperini faisait d’ailleurs un sort à cette obsession libidinale et à cette débauche des sens. La kermesse du second acte se changeait, par exemple, en cabaret rempli d’apaches et de grues. Les costumes flashy de Cédric Tirado propulsaient l’opéra tout entier dans la griserie des Années folles, peuplées de veuves en noir, de femmes légères et de pioupious en capotes beige. On se demandait ce que le Docteur pouvait bien lui trouver, à cette Marguerite fagotée dans un tailleur sans âge d’institutrice frigide… Michel Plasson à la baguette, Marguerite s’avérait en somme plus secourue que sauvée par la qualité de l’orchestre.

Mais revenons à Berlioz. Sa Damnation n’a pas été montée à Paris depuis quinze ans. Autant dire qu’avec Philippe Jordan au pupitre, dirigeant l’Orchestre et Chœur de l’Opéra de Paris, cette nouvelle production, magnifiée par des chanteurs hors pair, est le clou absolu de la fin 2015: Sophie Koch (Marguerite), le ténor Jonas Kaufmann (Faust), Bryn Terfel (Méphistophélès)… Le moins qu’on puisse dire est que la première de cet opéra magistral, ce mardi 8 décembre, aura littéralement coupé la salle en deux camps ennemis: aux rappels, huées et sifflets le disputaient aux applaudissements. En cours de spectacle, quelques injures ont même volé dans la salle, d’un balcon à l’autre. 

Un voyage interstellaire

La mise en scène tout à la fois somptueuse, envahissante et radicale du letton Alvis Hermanis, pour cette invitation inaugurale à Paris, n’était certes pas faite pour plaire aux tenants de la tradition. 


Y est en effet convoqué, parcourant le plateau en fauteuil roulant électrique (rôle muet interprété par un vieux danseur), un clone de l’Américain Stephen Hawking, ce génie scientifique âgé de 73 ans atteint d’une neuro-dégénérescence incurable, la sclérose latérale amyotrophique (ou maladie de Charcot). Tandis que, tapissant l’intégralité du fond de scène, un défilement presque continu d’images vidéo (signées de l’artiste lettonne Katrina Neiburga) renvoient aux imaginaires croisés des sciences naturelles, de l’écologie et de la recherche spatiale: films montrant des souris blanches de laboratoire, des coquelicots des champs, des coïts animaliers (en particulier la patiente copulation lubrifiée d’une paire escargots, séquence qui aura beaucoup réjoui un parterre en tenu de gala), ou encore la conquête de la Planète rouge (fusées, modules  intersidéraux, robot Curiosity posé sur le sol martien… ). Voire ces portraits photographiques des candidats au projet Mars One, triés sur le volet pour effectuer l’aller- simple en 2025…

De temps en temps sont projetées en énormes capitales des sentences de Hawking portant sur l’urgence de coloniser Mars, ou sur l’inexistence de Dieu, du paradis et de l’enfer

L’espèce humaine, figurée par des bataillons de danseurs en slips blancs ou gris et de danseuses dans le plus simple appareil, se voit sertie dans des aquariums géants agrémentés de plantes vertes, ou dans des peep shows criblés de lumières, tels des cobayes passant de la transe à la catalepsie. À la fin, les chœurs apparaissent vêtus en tenue de cosmonautes… De temps en temps sont projetées en énormes capitales des sentences de Hawking portant sur l’urgence de coloniser Mars, ou sur l’inexistence de Dieu, du paradis et de l’enfer. Transposant ainsi le mythe faustien dans un voyage interstellaire d’anticipation, Alvis Hermanis en propose une lecture ambigüe: si l’interface chaque jour plus performant entre l’intelligence artificielle et la vie biologique sur Terre détermine le pacte irréversible de l’homme avec la technologie, cette course sans fin à la connaissance pourrait s’avérer salvatrice… 

Une fascination grand écran

Quoiqu’il en soit, le sardonique Méphisto n’a pas fini de ricaner, à la scène comme à l’écran. Il faudra attendre le XXe siècle pour que Ferruccio Busoni (plus connu par ses transcriptions de Bach) achève, l’année même de sa mort en 1924, un Doktor Faust testamentaire, où une «duchesse de Parme» remplace sur le tard  Marguerite et où un enfant nu, un rameau fleuri en main, prend au final la place du magicien mort. Plus près de nous, Pascal Dusapin aura puisé quant à lui, non pas chez Goethe, mais dans la pièce élisabéthaine de Christophe Marlowe, pour son opéra en anglais, Faustus, the last Night, commande du Straatoper de Berlin en 2006. 

Faust se sera emparé du cinéma dès les premiers pas du muets: de Georges Méliès (Faust et Marguerite) à Henri Andreani (Faust, 1910) en passant par Alice Guy (Faust et Méphistophès, 1903). Murnau donne au docteur ses lettres de noblesse en 1926, avec son chef-d’œuvre, Faust, une légende allemande… 


Jusqu’au Faust baroque et luxuriant réalisé en 2011 par Alexandre Sokourov, le mythe traverse le septième art. 


Sans compter les innombrables films qui paraissent des transpositions plus ou moins littérales: sous La Beauté du diable de Réné Clair (1949) comme L’Imaginarium du docteur Parnassus de Terry Gilliam (2009), sous Mort à Venise de Visconti (1971) comme sous Phantom of the Paradise de Brian de Palma (1974), la veine faustienne est loin d’avoir rendu le dernier sang.

La Damnation de Faust, opéra d’Hector Berlioz. Opéra-Bastille. Jusqu’au  29 décembre 2015

Rémi Guinard
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