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COP21: l’Arctique, sentinelle mais surtout atout com’ du climat

Anne Denis, mis à jour le 11.12.2015 à 16 h 25

Pour symboliser l’urgence climatique, l’imagerie polaire est abondamment utilisée. Pas sûr que cette surexposition favorise la protection de l’Arctique.

Un activiste de Greenpeace déguisé en ours polaire sur la rivière Moskova, à Moscou, le 1er avril 2013 | REUTERS/Maxim Shemetov

Un activiste de Greenpeace déguisé en ours polaire sur la rivière Moskova, à Moscou, le 1er avril 2013 | REUTERS/Maxim Shemetov

Jeudi 3 décembre, Ice Watch, œuvre éphémère de l’artiste danois Olafur Eliasson, a été installée sur le parvis du Panthéon à Paris: douze morceaux d’icebergs pesant 80 tonnes au total, tout droit venus du Groenland et disposés en cercle, qui fondront lentement jusqu’au 11 décembre, date de la clôture de la COP21. Objectif de cette horloge de glace: «faire prendre physiquement conscience aux gens du réchauffement climatique. Ils pourront toucher [la glace], l’écouter craquer», a expliqué l’artiste au JDD, évoquant «la beauté incroyable» de la glace et «son âge, des centaines de milliers d’années». Le week-end du 5 et 6 décembre, les blocs avaient déjà bien fondu mais les promeneurs multipliaient avec plaisir les selfies devant la glace bleutée, sur fond de Panthéon.

Malgré tout, certains esprits chagrins risquent de trouver cette initiative, en marge d’une COP21 censée promouvoir une baisse des émissions de gaz à effet de serre, légèrement paradoxale. Découpés dans des icebergs flottant à la surface d’un fjord groënlandais, tractés au lasso, convoyés par cargo jusqu’au port danois d’Aalborg pour y être stockés en conteneurs réfrigérés avant d’être transportés jusqu’à Paris en camions frigorifiques: le bilan carbone du voyage à Paris de ces morceaux de banquise millénaire doit être passablement salé.

D’ailleurs, Olafur Eliasson ne nie pas le caractère peu écologique de son Ice Watch: «J’ai estimé son empreinte carbone et je l’ai mise en balance avec la force du message, explique-t-il au JDD. [...] Je pense qu’éthiquement l’importance du projet, son impact seront bénéfiques au final pour la planète.»

La glace qui fond, symbole absolu

Cette initiative est révélatrice de la charge affective de l’Arctique dans l’imaginaire collectif, mais aussi de sa récupération tous azimuts. Comme dit l’explorateur Jean-Louis Étienne, «le pôle Nord, ça parle à tout le monde».

Ces dernières années, pour sensibiliser l’opinion, l’imagerie de l’ours polaire menacé par la fonte de la banquise a été usée jusqu’à la corde. À l’approche de la COP21, les glaciers polaires sont devenus the place to be pour proclamer son intention de lutter contre le réchauffement climatique. En septembre 2015, Barak Obama s’est ainsi rendu en Alaska, escorté de grappes de journalistes, pour un show très étudié, se laissant filmer à la proue de son navire en train d’admirer un somptueux paysage de glaciers, ou s’approchant à pied du glacier Exit (qui a reculé de plus de 2 km en un siècle), pour expliquer aux photographes et aux télévisions: «C’est le meilleur indicateur qui soit sur le défi auquel nous sommes confrontés quand nous parlons de changement climatique.» Un mois plus tard, François Hollande prononçait des mots quasi identiques devant un autre glacier, islandais celui-ci, au cours d’un déplacement lui aussi fort médiatisé. Invité à la conférence du Cercle Arctique à Reykjavik, il s’est donc rendu au glacier Sólheimajökul, fondant lui aussi activement, d’où il a exhorté «ceux qui doutent du réchauffement, à venir ici»

Le président Barack Obama regardant le glacier Bear Glacier depuis un bateau dans le parc national de Kenai Fjords, en Alaska, le 1er 2015 | REUTERS/Jonathan Ernst

Évidemment, il n’est pas surprenant que les régions polaires, étendues quasi vierges infiniment photogéniques, servent de vitrine à la lutte contre le réchauffement de la planète, l’Arctique étant une «sentinelle avancée du climat», formule usée, elle aussi, mais légitime. Dans cette zone où siègent de très nombreux programmes de recherche internationaux, le réchauffement du globe est visible et tangible depuis longtemps: la banquise recule depuis deux à trois décennies, et de plus en plus rapidement. À l’été 2012, la réduction de sa surface totale a battu tous les records avec un minimum de 3,4 millions de km2, soit moitié moins qu’entre 1979 et 2000, selon le Centre américain de la neige et de la glace (NSIDC). Les experts s’attendent à la disparition totale de la glace d’été d’ici dix à trente ans. En outre, le réchauffement y est au deux à trois fois plus rapide que sur le reste dela Terre, en raison d’un effet boule de neige: la capacité de la banquise à réfléchir le rayonnement solaire (albedo) est très élevée (90%) tant qu’elle est épaisse et blanche puis diminue lorsqu’elle s’amincit jusqu’à devenir quasi nulle, la mer libre de glace absorbant au contraire près de 90% de l’énergie solaire. Donc, plus il fait chaud, plus la glace fond et, plus la glace fond, plus il fait chaud. Enfin, la fonte des glaces de terre, essentiellement du Groenland, contribue à l’élevation du niveau des océans.

«Outil de propagande citoyenne et politique»

Le problème, c’est que l’Arctique risque d’être peu protégé par son statut de symbole sacré, ou plutôt de hochet agité hypocritement. Pour preuve, juste avant son pèlerinage dans le Grand Nord, Barack Obama a accordé un permis définitif d’exploration de gaz et de pétrole à la compagnie Shell dans la mer des Tchouktches, au nord de l’Alaska, provoquant la fureur d’organisations écologistes comme Greenpeace.

«L’Arctique est un formidable outil de propagande citoyenne et politique pour la COP21 mais il n’est pas sûr que sa cause environnementale en retire des bénéfices, en dehors, bien sûr, d’un éventuel accord global ambitieux. D’ailleurs, même dans ce cas, l’accord ne prendrait pas en compte les spécificités des mondes polaires», estime Laurent Mayet, conseiller de Michel Rocard, ambassadeur français pour les pôles depuis 2009. En octobre, à Reykjavik , François Hollande a rappelé la position de la France à ce sujet, plaidant pour que l’océan Arctique ne soit pas traité comme les autres et pour que l’on «renonce à y exploiter la majorité des ressources connues».

En soi, la demande française n’a rien d’extravagant. De récents travaux des chercheurs Christophe McGlade et Paul Ekins montrent que, pour atteindre l’objectif d’une hausse maximale des températures de 2 degrés, il faut laisser dans le sol un tiers des réserves mondiales de pétrole, la moitié de celles de gaz et plus de 80% de celles de charbon. On pourrait donc trouver raisonnable d’appliquer au moins ce principe à la région ultra vulnérable du Grand Nord, l’une des dernières du monde encore préservées. Greenpeace milite depuis des années pour la sanctuarisation du pôle Nord. Michel Rocard –pourtant coauteur du protocole de 1991 déclarant l’Antarctique réserve naturelle– avait un temps songé à cette hypothèse pour l’Arctique avant d’y renoncer, expliquant «qu’aucun [pays] riverain n’en voulait».

Forme de schizophrénie

Il n’est pas surprenant que les régions polaires, étendues quasi vierges infiniment photogéniques, servent de vitrine à la lutte contre le réchauffement de la planète

Mais il est tout aussi évident que pas de ces pays riverains de l’océan Arctique –Canada, Danemark, Etats-Unis, Norvège, Russie– ne voudra davantage entendre parler de renoncer à «la majorité» de ses ressources, et la France le sait parfaitement. Car la fonte des glaces ouvre aussi la voie à une exploitation économique de cette région impensable auparavant. Pétrole, gaz, uranium, terres rares ou diamant deviennent accessibles, le fameux passage du Nord-Est devient praticable une grande partie de l’année, etc. L’emballement s’est accéléré après la publication d’une étude de l’Institut américain de géologie (USGS) en 2008 selon laquelle au nord du cercle polaire reposaient 13% des réserves mondiales de pétrole encore non découvert et 30% de celles de gaz. Depuis, les groupes pétroliers, de Gazprom à Total en passant par Statoil ou Shell, ont multiplié les projets.

Si la Russie et le Canada sont déterminés à exploiter ces richesses sans se laisser dicter quoi que ce soit par la communauté internationale, des pays réputés verts comme la Norvège ne sont pas en reste. Laurent Mayet évoque même «une forme de schizophrénie de la Norvège, qui ne jure que par les énergies renouvelables sur son sol [60%de son mix] mais exploite à tout va ses hydrocarbures pour les exporter». Des recettes gazières qui alimentent un fonds souverain de plus de 745 milliards d’euros, destinée à financer les retraites futures des Norvégiens.

Certes, beaucoup d’experts se demandent si les estimations de l’USGS n’ont pas été surévaluées. Nombre d’explorations n’ont rien donné, et Shell a annoncé en septembre renoncer à ses forages en Alaska malgré le feu vert d’Obama et les milliards déjà investis. Des projets sont en rade, tel l’énorme complexe gazier russe Chtokman, en mer de Barents (Gazprom associé à Total).

Évidemment , ce reflux est lié en grande partie à la chute du prix du brut. À 45 dollars le baril –ou moins–, forer dans des conditions climatiques dangereuses, éprouvantes et surtout ultra coûteuses, est insensé. Mais ce ne le sera plus tout lors de la prochaine envolée des cours. Bref, l’Arctique semble donc bien un cas exemplaire de «la Com21», selon l’expression désabusée lâchée par un expert du Giec, à quelques jours de la fin du Sommet sur le Climat.

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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