Monde

Au Mexique, de forts soupçons autour de la générosité du Téléthon

Thomas Goubin, mis à jour le 12.12.2015 à 16 h 52

Pour une partie de la société mexicaine, le Téléthon ne serait qu'une vaste farce qui permet aux politiques de se décharger de leurs responsabilités et aux entreprises donatrices d'échapper à l'impôt. Une œuvre sur laquelle pèse aussi l'ombre encombrante des Légionnaires du Christ …

Dans un des centres de réhabilitation infantiles Téléthon au Mexique | Gobierno Aguascalientes via Flickr CC License by CC

Dans un des centres de réhabilitation infantiles Téléthon au Mexique | Gobierno Aguascalientes via Flickr CC License by CC

«Pas un peso au Téléthon.» À l'approche de la grande messe caritative, c'est un mot d'ordre qui fleurit chaque année sur les réseaux sociaux. Pas en France, mais au Mexique, où le marathon télévisuel, qui a lieu cette année le 12 décembre et a permis de recueillir 480 millions de pesos en 2014 (plus de 27 millions d'euros), finance notamment la création et le fonctionnement de centres de réhabilitation infantiles Téléthon (Crit), où sont pris en charge des enfants handicapés moteurs, physiques, et souffrant de cancer.

La collecte débute toutefois plus d'un mois avant le show télé, quand les rayons des supermarchés commencent à se peupler de produits qui affichent le logo rosé de l'oeuvre caritative, de boîtes de thon à du pain de mie. Volontairement ou par inertie, le consommateur peut ainsi soutenir la bonne œuvre comme il peut aussi décider de laisser quelques centimes au Téléthon quand il passe à la caisse.

Retenues sur salaire

Cet argent, comme celui collecté lors du marathon télévisuel, a notamment permis de construire 21 CRIT depuis 1997, distribués dans tout la république mexicaine. Pas de quoi faire souffler un vent de révolte, même virtuel, a priori… Sauf à gratter sous le vernis de l'œuvre de bienfaisance.

C'est ce à quoi c'est attelé le chercheur en sciences économiques de l'université de Guadalajara, Andrés Valdez Zepeda, auteur d'une essai intitulé «La Farce du Téléthon», publié en 2006 .

«Quand j'ai commencé mon étude, j'ai reçu des courriers d'employés d'entreprises donatrices qui m'expliquaient, révoltés, que leurs supérieurs leur retenaient d'office une partie de leur salaire pour la donner au Téléthon, sans même les sensibiliser à la cause», déclare-t-il à Slate.

Opérations de fraude fiscale

Réalisé au moins en partie par les salariés, le don est toutefois fait au nom de l'entreprise, dont un dirigeant peut aller ensuite parader, la générosité en bandoulière, sur le plateau de Televisa, où pendant 24 heures, acteurs de telenovelas, chanteurs de variété, ou présentateurs vedette se succèdent pour exhorter la population à la générosité. Pour l'entreprise, le bénéfice est double: en donnant pour les enfants handicapés, elle réduit le montant de son impôt , tout en positionnant sa marque comme socialement responsable. «L'argent que perd le fisc pourrait être utilisé pour financer la politique d'aide aux enfants handicapés», estime Valdez Zepeda. Au-delà des suspicions sur les réelles motivations de grandes groupes mexicains, pour le chercheur, le Téléthon couvre finalement des opérations de «fraude fiscale», puisque les dons ne viennent pas intégralement des caisses des entreprises. Mais pas de fisc pour s'en émouvoir.

Donner davantage au Téléthon qu'au DIF (institution publique d'assistance sociale) permet à un politicien de se montrer à la télé

Zepeda

Les relations entre l'État et le Téléthon constituent d'ailleurs une autre zone d'ombre qui brouille l'image de l'oeuvre philanthropique. Selon des documents reçus par le chercheur, l'entreprise pétrolière d'État, Pemex, a ainsi contrarié ses salariés à donner à l'oeuvre promue par Televisa, la plus puissante chaîne mexicaine. Plus proche de nous, plusieurs documents et témoignages anonymes recueillis au mois d'octobre par le quotidien de gauche, la Jornada, indiquent que des directions d'établissements scolaires de l'État de Veracruz contraignent le personnel enseignant à donner au Téléthon.

Communication politique

De manière plus officielle, nombre de gouvernements régionaux et municipalités ont pris l'habitude de contribuer généreusement au Téléthon. En 2003, l'État de Mexico, détenu par le PRI, a ainsi versé 30 millions de pesos (1,7 million d'euros). Un État comme celui du Sonora (nord du Mexique) a même fait passer dans la loi l'obligation de verser au moins 38 millions de pesos (2 millions d'euros) pendant dix ans au Téléthon, à partir de 2009. «Donner davantage au Téléthon qu'au DIF (institution publique d'assistance sociale) permet à un politicien de se montrer à la télé et d'entretenir de bonnes relations avec Televisa, un acteur médiatique prépondérant», estime Zepeda.

En octobre 2014, quelques semaines avant la tenue de la dernière édition du Téléthon, le comité de l'ONU pour les droits des personnes handicapées, s'est ajouté au rang des détracteurs de l'oeuvre caritative. L'organe composé d'experts indépendants a notamment reproché aux pouvoirs publics mexicains de financer le Téléthon, plutôt que de faire face à ses obligations dans la prise en charge des personnes handicapées. «Le Comité demande à l'État d'établir une distinction claire entre le caractère privé des campagnes Téléthon et les actions que l'État doit entreprendre pour la réhabilitation des personnes handicapées», était-il indiqué dans les conclusions du rapport. 

«Marketing de l'émotion»

Selon un recensement de 2012 de l'Institut national de statistique et de géographie (Inegi), 7,7 millions de Mexicains souffrent d'un handicap, dont 7,3% sont des enfants de zéro à 14 ans, la cible du Téléthon. En 2015, le secrétariat à la santé n'a pourtant dédié que 40,5 millions de pesos aux soins des personnes handicapées, moins de 10% de la collecte annuelle du Téléthon.

Dans les conclusions du rapport, le Comité de l'ONU estimait aussi que le Téléthon «promeut le stéréotype de la personne handicapée comme objet de charité». «Il s'agit d'un marketing de l'émotion, appuie Valdez Zepeda, exposer des dizaines d'enfants en chaises roulantes qui ont du mal à bouger mais sourient, cela ne peut que toucher le cœur des gens, mais le bien-être social n'est pas forcément le but de ceux qui les mettent en scène.» Face aux critiques de l'ONU, le président de la Fondation Téléthon, Fernando Landeros, est monté au créneau, assurant que l'organisme international s'était laissé influencé «par deux trois rumeurs populaires dans certains cercles politiquement corrects».

Quoiqu'il en soit, la Fondation Téléthon semble avoir pris conscience qu'il était temps de répondre aux critiques puisqu'elle a lancé ces dernières semaines une campagne pour «rendre des comptes clairs». Une manière de lutter contre certaines idées reçues qui veulent, par exemple, que pour 83% des Mexicains, Televisa profite économiquement de l'œuvre de charité, via des déductions d'impôts, selon un sondage réalisé en 2014. Une bonne partie de l'hostilité envers l'oeuvre philanthropique peut d'ailleurs être attribuée à la nature de son diffuseur, perçu comme proche du pouvoir. Si proche, que l'épouse du président, Enrique Peña Nieto, Angelica Rivera, est une ex-actrice de la puissante chaîne de télévision.

Rire jaune

À l'automne 2014, Rivera s'était d'ailleurs retrouvée au cœur d'un scandale quand elle avait assuré que la «Maison Blanche», luxueuse propriété qu'une enquête d'un programme radio de Carmen Aristegui, attribuait à son mari de président, lui appartenait. Lors d'une intervention via YouTube, Rivera assurait qu'elle avait payé la demeure estimée à 54 millions de pesos, grâce à ses émoluments d'actrices, ce qui avait fait rire jaune au Mexique. La première dame avait notamment expliqué avoir reçu comme liquidation (solde de tout compte) de sa relation de 25 années avec Televisa, 88 millions de pesos, en 2010. «Si Televisa peut payer 88 millions de pesos à Rivera pourquoi ne financent-ils pas directement les Crit?», grinçait un meme, mis en ligne à l'automne 2014.

Le Téléthon mexicain utilise d'ailleurs les mêmes procédés que les Légionnaires en investissant une partie des donations dans des produits financiers, parfois risqués

Une autre relation de la Fondation Téléthon n'a rien fait pour améliorer la réputation de la bonne œuvre. Dans son enquête pour Emeequis, le journaliste Raul Olmos révélait ainsi en novembre 2014 que Fernando Landeros avait été un proche du curé Marcial Maciel, le fondateur des Légionnaires du Christ, mouvement longtemps cité en exemple par le Vatican, avant que la double vie de son fondateur ne soit révélée: abus sexuels sur mineurs, enfants conçus avec plusieurs femmes… En 2006, le Vatican, longtemps sourd aux plaintes qui courraient depuis les années 1950, avait invité Maciel à renoncer à tout ministère sacerdotale, deux ans avant sa mort.

La voie du paradis

Pour le spécialiste des Légionnaires du Christ, Bernardo Barranco, «le cœur de cible (des Légionnaires) sont les riches, et les œuvres de charité ou d'assistance complètent ce modèle, (…) cette pastorale qui vise à rendre supportable le privilège d'appartenir à l'élite dans ce pays». Dit prosaïquement: si je donne à une œuvre comme le Téléthon, je m'achète le paradis. Mais le Téléthon est-il vraiment une création de ces entrepreneurs de Dieu, comme les nomment Barranco, pour mettre en exergue leur capacité à capter les ressources des plus fortunés, qu'il forme dans ses établissements privés (université Anahuac, Cumbres...)? Fernando Landeros le nie, comme il nie appartenir à Regnum Christi, le mouvement laïc de l'organisation, mais il reconnaît avoir été un proche de Maciel, qu'il considère aujourd'hui comme «un homme profondément malade».

Difficile toutefois de ne pas lier le Téléthon aux Légionnaires du Christ, alors que la Fondation partage les mêmes locaux qu'une association comme Lazos, dont Landeros est aussi à la tête et qui est née comme une mission des Légionnaires. Selon l'enquête d'Emeequis, le Téléthon mexicain utilise d'ailleurs les mêmes procédés que les Légionnaires en investissant une partie des donations dans des produits financiers, parfois risqués. Et certains placements interpellent pour le moins, comme ceux en bons des États du Michoacan et du Chiapas, malgré l'endettement critique de ces entités. Ces États sont évidemment des contributeurs du Téléthon... La Fondation investit également dans des titres du groupe alimentaire Bimbo, autre donateur. «C'est comme si une main apportait de l'argent et que l'autre recevait un financement», écrit Raul Olmos.

Cri du désespoir

Malgré ces suspicions d'arrangements entre puissants amis, le montant de la collecte réalisée le jour du show télé augmente bien chaque année, depuis 1997. Reste qu'en 2014, devant le risque d'une première baisse dans l'histoire du Téléthon, le présentateur de Televisa, Carlos Loret de Mola, s'était mis à supplier les téléspectateurs, dans un message où il n'était pas loin de mettre en cause son employeur. «Vous pouvez responsabiliser pour la Maison Blanche à Enrique Peña Nieto, à Angelica Rivera, et même à Televisa pour trop payer son actrice, mais pourquoi le faire payer aux enfants? Ils n'ont rien à voir avec cela.»

Cela ressemblait à un cri du désespoir, pour une œuvre à la réputation ternie, mais dont les organisateurs continuent de plaider leur bonne foi, en martelant que les Crit accueillent 35000 patients. «Personne ne remet en cause le but de cette œuvre, mais que des entreprises en soient les bénéficiaires et que le gouvernement délègue à une initiative privée ce qui devrait être de son ressort est critiquable», conclut Andrés Valdez Zepeda

Thomas Goubin
Thomas Goubin (20 articles)
Journaliste
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