Culture

«Le Roi Carotte», le spectacle dont on a besoin

Jean-Marc Proust, mis à jour le 24.12.2015 à 14 h 23

L’Opéra de Lyon ressuscite «Le Roi Carotte», un Offenbach oublié, qui n’a pratiquement pas été joué depuis plus d’un siècle. Une «féérie» fastueuse pour un titre absurde, confiée à Laurent Pelly, metteur en scène inventif et drolatique. Dans l’ambiance plombée de cette fin 2015, on n’a qu’une seule envie: rire et s’émerveiller.

Répétition de l’opéra «Le Roi Carotte» | Stofleth/avec l’aimable autorisation de l’opéra de Lyon

Répétition de l’opéra «Le Roi Carotte» | Stofleth/avec l’aimable autorisation de l’opéra de Lyon

Pour le mélomane, le nom d’Offenbach est évidemment associé aux fêtes de fin d’année. Champagnes, cuisse légère, cocus benêts, mythologie grotesque, musique endiablée ou élégiaque, le cocktail s’impose avec succès depuis le coup d’éclat d’Orphée aux enfers (1858), dont le galop infernal à lui seul suffirait à la gloire du compositeur. En sortant de la salle, chacun fredonne, enivré, quelques airs fameux («Dis-moi Vénus…») où l’humour voisine souvent avec l’absurde, («Ah! Que j’aime les militaires!», «Il grandira parce qu’il est espagnol.»), Offenbach ayant bénéficié des services de librettistes de grand talent, Crémieux, Meilhac et Halévy, capables de tisser des dialogues toujours savoureux aujourd’hui.

Les théâtres affichent donc avec un égal bonheur ses pièces maîtresses, de La Belle Hélène à La Grande-duchesse de Gerolstein, en passant par La Périchole ou La Vie parisienne, sans oublier le chef-d’œuvre ultime: Les Contes d’Hoffmann. Une dizaine d’œuvres qui ne reflètent qu’imparfaitement la production pléthorique d’Offenbach, qui a composé près d’une centaine d’ouvrages scéniques, que l’on redécouvre progressivement. Et souvent avec bonheur. Le Roi Carotte, largement oublié, est de ceux-là.

Féérie potagère

Créé en 1872 au Théâtre de la Gaîté, il s’agit à la fois d’un opéra-bouffe et d’une féérie musicale, qui étale alors ses fastes durant plus de six heures –avec trois entractes. Car le spectacle bénéficie de moyens colossaux. Il y a plus de vingt-quatre tableaux, et autant de décors plus ou moins fantastiques, des ruines de Pompéi (oui, on se déplace dans le temps) au potager, en passant par un désert ou un royaume… Quelque quarante personnages, dont la bagatelle de seize rôles principaux, participent à une intrigue complexe, bénéficiant de costumes fastueux autant que fantaisistes: fourmis, insectes, singes, abeilles et, bien sûr, légumes…

Affiche «Le Roi Carotte» d’Henri Meyer (1892) | via Wikimedia Commons (domaine public)

Le public admire les changements de décors à vue, les machineries et des effets spéciaux qui feront date dans l’histoire du théâtre. Ainsi, on y disloque et démembre un vieillard pour le reconstruire en jeune homme, un «trucage répertorié dans plusieurs manuels théâtraux», relève Jean-Christophe Keck, musicologue et chef d’orchestre, spécialiste d’Offenbach. Bref, pour 1872, Le Roi Carotte est un «véritable blockbuster!» s’enthousiasme Laurent Pelly, le metteur en scène qui va ressusciter l’œuvre à Lyon, avec l’aide de ses complices habituels (Agathe Mélinand, Chantal Thomas…).

Un blockbuster peu rentable

Rapidement, le succès est au rendez-vous. Malgré les dimensions du théâtre de la Gaîté (2.100 places), l’œuvre se joue à guichets fermés. Pourtant, en raison des coûts de la production, la rentabilité reste faible. S’y sont ajoutées les exigences de Victorien Sardou, metteur en scène pointilleux, «capable de passer deux heures pour expliquer son rôle à un simple figurant» et qui n’a cessé de reporter le jour de la première.

Malgré plusieurs reprises (à New York notamment), l’œuvre reste trop coûteuse. Alors, elle disparaît progressivement du répertoire. Absente des scènes au XXe siècle, elle n’existe au disque que par de rares extraits. Si l’on excepte quelques représentations en format réduit, elle n’est désormais connue que de réputation. «C’est la première fois que je monte un ouvrage sans l’avoir entendu au préalable!» s’amuse Laurent Pelly, qui connaît pourtant bien Offenbach pour avoir porté sur les planches la plupart de ses œuvres. Et, «intrigué par ce titre», rêvait depuis longtemps de la porter sur les planches.

Esquisse de costume pour l’Opéra de Lyon | avec l’aiarLaurent Pelly

Petit traité politique de la carotte

Mais d’où sort donc ce potager? Légumes, insectes… On songe bien sûr à Alice aux Pays des merveilles, roman publié par Lewis Carroll en 1865, comme à l’univers pictural d’un Jérôme Bosch ou d’un Richard Dadd. Ces références n’ont pu échapper à Jacques Offenbach et Victorien Sardou, lorsqu’ils s’attaquent au Roi Carotte, pour y mêler personnages humains, animaux et légumes.

Liés par une solide amitié, les deux hommes commencent à y travailler en 1869, mais ne l’achèveront que trois ans plus tard, explique Jean-Christophe Keck. La guerre est passée par là et la France vit le traumatisme de la défaite. Entre temps, Offenbach a dû s’exiler. Né à Cologne, il a fait toute sa carrière en France, et obtenu sa naturalisation. Pourtant, le voici qui devient suspect; il est considéré comme un espion à la solde de l’Allemagne… Et, outre-Rhin, les Allemands le voient comme un traître! Il part en Espagne et en Italie. Revenu à Paris, il se remet à l’ouvrage.

Créée en janvier 1872, la «féérie» connaît un succès populaire non dénué d’arrière-pensées. Le Roi Carotte montrant les dérives de l’exercice du pouvoir, les Républicains y voient une satire de Napoléon III, tandis que les Bonapartistes applaudissent une pièce qui raille une République encore fragile. Ce «succès phénoménal» est ambigu aussi: créé à trois jours d’intervalle, Fantasio connaît un échec cuisant, après une cabale peu glorieuse, la «presse accusant Offenbach d’être à l’origine de la défaite. En faisant danser le Second Empire au son de ses opérettes, il aurait démoralisé la France… Alors que c’est l’inverse, comme le montre La Grande-duchesse de Gerolstein, où il met en garde contre le militarisme!» regrette Jean-Christophe Keck.

Une carotte candide

Dans Le Roi Carotte, chacun entend donc ce qu’il souhaite. «Il n’y a rien de tel que des légumes pour faire passer des messages politiques, observe le musicologue. Les légumes sont inattaquables!» D’autant plus que l’œuvre n’a rien d’une tragédie. Le tyran est «un monstre extrêmement méchant mais il reste une racine!» renchérit Laurent Pelly, qui décrit un «royaume d’opérette avec une sorcière, un génie, un prince noceur…» Néanmoins, la satire politique s’impose, avec des dirigeants médiocres et un peuple versatile qui pousse un roi dehors pour reprocher les mêmes choses à son successeur avant de le faire revenir… «C’est tout simplement l’alternance!» s’amuse Jean-Christophe Keck. Qui y voit en fait un conte philosophique:

«On dit que Victorien Sardou se serait inspiré d’un Conte d’Hoffmann, mais, dès que j’ai lu le livret, j’ai pensé à Voltaire. Celui de Candide ou de Zadig. Le texte est très éloigné des autres œuvres de Victorien Sardou, Madame Sans-Gêne ou Tosca. Le livret est très moderne, empruntant à la science-fiction ou déroulant des tirades très réfléchies sur la vanité du pouvoir…»

Répétition de l’opéra «Le Roi Carotte» | Stofleth/avec l’aimable autorisation de l’opéra de Lyon

Une musique maniaco-dépressive

Absent des théâtres depuis des décennies, Le Roi Carotte n’a plus guère de tradition d’interprétation, ni scénique ni musicale. D’où le travail d’archéologue mené par Jean-Christophe Keck. «C’est le pire chantier que j’aie jamais connu!» s’exclame-t-il. Pour établir une partition complète, il a puisé aux trois sources connues: le matériel orchestral, le manuscrit autographe et la partition chant piano, «aucune de ces sources ne correspondant aux autres». S’y ajoutait une difficulté supplémentaire: Offenbach, qui avait l’habitude de retoucher la musique durant les répétitions, s’est amusé à le faire également après les premières représentations!

Il n’y a rien de tel que des légumes pour faire passer des messages politiques

Jean-Christophe Keck, musicologue et chef d’orchestre

Jean-Christophe Keck se dit néanmoins récompensé par une musique «fabuleuse, très maniaco-dépressive comme toujours chez Offenbach, parce qu’extrêmement diverse et variée. Rien n’est d’un seul tenant et ce qui fait son génie. On passe d’une ronde légère à un nocturne lyrique. Au premier acte, la romance des fleurs, tout en élégance, tendresse et sensibilité, est un petit bijou. Et cet acte se conclut avec des cors et trombones qui imitent des éternuements».

De même, il s’avère aujourd’hui impossible de savoir à quoi ressemblaient les premières représentations. Ce qui paradoxalement réjouit Laurent Pelly, qui se dit «toujours excité à l’idée de montrer des choses inmontrables». L’œuvre a été raccourcie et ne dure plus que trois heures, entractes compris, nombre de dialogues parlés ayant disparu. Le metteur en scène souligne l’ampleur du défi: «Il y avait 120 personnes sur scène! Je ne sais pas comment ils ont pu faire…» Il évoque une «rêverie archéologique» avec le passage à Pompéi, prévoit de transposer les tableaux botaniques ou entomologiques dans un univers à la fois «scientifique et farceur», se plaçant sous les références prometteuses du burlesque, celui des Marx Brothers et des Monty Pythons.

Esquisse de costume pour l’Opéra de Lyon | Avec l’aimable autorisation de Laurent Pelly

On ira à Lyon, avec des souvenirs réjouis. Ceux d’autres opéras d’Offenbach confiés à Laurent Pelly (La Grande-duchesse de Gerolstein, Orphée aux enfers, La Vie parisienne…). Disons-le simplement: dans la morosité qui a suivi le 13 novembre, on a envie de cette découverte, de s’émerveiller et de rire de bon cœur. Comme celle de 1872, la France de 2015 en a bien besoin.

Le Roi Carotte

(Jacques Offenbach, Victorien Sardou)

À l’opéra de Lyon

Du 12 décembre au 1er janvier (neuf représentations, places de 14 à 94 euros); un enregistrement DVD est prévu

Compte rendu post-spectacle

Cela pourrait être une pièce de musée, qu’on découvrirait avec curiosité. Ramené à deux heures et demie, cet Offenbach oublié est un excellent spectacle, vif, drôle, rythmé, digne de figurer au répertoire.

Évidemment, l’Opéra de Lyon n’a pas lésiné sur les moyens, comme en témoignent les impressionnants décors de Chantal Thomas, alliant faste et fantaisie. Ainsi de ce gigantesque panier à salade (une prison, forcément) et de ce non moins grand moulin à légumes, où le roi Carotte terminera broyé sa brève carrière de monarque.

Dans ce bel écrin, Laurent Pelly déploie son énergie habituelle, et surtout son sens des mouvements scéniques qui fait de chaque scène comme un ballet. D’autant plus méritoire pour les chanteurs et choristes qui déambulent dans des costumes délirants, qui en navet, qui en fourmi (une scène digne de Pixar).

La distribution est tout aussi stimulante, avec des chanteurs d’une retenue très british (Yann Beuron), à la poésie lunaire ((Julie Boulianne) ou sérieusement déjantés (Antoinette Dennefeld et, bien évidemment, Christophe Mortagne dans le rôle-titre). Comment cette Carotte a-t-elle pu rester si longtemps négligée?

 

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (173 articles)
Journaliste
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