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Comment Cristina Kirchner a réussi à envoûter une nation de machos

Daphnée Denis, mis à jour le 10.12.2015 à 15 h 36

La deuxième femme à gouverner l'Argentine a réussi à tourner les stéréotypes machistes latino-américains en sa faveur.

Cristina Kirchner, le 25 novembre 2015. REUTERS/Enrique Marcarian.

Cristina Kirchner, le 25 novembre 2015. REUTERS/Enrique Marcarian.

«Je suis loin d’être ultra-féministe. Regardez comment je me coiffe, je me peinturlure comme une porte depuis que j’ai quinze ans. J’adore faire ressortir ma féminité mais je respecte aussi celles qui n’aiment pas ça. Moi, j’aime être femme, et parce qu’on est femme, parfois, on est discriminée.»

Ces mots sont ceux de la présidente sortante d’Argentine, Cristina Kirchner. Une présidente «non féministe», donc. Mais tout de même la deuxième femme chef d’Etat au pays des gauchos, et la première à finir ses deux mandats, Isabel Peron ayant été renversée par un coup d’état militaire en 1976.

Faute de pouvoir se présenter pour un troisième mandat consécutif, Kirchner quitte le pouvoir après douze ans à la tête du pays, d’abord en tant que Première dame pendant la présidence de son mari Nestor, aujourd’hui décédé, puis en tant que chef d’Etat. Mise en échec par la victoire du candidat d’opposition, le libéral Mauricio Macri, elle s’en va pourtant avec une cote de popularité située entre 40 et 50%. On n’avait pas vu un tel niveau de soutien pour un régime sortant en Argentine depuis le retour de la démocratie.

Comment une femme, clivante certes, mais également adulée, a-t-elle réussi à captiver une nation sud-américaine encore profondément sous l’emprise d’une conception patriarcale de la société?

Une exception argentine

«En Argentine, le rôle des femmes en politique a été révolutionnaire, dans toute sa complexité», explique Federico Finchelstein, professeur d’histoire à la New School à New York. Il y a d’abord eu Eva Peron, ou Evita, la célèbre femme du président Juan Peron, auquel le principal système politique argentin, le péronisme, doit son nom. C’est à Evita qu’on attribue d’avoir encouragé le droit de vote féminin en Argentine en 1947. C’est également elle qui a organisé le mouvement des femmes péronistes avant de mourir d’un cancer à 33 ans. Vient ensuite Isabel Peron, la troisième épouse de Juan Peron, et la première femme chef d’Etat en Amérique Latine.

«Dans les années 1940, il n’y avait pas de femme politique au monde comme Evita, un point c’est tout, continue Federico Finchelstein. Si vous comparez l’Argentine et les Etats-Unis, le rôle qu’y jouent les femmes en politique, il est évident que la société la moins ouverte est celle des Etats-Unis. Aujourd’hui, la nouvelle gouverneure de Buenos Aires, Maria Eugenia Vidal, est une femme, la vice-présidente-élue Gabriela Michetti est une femme, vous avez une représentation égale hommes-femmes à la Cour suprême, la procureure générale est une femme…»

Et pourtant, il n’est pas simple d’être femme, politique ou non, en Argentine. Il suffit de voir la campagne made in Buenos Aires #NiUnaMenos («pas une de moins») demandant que des lois claires soient votées contre la violence de genre et le féminicide. Ou, en ce qui concerne Kirchner, se référer à une couverture du tabloïd Noticias, en 2012: un dessin de la présidente tête renversée, grimaçant d’extase, illustration crasse de l’article «La jouissance de Cristina». «Chaque jour, la présidente se montre plus légère, sensuelle et même insolente», renchérissait l’auteur. Sur le site de la revue, une vidéo animée de la présidente se masturbant, aujourd’hui effacée par YouTube. Difficile d’imaginer un tabloïd, quel qu’il soit, publier une vidéo-fiction pornographique dont le protagoniste serait un leader latino mâle. Preuve que si les femmes sont inclues en politique en Argentine, leur place n’est pas tout à fait la même que celle des hommes.

L’ambivalence au pouvoir

«Cristina», comme la désignent à la fois ses supporters et ses détracteurs, s’est souvent dite blessée des commentaires misogynes dont elle fait l’objet. «Il y a un plus et un moins à payer quand on est une femme, avait-elle confié au journaliste Hernan Brienza dans une interview sur la chaîne publique. Il y a des choses qu’on me dit, on m’appelle la jument, ou la pute, pardon de le dire à haute voix, mais c’est ce qu’ils disent et ensuite ça passe au journal télévisé.»

Malgré tout, en tant que politique, Kirchner a toujours assumé un rôle ambigu en ce qui concerne les droits des femmes. «Prenez ce qui est probablement la plus grande réussite de son administration, son soutien pour le mariage pour tous, et combinez cela avec sa politique férocement anti-avortement: il y a une forte ambivalence, une manière d’adopter un rôle à la fois traditionnel et novateur», analyse Finchelstein.

Cette ambivalence pourrait être une des clés de son succès. Si, comme Evita en son temps, Cristina s’est d’abord définie en relation à son époux, Première dame dans l’ombre de son présidentiel mari, elle a ensuite tourné cette situation à son avantage. Pour le journaliste Bruno Bimbi, «comme il était inconcevable qu’une femme puisse gouverner d’elle même, (lors de son premier mandat), on a parlé du gouvernement du mariage Kirchner ou pire du mariage présidentiel… Mais quand il [Nestor Kirchner, ndlr] est mort et qu’elle a gagné avec plus de voix qu’il n’en avait jamais obtenues lors d’une élection nationale, cet argument n’a plus eu lieu d’être.»

Veuve en noir pendant sa deuxième campagne présidentielle, Kirchner séduit aussi par son deuil «traditionnel», pour Federico Finchelstein. Un deuil «à la méditerranéenne», que «99% des Argentines ne feraient pas». Comme Evita, Kirchner se démarque du féminisme, tout en assumant son goût du luxe, du maquillage, des «choses de fille». Elle prétend se plier aux codes du patriarcat tout en dirigeant l’Argentine de manière entièrement autonome. Ses politiques sociales, son opposition aux «fonds vautours» américains, son anti-impérialisme et son opposition au FMI survivent à son époux. Loin d’être la marionnette d’un homme, Cristina Kirchner «mène le processus politique depuis le début, et on l’a vu à la mort de son mari», constate Federico Finchelstein.

Un présidentialisme gonflé aux stéroïdes

Par dessus tout, le succès de Cristina Kirchner s’explique par son instinct politique hors pair dans une nation où l’on dirige quasi-exclusivement à travers la personnalisation du pouvoir. En tant qu’idéologie, le péronisme argentin semble difficile à définir, puisqu’il regroupe des politiques de droite comme de gauche, dont les seuls points communs sont le populisme et le nationalisme. Mais une chose est sûre, Kirchner a compris comment s’adresser aux foules de péronistes: comme si elle était la voix de la raison.

«Comme Juan Peron, elle pense que la vérité lui appartient, elle a renforcé le pouvoir exécutif, elle a crée une sorte de présidentialisme gonflé aux stéroïdes», explique Federico Finchelstein. Jouant de cette idée du rôle traditionnel de la femme, elle s’est souvent présentée comme une mère face à ses supporters. Ou comme une maîtresse d’école donneuse de leçons.

«Silence, s’il vous plaît, écoutez-moi. Vous n’êtes pas des militaires, vous êtes des militants, martelait-elle à un public en liesse lors de sa première apparition publique après le premier tour de l’élection présidentielle. Je ne veux pas voir de militants parler mal des autres, je veux vous voir expliquer [les dangers d’un retour de la droite au pouvoir]

Même après la défaite de son candidat, Daniel Scioli, Kirchner refuse d’apparaître affaiblie, quitte à ne pas apparaître tout court. Elle n’assistera donc pas à la cérémonie d’investiture de son successeur, Mauricio Macri, et ne lui remettra pas le bâton de commandement en personne –une première en trente ans de démocratie.

Homme ou non, Macri, qui n’est pas péroniste, aura du mal à égaler la popularité de la présidente sortante. Si on s’attend à ce qu’il revienne sur beaucoup des politiques du gouvernement qui le précède, il ne risque pas de se montrer plus féministe. «Au fond, toutes les femmes aiment être sifflées, recevoir un compliment dans la rue, avait-il dit à la radio alors qu’il était encore maire de Buenos Aires. Je ne crois pas celles qui disent qu’elles n’aiment pas ça.»

Daphnée Denis
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Journaliste
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