L'État islamique vote Front national

Le 8 octobre 2015, dans le sud de la France I SYLVAIN THOMAS / AFP

Le 8 octobre 2015, dans le sud de la France I SYLVAIN THOMAS / AFP

Toute politique qui déboucherait sur des conflits confessionnels et des replis identitaires sert la stratégie de Daech, qui vise à déclencher des représailles contre des musulmans pour les pousser à se radicaliser.

Avec les coups de tonnerre du 13 novembre qui ont marqué les semaines ayant précédé les élections régionales, les terroristes de Daech ont déjà marqué un point dans l’électorat français. La xénophobie se libère dans l’extrême droite, la radicalisation des islamistes sort de l’ombre, les risques d’affrontements s’accroissent.

Dans ce contexte, les candidats frontistes ont martelé le thème de l’insécurité à l’occasion des élections régionales. Ils en ont tiré des dividendes. Les résultats l’ont confirmé à l’issue du premier tour, grâce à la fois à une plus forte mobilisation de l’électorat FN et à des votes d’adhésion que la crainte de nouveaux attentats a libéré. «Après les attentats, on observe parmi les préoccupations des Français un pic sur les thématiques favorables au Front national (insécurité, immigration…)», notait un sondage Ipsos peu avant que le rendez-vous des urnes. Le parti de Marine Le Pen enregistrait alors une poussée des intentions de vote de quatre points par rapport aux sondages réalisés avant les attentats.

Pourtant, rien n’a jamais démontré que la mise en œuvre des thèses sécuritaires frontistes seraient plus efficaces pour la paix dans le pays que les politiques appliquées jusqu’à ce jour par les partis au gouvernement. On peut même craindre le contraire.

Fracture et réactions identitaires

Compte tenu des déclarations assumées des dirigeants du Front national, tant à propos de l’immigration que des musulmans, le vote FN revient à donner quitus aux élus frontistes pour élargir la fracture entre nationaux et immigrés, entre chrétiens et musulmans. On serait alors bien loin de l’esprit de la loi de 1905 sur la laïcité qui est l’un des socles de  la vie en collectivité de tous les Français, quelle que soit leur confession. La montée de l’extrême droite est ainsi de nature à aggraver les oppositions qui existent déjà au sein de la population.

Forts d’une légitimité nouvelle tirée des urnes, les extrémistes au racisme décomplexé ne manqueraient pas de s’y engouffrer

On n’est pas dans une hypothèse d’école. Forts d’une légitimité nouvelle tirée des urnes, les extrémistes au racisme décomplexé ne manqueraient pas de s’y engouffrer pour déclencher des conflits à l'intérieur de la population, aussi bien contre des immigrés que d’autres Français en fonction de leur confession. Et de créer ainsi des ambiances délétères propices à toutes les formes de représailles, dans tous les sens, les victimes d’hier devenant les agresseurs de demain dans une spirale infernale.

Ces représailles seraient évidemment le meilleur moyen de provoquer des réactions identitaires qui elles-mêmes, en créant un terreau favorable aux affrontements, ne peuvent qu’engendrer une escalade. C’est le sens des propos du Premier ministre Manuel Valls lorsqu’il évoque le risque de «guerre civile». Or, c’est l’objectif même des terroristes de Daech.

L’affrontement des extrêmes, une stratégie globale

Ces  fanatiques «sont dans une logique de fin des temps, de calendrier apocalyptique. (…) Ce qu’ils veulent, ce sont des représailles, ils veulent qu’on tue des musulmans.(…) Ils veulent la guerre civile en France», martelait Jean-Pierre Filiu, professeur d’études moyen-orientales à Sciences Po sur France Inter au lendemain des attentats du 13 novembre.

Il ne s’agit pas d’un mauvais scénario. L’action de ces fanatiques consiste précisément à déstabiliser les sociétés –pas seulement occidentales– afin que les musulmans glissent vers le fondamentalisme et le djihad.  

D’autres spécialistes de l’islam sont sur la même ligne, comme Gilles Kepel, politologue, membre de l’institut universitaire de France. «Ce que souhaite l’EI, c’est déclencher la guerre civile, affirmait-il aussi au lendemain des attentats de Paris. La multiplication des attentats aveugles va organiser des lynchages de musulmans, des attaques de mosquées, des agressions de femmes voilées et ainsi provoquer des guerres d’enclaves qui mettront à feu et à sang l’Europe, perçue comme le ventre mou de l’Occident.» Répondre aux attentats par des politiques qui divisent, c’est donc faire le jeu de Daech.

La France n’est, à ce titre, qu’un pays parmi d’autres dans lequel Daech met en œuvre sa stratégie en fonction de ses objectifs et de ses fondements idéologiques expliqués entre autres par Graeme Wood, politologue américain spécialiste du monde musulman et du Moyen-Orient. Une stratégie qui s’inscrit dans le temps et l’espace.

La France, en l’occurrence, a connu le même type d’agression que l’Espagne, la Turquie ou la Russie. La Grande Bretagne n’a pas été épargnée, la Tunisie non plus à plusieurs reprises, ni le Liban, l’Egypte, le Kenya, le Nigéria ou l’Indonésie… Et pour François Heibsbourg, après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, «l’hyper terrorisme est encore à venir».

Ainsi, l’Europe n’est pas seule dans la ligne de mire. La stratégie de Daech est globale. Et à chaque attentat, l’objectif consiste à déclencher des réactions qui favorisent le repli identitaire et la montée des idéologies extrêmes pour dégénérer en affrontements.

L’unité comme riposte

Bien sûr, le terrorisme doit être combattu. Mais les réponses militaires et sécuritaires, si elles sont nécessaires, ne permettront pas à elles seule d’éradiquer le mal. Des réponses politiques doivent être trouvées, notamment sur le terrain social, pour empêcher la tentation du repli identitaire. Et, pour combattre le djihad en France, «la recherche de l’unité nationale est la seule riposte politique adéquate, précisément parce que les terroristes cherchent à faire vaciller la République», résume Gilles Kepel.

Plus le vote extrême sera important, plus le risque de fracture sera grand

À l’inverse, si les solutions qui pourraient être recherchées devaient concourir à ce repli identitaire, c’est la capacité offerte aux Français de vivre ensemble qui serait mise en péril. Cette déstabilisation de la société, avec les risques décrits par les spécialistes, servirait alors les desseins des terroristes de Daech.

Heureusement, on n’en est pas là et les exécutifs régionaux n’exercent pas leurs compétences dans les domaines concernés. Malgré tout, plus le vote extrême sera important, plus le risque de fracture sera grand.

Aussi, les électeurs qui veulent tester le FN aux manettes du pouvoir, au prétexte que les partis de gouvernement traditionnels tant à droite qu’à gauche les ont déçus, opèrent un choix par élimination fort dangereux pour l’avenir. Il n’est pas d’autre solution dans une démocratie laïque que de préserver la sécurité au sein de la nation sans jouer une partie de la population contre une autre. Sinon, c’en est fini de cette démocratie.

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