Culture

«Il faut que tu regardes The Leftovers, j'ai vraiment besoin d'en parler»

Vincent Manilève, mis à jour le 10.12.2015 à 16 h 24

Objet télévisuel inédit, la série de HBO a pris une tournure bouleversante dans sa seconde saison et renverse des repères que l’on pensait inébranlables.

Image issue de la saison 2 de The Leftovers (HBO) via Allociné.

Image issue de la saison 2 de The Leftovers (HBO) via Allociné.

Regarder The Leftovers est une expérience assez particulière, dont on ressort rarement indemne. Et dont on a besoin de parler. C’est mon cas. Alors je harcèle les gens. Je me suis surpris plusieurs fois à lancer «J’ai besoin d’en parler, vraiment» à des collègues ou à des proches.

Et je ne suis pas seul dans cette situation:

Le pitch de départ, directement inspiré du roman Les Disparus de Mappleton de Tom Perrotta, est fascinant: sans explication, 2% de la population mondiale disparaît de la surface de la Terre, soit 140 millions de personnes, rien que ça. Comment ont-ils disparu? Où sont-ils maintenant? Comment ceux qui sont restés vont-ils gérer cet étrange deuil? 



Tout l'intérêt de The Leftovers n’est justement pas chez ceux qui sont partis: comme son nom l’indique, ce qui compte, ce sont ceux qui restent, ceux qui ont été épargnés par ce «ravissement» quasi biblique. On quitte très vite la problématique mondiale pour se rapprocher de gens dont la vie s’est écroulée soudainement, qu’ils aient été ou non directement touchés par la tragédie. Quels que soient les personnages, la vraie question est de savoir comment chacun va gérer ce deuil inattendu et comment leur place au sein de la société va être bouleversée ou non. Par exemple, comment Nora Durst réussira-t-elle a surmonter la disparition de son époux et de ses deux enfants alors qu'ils étaient à table pour le petit-déjeuner? Le policier Kevin Garvey arrivera-t-il à souder sa famille qui avait implosé après la grande disparition?

«The Leftovers» réussit là où a échoué «Lost»

Ces histoires entremêlées prennent place dans la première saison sortie en 2014. À l’époque, les critiques louaient son audace mais soulignaient aussi ses défauts, et l’audience n’était pas vraiment au rendez-vous sur HBO. Les téléspectateurs, submergés par les questions sans réponses sur ce ravissement, risquaient en effet de s’agacer et de se lasser assez rapidement. D’autant plus que certains redoutaient un retour du «traumatisme Lost»: Damon Lindelof, co-créateur de The Leftovers, était «responsable» de la série Lost, cette série qui reposait aussi sur le principe mille questions-zéro réponse et qui a rendu fous des millions de fans en proposant un dénouement décevant… Et dans une interview donnée au site Vulture après le dernier épisode de la saison un, Lindelof confirmait que, cette fois, il ne répondrait pas à LA question que pose The Leftovers au début:

«Nous ne vous dirons jamais ce qui est arrivé aux 2% de gens qui ont disparu. […] La série parle du fait de vivre dans un monde où cela est arrivé, mais il n’y a pas de solution. Cela ne veut pas dire que beaucoup de personnages ne vont pas tenter de trouver cette réponse, ou commencer à adopter des religions et des systèmes de croyances qu’ils estiment appropriés. Mais l’idée selon laquelle la série va répondre à cette question du public est tout simplement… Cela n’arrivera pas.»

Le public doit accepter d’être perturbé

Ce que dit le showrunner ici est très important pour la suite. Contrairement à Lost, il explique que le public ne doit pas attendre de réponse à ce phénomène. Au contraire, le public doit accepter d’être perturbé, de se poser des questions sans réponse, et de se laisser porter par ce monde profondément dépressif et sans repères. Dans ces conditions et ce refus de toute concession de la part des créateurs, on pouvait logiquement douter de l’espérance de vie de la série.

Et pourtant, la seconde saison sortie cet automne a finalement pris un virage important. Comme l'explique le site Vox.com, The Leftovers a recentré son récit sur quelques personnages essentiels, tissant une histoire moins éclatée, ce qui la rend plus accessible. Comme pour la seconde saison de Lost, on s'attache beaucoup plus vite aux personnages ce qui permet à la série de gagner en intensité à chaque épreuve que les héros traversent. La première saison peignait le décor de cette peinture mythologique, la seconde s'attaque au détail des personnages, et donc à ce qui fait la puissance de l'œuvre.

Sans trop spoiler, on peut simplement dire qu’une partie des personnages principaux sont de retour mais que la géographie a été bouleversée. Désormais, tout se passe à Jarden au Texas, ville devenue lieu de pèlerinage: aucune disparition n’a été à y déplorer le jour du ravissement, et c'est la dernière destination en date de héros en quête d'un nouveau départ.


Si la première saison trouvait une forte résonnance avec l’Amérique de l’après 11-Septembre, la façon de gérer le deuil, ce nouvel espace faussement paradisiaque, où les «étrangers» veulent se rendre à tout prix, fait un écho particulier à la crise migratoire en Europe: comment se fait-il que ce lieu attire autant de monde? Pourquoi certains ont-ils le droit d’y vivre et pas d’autres? Peut-on se fier à ces personnes venues d’ailleurs? Cette tension permanente avec l’extérieur prend une nouvelle dimension avec l’apparition d’une menace, mais là n’est toujours pas l’essentiel.

«La série demande un investissement émotionnel intense»

Ces dix nouveaux épisodes sont bouleversants: ce que l’on ressent n’a rien à voir avec une énième mort de Game of Thrones. Ici, c’est l’intime du téléspectateur qui est sollicité. La série va fouiller dans ce qu’il y a de plus sombre chez nous pour interroger le rapport que nous avons aux autres. Chaque épisode, à chaque fois centré autour d’un personnage, nous confronte au sentiment de «culpabilité du survivant» après un drame (oui, on pense aux attentats de Paris), nous pousse à nous interroger sur ce qui soude une famille ou la fait voler en éclats, ou encore à réfléchir sur la mort et ce qu'on laisse derrière soi. «Nous ne sommes pas épargnés», dira d’ailleurs un habitant de la ville miracle, comme pour rappeler que n'importe qui peut être concerné par ces questions un jour dans sa vie.

Pourquoi cela me perturbe-t-il autant?

Et il y en a des centaines qui nous traversent l’esprit quand on regarde The Leftovers, mais elles commencent souvent de la même manière: Pourquoi? Pourquoi tel personnage a-t-il pris cette décision insensée, et pourquoi cela me perturbe-t-il autant? Qu’aurais-je fait à sa place? Famille, amour, religion, maladie, mort, deuil… Autant de concepts abstraits qui prennent vie sous nos yeux et dont la force émotionnelle nous secoue. C’est pour cela que toutes ces personnes qui regardent la série ont besoin d’en parler. Quand il y a une émotion aussi intense, il y a un besoin de partage. Ce n’est pas seulement à cause de l’un des incroyables rebondissements de fin de saison, mais bien parce que chaque épisode déconstruit un peu plus notre vision du monde. Dans une longue interview au Hollywood Reporter, Damon Lindelof abordait justement la sollicitation émotionnelle de sa série:

«Les gens qui vont idéaliser la série vont dire "Oh mon dieu, il faut que tu regardes The Leftovers. J'ai pleuré comme un bébé hier soir." Et la personne qui entend ça va se dire "Je ne suis pas sûr d'avoir envie de pleurer comme un bébé?" La série requiert un investissement émotionnel intense, je dois bien l'admettre. Et je veux continuer à écrire cette série.» 


Bien sûr, il n'a rien changé sur un point très précis: aucune réponse définitive n’est apportée: la série n’a pas cette prétention. Dans le dernier épisode, l’un des personnages, bouleversé par ce qu’il traverse, lance à un autre: «Je ne comprends pas ce qui se passe.» Nous non plus, et ce n’est pas bien grave. Contrairement à Lost, la réflexion de The Leftovers concerne au fond notre propre personne, pas les personnages de la série. L’essentiel est donc d’être là avec eux, de prendre conscience de ces défis personnels que l’on peut traverser, et d’accepter qu’ils n’ont pas forcément de réponses aux questions que l'on se pose sur la série ou sur la vie en général. 

Mais rassurez-vous, The Leftovers se distingue aussi par des moments de grâce et de lumière d’une rare beauté. De nombreuses scènes, et parfois même des épisodes entiers, sont des bijoux d'étrangeté et de dramaturgie, et le générique de début est étonnement joyeux. Si vous prêtez attention aux paroles de Let The Mystery Be, d'Iris DeMent, vous verrez que toute la série est résumée en quelques mots:

«Tout le monde se demande de quoi et d'où
Ils viennent
Tout le monde s'inquiète de savoir où ils vont aller
Quand tout sera terminé
Mais personne n'est sûr de lui, et c'est la même chose pour moi

Je pense que je vais laisser le mystère» 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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