France

Face aux électeurs juifs, la dédiabolisation de façade du FN

Jacques Benillouche, mis à jour le 11.12.2015 à 19 h 11

Marine Le Pen a affirmé sa volonté de rompre avec l'antisémitisme originel de son parti, s'attirant ainsi les faveurs d'une partie de la communauté.

Marine Le Pen et l'ambassadeur d'Israël près de l'Onu, Ron Prosor, le 3 novembre 2011. Emmanuel Dunand/AFP.

Marine Le Pen et l'ambassadeur d'Israël près de l'Onu, Ron Prosor, le 3 novembre 2011. Emmanuel Dunand/AFP.

Lorsque, contre toute attente, j’avais été le premier journaliste israélien à franchir en 2006 la porte du «Paquebot», l’ancien quartier général du FN à Saint-Cloud, les dirigeants s’étaient étonnés que j’aie demandé à interroger la fille plutôt que le père. Marine Le Pen, encore débutante politiquement à l’époque, se cherchait une place entre un Jean-Marie Le Pen omniprésent et des prétendants qui lorgnaient la place de calife. J’avais senti, sans trop y croire alors, que Marine le Pen représentait l’avenir du parti. Elle avait accepté sans hésitation, non seulement d’être interviewée par un Juif, mais d’être enregistrée pour éviter, en ce qui me concerne, toute accusation de mauvaise transcription de ses propos.

J’avoue qu’elle avait acquis rapidement les techniques médiatiques car, après une heure d’entretien, je n’avais pas eu l’impression d’avoir été en face d’une ogresse. Elle gardait une assurance certaine dans ses propos et savait manier le verbe avec pondération sans jamais, malgré quelques questions difficiles, perdre son sang-froid. Elle avait gardé, tout au long de notre entretien, sa courtoisie, qui avait justement attiré ma méfiance. Dès ma première question sur l'antisémitisme, elle avait immédiatement condamné l’image, déformée selon elle, d’un parti qualifié d’antisémite, de raciste et de xénophobe. Son objectif était de pointer du doigt la diabolisation dont le FN était l’objet.

Cela a d'ailleurs été, depuis lors, une constante dans sa démarche politique. Elle a agi pour donner du FN une image opposée à celle véhiculée par les agissements et les paroles de son père: l'image d'un parti comme les autres. Les collaborateurs dont elle s’est entourée ont continué à peaufiner cette stratégie, aidée par la mise à l’écart des gourous extrémistes historiques tels Bruno Gollnisch, de militants de sensibilité «alternationiste et anti-technocratique» comme Jean-Claude Martinez ou d’ultras de l’Algérie française comme Roger Holeindre.

«Faute politique»

Elle avait vite compris, contrairement à son père, que l’antisémitisme était une tare capable de la bloquer dans son ascension et dont elle devait se défaire. Elle a donc tranché dans le vif en éradiquant les antisémites de son parti, les anciens collabos de l’occupation et les scories de l’OAS. Elle n'a pas couru après le vote juif, qui n’existe pas en France dans une communauté de 100.000 votants, chiffre fortement négligeable par rapport au corps électoral. Mais sa position sur l’islam ou l’immigration devenait secondaire face au verrou idéologique d’un antisémitisme qui, selon elle, empêchait les électeurs, juifs et non-juifs, de voter pour le Front national.

Dès qu’elle en a eu conscience, elle n’a pas hésité à condamner ouvertement les propos de son père pour séduire ceux qui voyaient en elle le seul rempart capable de protéger la communauté juive contre l’antisémitisme islamique. Elle y est bien parvenue en inspirant un groupe d’autodéfense juif à qui elle avait réservé une salle au «Paquebot». Elle m’avait fait le «tour du propriétaire» et avait tenu à me faire visiter la salle réservée aux jeunes juifs nationalistes qui avaient rejoint le FN, et qui se sont ensuite organisés dans le cadre de la Ligue de défense juive. Ces militants ont été formés au départ par les cadres du FN puis ont pris leur autonomie.

Elle avait tenu à souligner que lorsque son père avait déclaré à Rivarol en janvier 2005 que «l’occupation allemande en France n’a pas été particulièrement inhumaine», elle avait déserté les réunions du bureau exécutif et du bureau politique du FN pour marquer son opposition à cette énième déclaration sur la Shoah. Cette prise de position l’avait mise dans la lumière des médias en créant une forte curiosité envers la rébellion contre son père. Ce ne fut pas son seul exemple de prise de position tranchée. En février 2011, elle avait estimé que ce qui s’était passé dans les camps représentait le «summum de la barbarie». Ensuite, en avril 2014, elle avait qualifié de «faute politique» la déclaration de son père contre Patrick Bruel («On fera une fournée la prochaine fois»).

Des préjugés qui demeurent

Mais Marine le Pen ne fait qu’illusion car elle est loin de faire l’unanimité dans son parti. Si sa stratégie a été élaborée par ses nouveaux experts pour amener à elle le maximum d’électeurs, trop nombreux sont les militants dont les déclarations sont empreintes de racisme. Fin 2013, un cadre du FN avait ainsi lancé à Nadia Portheault, tête de liste FN à Saint-Alban (Haute-Garonne), d’origine algérienne: «Toi et tes enfants, vous êtes bons pour le four.» De même, Marine le Pen n’avait pas réussi à masquer les propos racistes et antisémites avérés d’une centaine de candidats FN aux départementales de 2015. Elle a échoué à canaliser des militants qui font preuve d’un record d’intolérance quant aux origines, aux couleurs de peau, à la religion et même à la culture de certains Français. Si le Front national arrive au pouvoir dans une ou plusieurs régions, ces militants qui n’aiment pas les musulmans et qui détestent les Juifs et les immigrés feront tache et viendront ternir le plan com' de leur présidente.

L’arrivée à la tête du parti de Marine le Pen n’a pas atténué les préjugés de militants imperméables aux stratégies politiques. Ils ont certes changé: on compte parmi eux plus d’islamophobes que d’antisémites. Ils voient dans les Français de confession musulmane des citoyens pas comme les autres et ont modulé leur sentiments à l’égard des Juifs. Mais l’antisémitisme du FN est ancré dans l’ADN du parti et Marine le Pen aura beaucoup de mal à extraire le mal de la racine.

Les stéréotypes anti-juifs, accumulés au fil du temps, ne se sont pas estompés: antijudaïsme chrétien, antisémitisme nazi à base raciale, pouvoir excessif des Juifs, accusations de communautarisme, double allégeance à base d’antisionisme, déni de pleine citoyenneté... La Guerre des Six-Jours a aggravé cette liste pour générer une nouvelle judéophobie masquée derrière la critique d’Israël et appuyée sur la défense de la cause palestinienne. Les soutiens de Marine le Pen ne la suivent pas et il existe un décalage entre son discours et celui de ses militants.

«Les citoyens juifs de France ont-ils besoin de consignes de vote?»

Ce qui est nouveau, en revanche, c'est que les francophones israéliens sont nombreux à soutenir Marine Le Pen, influant directement sur le raisonnement des Français de religion juive, puis sur les électeurs non-juifs. De nombreux sites deviennent des relais du FN, et cela ne date pas de ces élections. Pour la présidentielle 2012, le 500e parrain de Marine Le Pen fut un Franco-Israélien, Sylvain Semhoun, élu de l'Assemblée des Français de l'étranger sur la circonscription d'Israël et ancien délégué UMP en Israël. En France, le président du Crif, Roger Cukierman, avait créé la polémique en février 2015 en qualifiant Marine Le Pen «d’irréprochable personnellement» (tout en précisant que son parti était «à éviter», avant de rectifier son propos initial), suscitant des réactions dans toute la classe politique.

En fait, la communauté juive, en France et en Israël, prête de plus en plus l'oreille aux idées du parti de Marine Le Pen. La politique anti-arabe du FN permet à certains Juifs de ne plus se cacher d’être frontistes; ils s’en glorifient même, alors qu’ils étaient nombreux à raser les murs il y a quelques années. Cette évolution montre que le travail de Marine Le Pen a porté ses fruits. Il s’agit d’un symbole: si les Juifs acceptent de voter pour le FN, alors le caractère «républicain» du parti serait avéré.

Certains n’hésitent plus à condamner les propos du Crif, qui appelle, pour le second tour des régionales, «à voter massivement pour faire barrage au Front national, parti xénophobe et populiste». Ils estiment que «les Français juifs savent tous ce qu’ils veulent et feront ce qu’ils doivent faire». Nombreux sont ceux qui ne veulent plus interdire le vote pour Marine le Pen et s’expriment de manière détournée en écrivant qu’ils refusent «toute orientation partisane» et que «les citoyens français sont suffisamment matures pour voter en conscience». C’est le cas en particulier du site Europe Israël, dont le président a publié une lettre ouverte intitulée «Les citoyens juifs de France ont-ils besoin de consignes de vote?», laissant clairement entendre que le vote FN n’était pas interdit.

Ils ne se rendent pas compte que cette prise de position est un encouragement masqué à voter pour Marine le Pen. La présidente du Front national veut faire croire que son parti est nouveau alors qu’il est identique en tous points à l’ancien.

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (230 articles)
Journaliste
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