Monde

Europe: après le oui irlandais, la course d'obstacles peut continuer

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 04.10.2009 à 10 h 38

La victoire du oui en Irlande ne signifie pas l'application du traité de Lisbonne: il reste à contourner le problème tchèque et relancer la machine des 27.

Dans un pub de Dublin en septembre 2009. Cathal McNaughton / Reuters

Dans un pub de Dublin en septembre 2009. Cathal McNaughton / Reuters

Cette fois, c'est la bonne! Les Irlandais ont «fortement», selon leur Premier ministre, voté la ratification du traité de Lisbonne. Ils ont redit «oui» à l'Europe, quinze mois après lui avoir dit «non». La France, par la voix de son Président, a aussitôt demandé que le nouveau traité s'applique au plus vite: il prévoit, outre d'améliorer sensiblement la «gouvernance» de l'Union, de doter celle-ci d'un président élu par ses pairs pour deux ans (renouvelable une fois), flanqué d'un «haut représentant» (un presque ministre des affaires extérieures), et de ne plus désigner de président de la Commission qu'en conformité avec le vote des Européens au Parlement de Strasbourg. Il signe surtout la fin d'une longue période de paralysie de l'Union, empêtrée dans ses querelles institutionnelles. Pour autant, l'Union européenne n'est pas au bout de ses peines.

Revenons d'un mot sur le retournement irlandais. Il tient en un mot: la crise! Certes, l'Irlande a obtenu, après son premier refus, des garanties qu'elle avait redemandé, à savoir de pouvoir rester neutre (comme le sont l'Autriche, la Suède, la Finlande); et surtout la promesse de pouvoir continuer d'interdire l'avortement. Mais surtout elle a pu mesurer le risque de catastrophe absolu que représente la vie hors de l'Union. De ce point de vue, la faillite de l'Islande (laquelle, du coup, aimerait bien adhérer) a provoqué une peur rétrospective et salutaire. Ce que la mesure des bienfaits, des acquis de l'Union, n'avait pu obtenir - rien moins que la sortie d'une pauvreté pluriséculaire - la crise l'a fait!

Désormais, donc, les 27, peuples ou Parlements, ont ratifié leur nouvelle règle du jeu. Pourtant, tout n'est pas réglé. Manquent encore deux signatures: celle des présidents polonais et tchèque. Le premier a fait savoir qu'il se plierait à la volonté de son propre Parlement en cas de vote favorable de l'Irlande; il devrait donc signer sans tarder. Mais le second, véritable tête de mule nationaliste, qui se définit comme un «dissident européen», a bien l'intention de continuer sa guerre d'usure en refusant de ratifier ce que le Parlement tchèque a pourtant décidé. Vaclav Klaus s'est entendu avec le leader conservateur britannique David Cameron pour continuer son obstruction jusqu'aux élections en Grande-Bretagne. Car une fois les conservateurs élus, Cameron s'est engagé à remettre en cause par référendum la ratification du traité de Lisbonne votée par le Parlement.

A dire le vrai, une fraction des conservateurs prônent une sortie de l'Union, obsédés qu'ils sont par leur objectif de «déblairisation». A Strasbourg, les «Tories» ont donc fait scission d'avec le PPE, pour créer un regroupement des ultra-conservateurs et nationalistes de tous poils élus au Parlement européen. Une polémique vient d'ailleurs d'éclater à Londres, car certains des nouveaux alliés des conservateurs ne semblent pas exagérément fréquentables: l'un, polonais, le parti «de la loi et de la justice», est accusé par David Miliband, ministre britannique des affaires étrangères, de s'en remettre à un leader qui n'a  jamais renié un passé antisémite; l'autre, le parti lituanien «pour la mère patrie et la liberté», d'avoir récemment glorifié Hitler. Si tels sont les alliés en Europe de David Cameron, et qu'il venait à gouverner, on a plutôt envie en effet de lui conseiller l'«opting out» définitif. L'Union doit aussi être une communauté de valeurs.

En attendant, le deal mafieux Cameron-Klaus est plus qu'un dernier caillou dans les chaussures de Nicolas Sarkozy, Angela Merkel, e tutti quanti... Des sénateurs acquis à Vaclav Klaus viennent de déposer un nouveau recours devant la Cour Constitutionnelle tchèque contre tous les traités européens. Le président de cette instance, lui-même ancien dissident au temps du communisme, et proeuropéen, ne veut pas «perdre une minute» pour examiner cette nouvelle manœuvre. Mais la course contre la montre est bel et bien engagée. Et la volonté française d'aller vite dans l'application de Lisbonne est aussi une façon d'obliger l'actuelle présidence suédoise à agir non dans l'intérêt des conservateurs britanniques, mais dans celui de l'Europe, qui est celui que les peuples et les élus des vingt-sept membres ont désormais exprimé.

Imaginons que Klaus soit contraint de céder. Nous aurions alors aussitôt le premier débat des 27 nouvelle manière: qui pour présider? Et l'on reparle de Tony Blair. L'ancien Premier ministre a les faveurs de la France, et in fine, de l'Allemagne. Bien qu'Angela Merkel ait un temps objecté qu'un tel poste devrait échoir à un pays membre de l'euro. Mais choisir Blair, malgré l'hostilité que lui vaut dans son propre pays son soutien aveugle à la guerre d'Irak, aurait l'avantage de garantir que la fonction existerait immédiatement. De donner à l'Europe une figure emblématique. Et pour la gauche, quelle meilleure image que celle d'un couple «progressiste» Blair-Obama pour conduire le dialogue transatlantique. L'idée de Blair est venue de Sarkozy, décidément peu enclin à se laisser enfermé dans des critères exagérément partisans. Il est vrai qu'alors, le poste de haut représentant reviendrait sans doute à un conservateur, tandis que les contours de la future présidence européenne restent flous. A la gauche, les honneurs, en somme; à la droite, la réalité de l'influence!

La question sera ensuite de savoir quand et comment relancer la machine à convergences qu'est censée être l'Union, lorsque l'on sait que Français et Allemands ont toutes chances, selon Eric Le Boucher, de conduire des politiques divergentes...

En attendant, il faut faire plier Klaus, avant qu'il ne soit trop tard!

Jean-Marie Colombani

Image de une: dans un pub de Dublin en septembre 2009. Cathal McNaughton / Reuters

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