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Ne confondez pas les Tanguy et les Boomerang Kids

1,5 million de jeunes travailleurs sont financièrement contraints de continuer à vivre au domicile parental | Maciej Lewandowski via Flickr CC License by

1,5 million de jeunes travailleurs sont financièrement contraints de continuer à vivre au domicile parental | Maciej Lewandowski via Flickr CC License by

Si beaucoup de jeunes ont du mal à quitter le domicile familial, de plus en plus y reviennent après quelques années d’indépendance, en raison de la crise et des aléas de la vie. Cette progéniture qui fait son come-back porte un nom aux allures de trajectoire récursive: les Boomerang Kids.

Le 5 décembre, la Fondation Abbé Pierre publiait une vaste étude relative aux problèmes de logement chez les jeunes, en se basant sur les résultats d’une enquête menée en 2013 par l’Insee. Étant donné qu’il faudrait pouvoir vendre un rein chaque mois pour payer son loyer (et que chaque être humain n’a que deux reins), 4,5 millions de jeunes adultes se retrouvent contraints aujourd’hui de vivre chez leurs parents. Pour évoquer cette situation, la presse a fait appel à la traditionnelle métaphore du Tanguy, inspirée par le film éponyme d’Étienne Chatiliez. André Dussollier et Sabine Azéma y incarnent un couple de riches quinquagénaires qui tentent par tous les moyens de convaincre leur fils de 28 ans (Tanguy, donc, magnifiquement interprété par Éric Berger) de quitter un domicile familial un peu trop douillet.

Cette comédie datant de 2001, on peut se demander si elle peut encore figurer une métaphore sociologiquement adéquate pour décrire la situation actuelle. Réponse: oui, et non. Oui, car 1,9 million d’étudiants et 1,5 million de jeunes travailleurs se voient contraints, notamment en raison du caractère exorbitant des loyers, de continuer à vivre au domicile parental et de taper dans le pot de rillettes King Size de la fratrie, comme Tanguy, qui profite du cocon familial à bonne température pour poursuivre la maturation de sa thèse sur l’émergence du concept de subjectivité en Chine. Mais la nouveauté est qu’un nombre croissant de jeunes adultes, ayant pris leur envol, retournent aujourd’hui vivre chez papa-maman. Or cette catégorie émergente ne correspond pas à la définition du Tanguy mais à ce que les spécialistes du comportement nomment les Boomerang Kids. 

L’expression, popularisée par la sociologue canadienne Barbara Ann Mitchell, est cinétiquement signifiante: à peine a-t-il eu le temps de franchir le pas de la porte avec son baluchon sur l’épaule que le Boomerang Kid effectue un demi-tour à 180 degrés et revient par la fenêtre au domicile de ses parents, lesquels n’ont pas eu le temps de pousser un ouf de soulagement. Il leur faut même, parfois, remballer en urgence le petit sourire en coin affiché à l’occasion d’adieux encore chauds et effectuer un vif mouvement de retrait pour éviter de se prendre leur progéniture dans les gencives.

Infantilisante crise du logement

En 2013, en France, ils étaient ainsi 338.000 personnes de plus de 25 ans (tous non étudiants) à effectuer ce come-back beaucoup moins applaudi que celui des Rolling Stones. En 2002, ils n’étaient que 282.000 dans la même situation. En une petite décennie, le nombre de Boomerang Kids a fait un bond de 20%, confirmant une véritable tendance de fond. Il est donc important de faire le distinguo entre ces deux sociotypes: là où le Tanguy pouvait parfois s’éterniser pour des raisons psychanalytiques ou gastronomiques (un Œdipe pas tout à fait réglé ou une dépendance physique à la blanquette de veau de papa-maman), la raison d’être du Boomerang Kid est essentiellement économique. Le phénomène concerne d’ailleurs également les adultes de plus de 35 ans qui, selon la Fondation Abbé Pierre, seraient plus de 479.000 à être revenus chez leurs parents après un divorce, une perte d’emploi ou des problèmes de santé, le tout sur fond de crise du logement.

Là où le Tanguy pouvait s’éterniser pour des raisons psychanalytiques ou gastronomiques, la raison d’être du Boomerang Kid est essentiellement économique

Dans une interview accordée à GQ, le psychiatre Stéphane Clerget soulignait d’ailleurs le caractère de plus en plus commun de ce type de situation: «Autrefois, pour être vraiment considéré comme un homme, il fallait se marier et partir. Jamais l’homme n’est resté aussi tard chez ses parents qu’aujourd’hui. Revenir, même en cas de coup dur, était perçu comme indigne. Aujourd’hui, les parents sont plus riches, vivent plus vieux: il peut donc y avoir des épisodes de retour.»

Si cette possibilité est désormais envisageable, elle n’est pas sans poser un nombre non négligeable de problèmes. Certains parents, pas toujours au fait des difficultés réelles de leurs descendants, ont ainsi le sentiment que leur enfant est aussi collant que le sparadrap du capitaine Haddock. Du côté des Boomerang Kids, le retour peut parfois être associé à un sentiment de honte, accentué par le fait de se sentir infantilisé au travers de leitmotivs tels que «Ramasse tes chaussettes!» ou «Tu as encore oublié de mettre ton bol au lave-vaisselle...».

Pour éviter que le retour du Boomerang Kid ne se transforme en guerre de tranchées, il est donc important de respecter certaines règles. La première d’entre elle est d’établir un dialogue sincère pour expliciter les raisons de ce retour au nid et le projet qui l’accompagne (si le Boomerang Kid vous dit qu’il rentre au bercail pour écrire un remake du Seigneur des anneaux, méfiez-vous). Il faut également être très clair sur la répartition des dépenses et des tâches ménagères, sur la possibilité (ou non) pour le Boomerang Kid d’amener ses conquêtes à la maison, et sur tout un tas de petits détails qui rendront la vie plus simple à tout le monde.

Il peut également être profitable de décider ensemble d’une date limite de présence (ajustable, bien entendu), qui pourra aider votre oisillon à prendre à nouveau son envol. Enfin, il n’est pas inutile que les parents ratent leurs plats de temps à autre ou oublient le fer à repasser brûlant sur le T-shirt préféré de leur fiston adoré. Car s’il se sent vraiment trop bien chez ses parents, le Boomerang Kid pourrait vite redevenir un Tanguy inexpugnable. Voire pire: un Hikikomori, à l’image de ces jeunes Japonais qui vivent retranchés dans leurs chambres devenues des citadelles.

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