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Le plus grand héritage de Cristina Kirchner est une Argentine imaginaire

Marthe Rubió, mis à jour le 02.01.2016 à 18 h 29

L’un des grands défis du nouveau chef de l'Etat, Mauricio Macri, entré en fonction le 10 décembre, est de rétablir la confiance des Argentins dans la parole publique et les statistiques officielles, et peut-être ainsi de stabiliser l’économie du pays.

REUTERS/Argentine Presidency/Handout via Reuters.

REUTERS/Argentine Presidency/Handout via Reuters.

Alors que l’ère Kirchner touche à sa fin, effectuer un bilan des huit ans de mandat de la présidente se révèle un exercice complexe. Principal obstacle: l’absence de statistiques officielles fiables, manipulées par le gouvernement pendant les deux mandats. Pauvreté, criminalité, inflation, mortalité infantile ou routière: dans tous les secteurs, le manque cruel de statistiques officielles précises complique depuis des années le travail des chercheurs, ONG ou des journalistes.

Le gouvernement de Kirchner a commencé à intervenir directement dans le processus d’élaboration des statistiques nationales en 2007. Sous son impulsion, les mathématiciens de l’Instituto nacional de estadística y censos (l’Indec, l’institut officiel de statistique) sont forcés à manipuler le calcul de plusieurs indicateurs pour aboutir, entre autres, à une sous-évaluation de l’inflation. Une modification cruciale dans un pays où la hausse des prix est l’une des principales préoccupations et, surtout, où le remboursement de la dette est calculé à partir du taux d’inflation.

Policiers armés présents dans les bureaux, violences et pressions quotidiennes, licenciements, destruction des locaux… Depuis huit ans, la réputation de l’Indec de la statistique est si sulfureuse qu’il a perdu toute crédibilité en Argentine et à l’international.

En 2012, The Economist a ainsi annoncé qu’il ne diffuserait plus aucun chiffre publié par le gouvernement argentin. Dans un éditorial sans concession, le quotidien britannique s’indignait: «Les chiffres chinois sont douteux; la Grèce a sous-évalué son déficit, provoquant de désastreuses conséquences. Mais dans tous les gouvernements les statisticiens sont arrivés à ces résultats de bonne foi. Il n’y a qu’une exception flagrante: depuis 2007, le gouvernement argentin publie un indice d’inflation auquel pratiquement personne ne croit.» En 2013, c’est finalement le FMI qui, après plusieurs avertissements, a déposé une motion de censure contre le gouvernement en raison de la manipulation des statistiques officielles.

Statistiques dissidentes

La manipulation des indices officiels a accentué le manque de confiance des Argentins en leur propre monnaie, le peso, qu’ils délaissent dès qu’ils le peuvent pour le dollar depuis le traumatisme de la crise économique de 2001. «Le paradoxe, c’est que, en manipulant le taux d’inflation pour faire baisser le taux du remboursement de la dette, le gouvernement de Kirchner a spéculé contre sa propre monnaie: quand il dit que le peso vaut plus qu’il ne vaut réellement, il fait naître un sentiment de méfiance et, générer ce sentiment, c’est précisément spéculer contre la monnaie», constate Alejandro Baranek, ancien statisticien de l’Indec licencié en 2007 car il refusait de signer les bases de données manipulées.

En manipulant le taux d’inflation pour faire baisser le taux du remboursement de la dette, le gouvernement de Kirchner a spéculé contre sa propre monnaie

Alejandro Baranek, ancien statisticien de l’Indec licencié en 2007

Face à l’absence de chiffres officiels fiables, les organismes élaborant des statistiques «dissidentes» se sont multipliés ces dernières années. L’indice d’inflation est ainsi publié par trois organismes différents: l’Indec, la municipalité de Buenos Aires (d’opposition) et les députés du Congrès (d’opposition). L’inflation réelle se trouvant quelque part entre les trois indicateurs.

Les seuls chiffres disponibles sur la pauvreté, qui a cessé d’être mesurée par le gouvernement il y a deux ans à cause de «problèmes de raccord», sont ceux publiés par l’Université catholique d’Argentine (UCA) ou ATE-Indec, une association regroupant les employés de l’Indec s’étant fait licencier car ils refusaient de manipuler les statistiques officielles.

 

Après près de dix ans à manipuler les statistiques officiels, le gouvernement Kirchner a petit à petit cessé de prétendre avoir un discours vraisemblable et est allé toujours plus loin dans la construction de sa propre réalité. Quitte à perdre toute crédibilité. Ainsi, en juin 2015, alors qu’elle donnait un discours à Rome devant la FAO (Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture), Cristina Kirchner se félicitait d’avoir un indice de pauvreté de seulement 5% (plus faible que l’Allemagne ou le Danemark!). Ses déclarations ont provoqué un tollé immédiat et les médias d’opposition se sont empressés de citer les chiffres de l’UCA, évaluant la pauvreté à 30%.

Polarisation de la société

Car l’un des nombreux dommages collatéraux de la manipulation des statistiques officielles est l’accentuation de la polarisation de la société argentine: l’érosion du caractère sacré de la parole gouvernementale ainsi que la multiplication des sources statistiques ont achevé de diviser le pays entre les «K» (pro-Kirchner) et les anti-K (anti-Kirchner).

Les partisans de chaque camp s’informant à travers les médias reflétant leurs propre réalité, médias citant eux-mêmes les statistiques renforçant leurs propres convictions: les médias officialistes (favorables au gouvernement Kirchner) citent les statistiques officielles donnant la pauvreté à 5% et les médias d’opposition préfèrent évoquer la pauvreté à 30% calculée par l’UCA. Une polarisation qui nivelle par le bas le débat public, selon Alejandro Baranek. «Ces dernières années, la qualité des discussions a baissé d’une manière dramatique car, comme elles ne se basent pas sur la réalité, chacun peut plus ou moins dire ce qu’il veut. Les gens débattent avec force et fracas en permanence mais ils ne débattent pas sur la réalité», lamente le mathématicien.

Ou alors ils ne débattent simplement pas, comme cela a été le cas lors des deux débats télévisés de la campagne électorale (auquel le dauphin de Cristina Kirchner, Daniel Scioli, favori des élections, a dans un premier temps refusé de participer). Les candidats y ont chacun successivement exposé leurs programmes sans échanger sur les manières de les mettre en œuvre.

Selon Alejandro Grimson, politologue argentin, le fossé qui s’est creusé entre le discours fantaisiste du gouvernement et la réalité sociale et économique du pays pourrait même être l’une des principales raisons de la défaite de Daniel Scioli face au candidat néolibéral Mauricio Macri. «Les problèmes ont commencé quand le discours que le gouvernement a élaboré sur ses faits d’armes a commencé à s’éloigner de plus en plus des perceptions sociales des Argentins. Plus les problèmes économiques ont été nombreux à apparaître, plus le gouvernement s’est concentré sur une seule chose: parler des acquis durant sa décennie passée au pouvoir», analyse le chercheur dans la revue Anfibia.

Dépolitiser la parole officielle

Modifier le mode de calcul des indices peux se faire en une minute et changer la méthodologie en une journée

Francisco Jueguen, auteur d’une enquête sur la manipulation des statistiques au sein de l’Indec

L’un des nombreux défis du nouveau président Mauricio Macri va ainsi être de dépolitiser la parole officielle et de rétablir la confiance des Argentins dans le discours public, et donc indirectement dans la monnaie locale. L’ancien maire de Buenos Aires a promis qu’il établirait la remise sur pied de l’Indec comme l’une de ses priorités. Une réforme relativement facile sur le plan technique mais plus délicate au niveau politique, car l’Indec a une tradition syndicale très forte.

C’est surtout une réforme dont les effets sur la société vont mettre du temps à se faire sentir, selon Francisco Jueguen, auteur d’une enquête sur la manipulation des statistiques au sein de l’Indec. «Modifier le mode de calcul des indices peux se faire en une minute et changer la méthodologie en une journée. Mais le problème fondamental de la manipulation des statistiques officielles est un problème institutionnel. Tout l’enjeu de la réforme est de rétablir la confiance des Argentins dans les institutions publiques et dans les personnes qui chargent et analysent les données officielles», analyse le journaliste.

Les ministres nommés par Mauricio Macri ont un profil beaucoup plus technique que celui de Cristina Kirchner, ce qui laisse présager un changement important au sein de l’Indec. En espérant que l’institut parvienne à retrouver un caractère neutre et à se détacher du «militantisme statistique» que défend son actuel directeur.

Marthe Rubió
Marthe Rubió (2 articles)
Journaliste
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