Partager cet article

Les attentats de Paris peuvent-ils aider les victimes du franquisme?

Portraits de victimes du régime franquiste lors d’un rassemblement pro-République à Madrid, le 6 décembre 2014, à l’occasion du trente-sixième anniversaire de la constitution espagnole | REUTERS/Andrea Comas

Portraits de victimes du régime franquiste lors d’un rassemblement pro-République à Madrid, le 6 décembre 2014, à l’occasion du trente-sixième anniversaire de la constitution espagnole | REUTERS/Andrea Comas

La vague d’émotion suscitée par les attentats du 13 novembre pourrait aider à faire avancer la cause des victimes de la guerre civile et du franquisme en Espagne.

Le pacte anti-djihad autour duquel la quasi-totalité de la classe politique espagnole s’est rassemblée après les attentats du 13 novembre à Paris a également réveillé la polémique à l’occasion des 40 ans de la mort de Franco.

En cause, le point quatre de ce pacte, qui s’engage à «assurer la reconnaissance que méritent les victimes et leur entourage, ainsi que le soutien des associations et organisations représentatives», entre en effet en contradiction avec l’attitude globale du gouvernement vis-à-vis des victimes du franquisme. Des incohérences que n’a pas manqué de souligner «El Intermedio», le journal télévisé (satyrique) le plus regardé du pays, en adressant en direct cette critique à Albert Rivera, outsider des élections et dernier à avoir ratifié le pacte: «Pourquoi les victimes du djihadisme méritent-elles que l’on s’engage et pas celle du franquisme?»

En Espagne, en effet, les victimes de la guerre civile et de la répression franquiste n’ont jamais soulevé la même mobilisation qu’ont connue dernièrement les victimes du 13-Novembre. La vague d’émotion qu’ont suscitée les attentats en France pourrait-elle aider à faire avancer la cause des victimes du franquisme en Espagne?

Deuxième record mondial de disparitions

Il faut bien avouer que la tâche est monumentale. L’Espagne est en effet le pays qui compte le plus de disparus au monde après le Cambodge, plus de 114.000 victimes de la guerre civile et de la répression franquiste, pour la plupart abandonnées dans des fosses communes à travers tout le pays. D’après les derniers relevés datant de 2011, date à laquelle les aides de l’État pour l’exhumation des victimes ont été gelées, il existerait 2.591 de ces fosses sur tout le territoire.

Les fosses communes espagnoles dans lesquelles ont été enterrées des victimes du franquisme | Carte réalisée par le ministère de la Justice espagnol à partir des données de l’Instituto Geográfico Nacional (Institut géographique espagnol)

Or le travail de mémoire historique, qu’il s’agisse de la recherche de ces disparus comme de l’organisation d’événements, n’a jamais été réalisé par l’État espagnol mais par les propres familles des victimes au travers d’associations et de collectifs. Apparus pour la plupart à la fin des années 1990 avec la démocratisation d’internet, plus de soixante-dix d’entre eux coexistent dans toute l’Espagne.

L’idée était de forcer l’État à réaliser les enquêtes et les exhumations

Manel Perona, président de l’Association de récupération de la mémoire historique en Catalogne

Manel Perona est le président de l’Association de récupération de la mémoire historique en Catalogne (ARMHC), une région particulièrement touchée par la répression franquiste d’après-guerre: 

«La création de notre association a été la conséquence de l’absence totale de soutien de l’administration dans l’aide aux familles pour chercher les disparus. L’idée était de forcer l’État à réaliser les enquêtes et les exhumations.»

Travail de mémoire laxiste

Les associations ont reçu un temps des subventions de l’État sous le mandat du socialiste Zapatero, petit-fils d’un républicain fusillé pendant la guerre. Mais la situation tourne court avec l’arrivée au pouvoir de la droite conservatrice de Mariano Rajoy. Depuis 2011, le budget de l’État espagnol consacré à la mémoire historique et aux victimes est égal à zéro. L’Association de récupération de la mémoire historique de Madrid (ARMH), l’une des plus connue en Espagne, est actuellement financée uniquement grâce aux dons des familles, à un prix de la Fondation américaine Puffin, mais aussi grâce à une dotation d’Elogit, un syndicat d’électriciens… norvégiens.

À ce manque de moyens financiers s’ajoute un certain laxisme quant au travail de mémoire historique le plus basique, tel que débaptiser les rues et places portant le nom de haut gradés du franquisme.

 

Carte des rues franquistes de Madrid réalisée par El Mundo.

La loi sur la mémoire historique, votée en 2007 par le gouvernement Zapatero et qui vise à reconnaître les victimes du franquisme, oblige pourtant à agir en ce sens. Mais le texte a vite été critiqué pour son manque de portée. Il n’oblige en effet pas à ouvrir les fosses communes, et le retrait des plaques et insignes commémoratifs du franquisme ne peut être effectué que «lorsqu’il y a opposition avec des raisons artistiques, architecturale ou artistico-religieuses protégées par la loi».

Dans le viseur de l’ONU

Qu’il s’agisse de transformer l’espace public, ou de rechercher les disparus, le manque d’action concernant la mémoire historique a valu à l’Espagne d’être épinglée par l’ONU. Après la la visite en septembre 2013 d’un groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires, l’État est exhorté à soutenir les familles de victimes du franquisme. En 2014, un rapport du même groupe de travail met en évidence le manque d’implication du gouvernement et détaille une série de mesures à appliquer d’urgence. Près de trois ans après l’émission de ce rapport, Ariel Dulitzky, rapporteur de l’ONU ayant participé aux missions en Espagne et à la rédaction dudit rapport, est toujours sévère sur la position de l’État espagnol:

L’État doit assumer qu’il a une obligation envers les victimes. Il ne peut en aucun cas privatiser la recherche de personne disparues

Ariel Dulitzky, rapporteur de l’ONU

«Il n’y a pas eu de changements substantifs depuis notre visite en 2013. Le plus urgent, c’est que l’État assume comme une obligation propre de garantir le droit à la vérité, à la justice, à la réparation et à la mémoire.»

Le rapporteur, qui précise de même que le temps presse car les victimes et les témoins disparaissent eux aussi petit à petit, alerte également sur le fait de confier le travail de recherche aux familles et à la société civile: «L’État doit assumer qu’il a une obligation envers les victimes. Il ne peut en aucun cas privatiser la recherche de personne disparues.»

Mais pourquoi l’État espagnol se dédouane-t-il de la sorte? En dehors des quelques maigres subventions, depuis la mort de Franco et la transition démocratique, aucun travail n’a été réellement réalisé pour panser les blessures, et ce, quel que soit la couleur politique du gouvernement. Les relations ténues que le franquisme a entretenues, et continue d’entretenir, avec les sphères de pouvoir en Espagne pourraient en un sens expliquer le refus de l’État à ressortir l’épineux dossier de la mémoire historique. Nombreux ministres de la période franquiste ont poursuivi leur carrière pendant la démocratie au sommet de grandes entreprises ou de banques espagnoles. Des relations ambiguës voire familiales, notamment au sein du Partido Popular actuellement au pouvoir en Espagne, qui pourraient expliquer le braquage de l’État. Mais pas seulement.

Législation à double tranchant

Si le travail de mémoire historique est bloqué, c’est aussi à cause de certains outils légaux. Les processus judiciaires liés à la récupération des corps, à la condamnation de crimes, aux vols d’enfants, voire aux tortures ayant eu lieu pendant ou après la guerre, sont régulièrement paralysés en raison de la Loi d’amnistie de 1977. Texte légal à double tranchant, cette loi votée après la mort de Franco octroie l’amnistie à tous les prisonniers politiques du franquisme mais également à tous les responsables de la répression. Toujours en vigueur à l’heure actuelle, le texte oblige désormais les familles des victimes à aller chercher justice en Argentine. C’est le cas de la famille de Salvador Puig i Antich, activiste du Mouvement Ibérique de Libération et symbole de la lutte pour la récupération de la mémoire historique. Accusé d’avoir tué un inspecteur de police en 1974, ce militant antifranquiste est condamné à mort à l’issue d’un procès bâclé, largement condamné depuis pour ses irrégularités. Âgé de 26 ans, Salvador est le dernier prisonnier au monde à avoir été exécuté à l’aide d’un lacet étrangleur. Depuis, sa famille se bat pour faire reconnaître que sa mise à mort, particulièrement inhumaine, était une exécution politique.

«J’aimerais vraiment que cela se termine et que l’on puisse reconnaître que mon frère n’était pas un assassin qui a tué un policier, mais bien qu’il est mort pour ses idéaux politiques», déclare Merçona Puig i Antich, sa sœur cadette. Après deux échecs auprès des tribunaux espagnols et européens, en 2010, la famille Puig i Antich s’est jointe à une centaine d’autre familles de victimes dans une plainte déposée auprès de la justice argentine pour «Génocide et crime contre l’humanité». «En Espagne, nous avions épuisé toute les options judiciaires, il n’existait aucune autre institution à laquelle recourir», poursuit Merçona Puig i Antich. Sa famille et les autres victimes de la «plainte argentine» ont invoqué le principe de la compétence universelle en matière de crimes contre l’humanité pour pouvoir saisir la justice en Argentine. Il s’agit actuellement de la seule affaire en cours contre les crimes commis par le régime franquiste, et elle pourrait être la seule initiative judiciaire capable de contrecarrer la sacro-sainte loi d’amnistie.

Au cimetière de Valdenoceda, dans le nord de l’Espagne, le 12 avril 2014, cérémonie de restitution aux familles de vingt-trois dépouilles de victimes du régime franquiste mortes dans les années 1940 dans la prison de la ville et exhumées d’une fosse commune | REUTERS/Eloy Alonso


 

Pour Ariel Dulitzky, cette loi d’amnistie, bien que problématique et dénoncée par l’ONU, ne devrait cependant pas bloquer toutes les initiatives: «Les recherches de personnes, l’ouverture des fosses l’exhumation des restes, tout cela n’est pas empêché par la loi d’amnistie.» Pour le rapporteur de l’ONU, plus que de changer le cadre légal ou encore de gouvernement, il faudrait que l’Espagne, qui refuse jusqu’à présent de collaborer avec la justice argentine, s’anime d’une véritable volonté politique: «Les recommandations que nous avons faites en 2013 sont destinées à tout l’État espagnol, pas seulement à un gouvernement. Cela doit transcender un gouvernement déterminé. Cela va bien au-delà.»

Victimes de seconde catégorie

L’émotion internationale autour des attentats du 13 novembre pourrait-elle alors pousser le gouvernement espagnol à transcender les blocages autour des victimes du franquisme? Cela semble peu probable car, en réalité, les attentats de Paris en mettant le curseur sur le terrorisme accentuent sans le savoir la différence de traitement qu’il existe en Espagne entre les différentes victimes.

«En Espagne, les victimes de la guerre civile et du franquisme n’ont jamais été la priorité, ce sont des victimes de deuxième voire de troisième catégorie», affirme Manel Perona. Un sentiment qui, selon le rapport de l’ONU, a été alimenté par «des mesures plus ambitieuses en faveur de la reconnaissance et de la réparation octroyées aux victimes du terrorisme». En effet, la situation des victimes du franquisme en Espagne contraste nettement avec celles du terrorisme, en particulier celles d’ETA, auxquelles le gouvernement rend régulièrement hommage et pour lesquelles des mesures de compensation ont encore été débloquées en décembre.

D’autre part, selon le président de l’association catalane de la récupération de la mémoire historique, même si les positions sur le pacte anti-djihadiste soulignent la grande incohérence du gouvernement face à son traitement des victimes, l’actualité française ne joue pas forcément en faveur des victimes espagnoles. «La priorité a toujours été aux décisions les plus immédiates, à la réalité que nous vivons en ce moment même et pas à ce qui s’est passé avant et qui se conserve juste en famille. Les événements de Paris se situent dans l’instant et beaucoup de gens, y compris au sein du gouvernement, voient les victimes du franquisme comme quelque chose de très lointain.»

Sans passé collectif, pas de futur

Une tendance à ne pas vouloir s’attarder sur le passé largement diffusée par la nouvelle garde de la droite espagnole au pouvoir. Comme la députée Rocio Lopez, qui a refusé en octobre 2015 d’appuyer une demande d’extradition de dirigeants franquistes au motif de ne pas vouloir fomenter la division ni «rouvrir des blessures».

Pour Ariel Dulitzky, cette idée de ne pas s’attarder sur son passé pour construire le futur est particulièrement dangereuse: «La société dans son ensemble doit se rappeler ce qu’il s’est passé. À la fois pour ne pas répéter mais aussi pour pouvoir construire des bases plus solides pour une société démocratique. Sans mémoire historique sur le passé collectif, c’est très difficile de construire des bases solides pour le futur.»

Au niveau individuel également, ne pas connaître avec précision l’histoire de ses proches est un terrible handicap. Nuria Gallach, secrétaire de l’Association pour la récupération de la mémoire historique en Catalogne, est la nièce d’un disparu de la guerre civile. Tombé du côté républicain lors du carnage de la bataille de l’Èbre, le corps du jeune homme n’est jamais renvoyé à ses parents, qui meurent peu de temps après. Orpheline à 15 ans, la mère de Nuria ne s’est jamais réellement remise de n’avoir pu récupérer le corps de son frère. Un traumatisme dans lequel Nuria, une génération plus tard, a continué de vivre:

La priorité a toujours été aux décisions les plus immédiates. Beaucoup de gens voient les victimes du franquisme comme quelque chose de très lointain

Manel Perona, président de l’Association de récupération de la mémoire historique en Catalogne

«J’ai toujours souvenir d’avoir vu ma mère triste sans que je sache vraiment pourquoi. Moi, de mon côté, je me suis toujours sentie orpheline de famille. Je n’avais ni grands-parents, ni oncles, ni tantes.»

Tabou de la disparition

Un sentiment de vide alimenté par le tabou de la disparition, qui s’insinue bien souvent dans les familles: «Au sujet de la guerre, à la maison, il y a toujours eu un silence sépulcral. Ma mère a commencé à parler de la disparition de son frère seulement à la fin de sa vie. Elle avait plus de 70 ans alors.»

Pour Nuria Gallach, les attentats de Paris restent un événement déplorable sans réelle incidence pour la lutte des victimes espagnoles. Ariel Dulitzky, lui, se veut légèrement plus optimiste:

«Je crois que, quel que soit le débat sur les droits des victimes en général, cela peut nécessairement avoir un effet positif sur les victimes du franquisme. Mais il faut aussi prendre en compte les différences de quand c’est l’État qui viole les droits et de quand il s’agit d’un groupe terroriste. Dans le cas des victimes du franquisme, ce fut directement l’État qui a intenté au droit des victimes.»

Nuria Gallach a bien cette différence en tête. En 2014, sa mère s’est éteinte sans que son association ait pu retrouver le corps de son frère. «J’ai toujours considéré que ma mère était une victime non reconnue. Et comme elle, il y a encore beaucoup de gens qui vivent en silence.»

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte