Culture

On sous-estime bien trop l’importance des musiciens de Bob Marley

Brice Miclet, mis à jour le 18.12.2015 à 17 h 49

Sans eux, Bob Marley n’aurait jamais eu le même son. Le groupe The Wailers, taillé pour conquérir le monde aux côtés de l’icône, est largement sous-estimé. Retour sur son importance à l’occasion des quarante ans de la chanson «No Woman No Cry».

Bob Marley | Eddie / monosnaps via Flickr License by CC

Bob Marley | Eddie / monosnaps via Flickr License by CC

Dans la tête de beaucoup, le reggae, c’est facile à jouer. Il suffit de marquer le contretemps, aux claviers et à la guitare, de faire toujours le même rythme à la batterie, et de composer une basse mélodique. Presque. Ce que la plupart des musiciens oublient de faire, c’est de groover. Et pour ça, The Wailers étaient les as.

Avant toute chose, il faut bien séparer The Wailers période 1963-1973, composé de trois chanteurs (Bob Marley, Bunny Wailer et Peter Tosh), et The Wailers post-1973, lorsque Bob Marley prend son envol. C’est ce dernier qui nous intéresse, puisqu’il comprend tous les musiciens du groupe, tous les instruments, excepté le frontman mythique.

La fratrie Barrett

Le groove des Wailers, la base de ce son si spécial, trouve son origine dans l’entente entre les frères Barrett. Carlton est à la batterie, Aston à la basse. Ils quittent The Upsetters, le groupe de Lee «Scratch» Perry, en mars 1971 pour rejoindre les Wailers, trahison que le petit fou aux cheveux rouges à encore bien du mal à digérer. Et pour cause. Leur jeu est unique, notamment celui de Carlton.

Il ne se contente pas de battre le rythme reggae simplement, mais y rajoute beaucoup de fioritures, dans un style très africain, avec des sons souvent sourds. C’est la culture de la percussions, du nyabinghi (cette musique rastafari qui berce la Jamaïque depuis déjà plusieurs années) qui ressort. Il en met partout, surtout au début de sa carrière. De ce point de vue, il est un peu au reggae ce que Keith Moon peut être au rock: un batteur instinctif, unique, complet et maîtrisé malgré les nombreux éléments et breaks ajoutés à son jeu. Les coups de toms bien senties pleuvent, mais le tout reste équilibré, et extrêmement difficile à cerner au premier abord.


Aston, son frère, n’a qu’à suivre. Mais contrairement au cliché du bassiste reggae, il reste relativement en retrait, que ce soit dans le mixe ou dans l’arrangement. Il est un vrai soutien, une ligne de fond essentielle au groove, et non une base mélodique (sauf sur quelques morceaux tels que «Lively Up Yourself» ou «I Shot The Sheriff»). Et puis, il instaure sa petite spéciale: démarrer la ligne de basse sur le premier contretemps ou le deuxième temps de la mesure et non sur le premier temps, déclenchant alors une suspension qui fait s’abattre la première note encore plus fort dans la composition. Comme sur «So Much Trouble» (1979).


Le groove des deux frangins tend à être moins audible au fil des ans, quand les productions de Marley deviennent plus internationales, que les hits s’enchaînent.

Transformer le reggae

Bob Marley ne s’est pas contenté de faire du reggae et de cartonner avec. Il a su l’occidentaliser, l’adapter à un public rock, et ce avec l’étroite complicité du son producteur Chris Blackwell. Lorsque ce dernier décide de prendre les Wailers sous son aile, en 1972, après que son poulain Jimmy Cliff l’ait lâché, il souhaite faire prendre plus d’envergure à cette musique jamaïcaine qu’il aime tant. À la tête du label Island Records, il donne 4.000 dollars aux Wailers (on est en 1972, ils ne sont encore que trois, Marley, Tosh et Bunny Wailer) et leur demande de revenir avec un album. Dans le documentaire Classic Album «Catch A Fire», Bunny Wailer raconte:

«Chris Blackwell se demandait si on allait revenir avec un album comme prévu. Il pensait qu’on allait se barrer avec les 4.000 dollars. Pour lui prouver que nous n’étions pas ce genre de mecs, on a enregistré en un temps record.»


Si le groove des musiciens qui les entourent est bel et bien là, il faut ajouter quelque chose pour passer un cap et conquérir le marché anglo-saxon. Chris Blackwell fait appel au guitariste Wayne Perkins du Muscle Shoals, au claviériste John «Rabbit» Bundrick et à l’ingé-son Tony Platt. Ensemble, ils rajoutent les éléments rock au reggae jamaïcains: des solos de gratte avec wah-wah, des nappes d’orgues plus volumineuses. Bob Marley participe au procédé, comme s’en souvient Bundrick:

«Sur les enregistrements originaux, Bob et Peter (Tosh) marquaient le temps de manière très saccadée à la guitare. Ca faisait “tchak-tchak, tchak-tchak”. J’ai commencé à jouer pas mal de notes à l’orgue, quelque chose d’assez bluesy, et il m’a dit: “Non, tu te compliques trop, regarde.” Et sans faire attention à quelles notes il jouait, il s’est mis à taper sur les touches en suivant le même rythme que la guitare. Il se servait de l’orgue comme d’une percussion, pas comme un orgue, il s’en foutait de ce que c’était.»


À force de séances, le juste milieu naît, le son des Wailers aussi. L’album Catch A Fire sort quelques mois plus tard, en décembre 1972. C’est le premier album reggae de l’histoire, les productions précédentes n’étant que des singles, des BO ou des compilations de singles. Et avec «Concrete Jungle» en première ligne, il s’ouvre sur une nappe d’orge, puis d’un clavinet (à la mode aux USA à l’époque), puis d’un solo de guitare aérien. Rien de jamaïcain.


Rapidement, The Wailers désigne tous les hommes qui ne se nomment pas Bob Marley dans le groupe, dont Peter Tosh et Bunny Wailer. Mais pour tenir ce son établi en studio, il faut les bons musiciens. Car le reggae de Marley est devenu une manière unique de jouer le reggae.

Les guitaristes de The Wailers

Le guitariste qui assure une bonne partie des guitares sur ce premier album, celui qui façonne le son Wailers, c’est Alva Lewis. Un jeune jamaïcain qui, tout comme les frère Barrett, à quitté The Upsetters pour rejoindre l’aventure Marley. Sauf que son jeu ne correspond que moyennement aux nouvelles envies de Blackwell et consort. Il se fait rapidement éjecter du groupe, remplacé par Junior Marvin (à ne pas confondre avec le chanteur jamaïcain Junior Murvin), lui-même vite remplacé par Al Anderson. Américain (mais d’origine jamaïcaine), il est sorti diplômé de la fameuse Berklee College of Music la même année que Pat Metheny. C’est une pointure. Il montre que les Wailers ne sont pas, contrairement à ce qui a pu être parfois dit, de simple campagnard caribéens sortis de leur champ par hasard.


En 1975, le 5 décembre, ils sortent un live devenu mythique, Live !, qui contient notamment la version de «No Woman No Cry» que tout le monde connaît. Al Anderson y assure le solo, entre wah-wah et éléments blues. La guitare tord, comme depuis quelques temps sur les albums de Bob Marley, le jeu est très américain. Cette chanson est assez représentative du jeu des Wailers puisqu’elle montre une structure très simple, agrémentée de beaucoup d’éléments de groove. Moins que lors des tout premiers albums, mais plus que par la suite. Elle est un juste milieu significatif du son du groupe, sans en être réellement l’archétype. Et tous les musiciens y contribuent.


Le manque de postérité

Al Anderson ne reste qu’un an lui aussi, montrant ainsi la difficulté de s’adapter au son du groupe, et c’est finalement Junior Marvin qui revient au galop alors que les succès de Bob Marley deviennent peu à peu planétaires. S’ensuivent les albums Rastaman Vibration et Exodus, derniers véritables représentants du son The Wailers, qui se perd légèrement sur Kaya, puis de plus en plus sur Survival et Uprising. Depuis, personne n’est réellement parvenu à les égaler, tout simplement parce qu’ils étaient les meilleurs dans leur domaine à leur époque.


Cependant, ils ont révolutionné la manière de jouer le reggae. Certains Jamaïcains le percevant même comme une trahison de l’esprit roots de leur musique. Critiques vite tues après que Bob Marley ait définitivement placé l’île sur la carte du monde. La scène real vibe des soulmen jamaïcains seventies en intégra des éléments à ses productions, notamment sur les guitares et la basse.


Derrière la figure omniprésente et si charismatique de Bob Marley, difficile de se faire une place. Peter Tosh et Bunny Wailer ayant tous deux quitté le groupe rapidement (1973 et 1974), les égos se sont tues au sein de la formation, permettant, peut-être une meilleure cohésion, mais aussi l’éclosion d’une icône autour de laquelle tout était créé. Au dépend de la notoriété et de la postérité des musiciens de l’ombre qui ont pourtant, eux aussi, placé la Jamaïque sur la carte. Et même si plusieurs batteurs parviendront à rejouer la batterie de cette vidéo sur le bout de doigts, ils ne l’auront jamais inventée.

 

Un de nos lecteurs, Yves J. Hayat, nous a fait parvenir après lecture de cet article un document inédit  sur les musiciens, nous l'intégrons ci-dessous.

Brice Miclet
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Journaliste
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