France

Le PS n'est en tête que dans deux régions à la «culture» inégalitaire

Robin Verner, mis à jour le 09.12.2015 à 13 h 01

C'est la conclusion qu'on peut tirer quand on examine le premier tour des régionales à la lumière des travaux d'Emmanuel Todd et Hervé Le Bras.

Jean-Michel Le Drian, Roland Jourdain et Gaëlle Le Meur en visite à Concarneau (Bretagne) le 7 décembre. FRED TANNEAU / AFP

Jean-Michel Le Drian, Roland Jourdain et Gaëlle Le Meur en visite à Concarneau (Bretagne) le 7 décembre. FRED TANNEAU / AFP

Au premier tour des régionales, la gauche n'est arrivée en tête que dans deux des douze régions métropolitaines (hors Corse): la Bretagne et Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes ont continué à accorder leur préférence au PS tandis que le FN arrivait en tête dans six régions et la droite dans quatre.

En Bretagne, c’est donc le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, qui a viré en tête avec 34,92% des suffrages exprimés au premier tour, sans même avoir vraiment fait campagne en raison des attentats du 13 novembre. En cumulant les voix socialistes, écologistes ou d'extrême-gauche (même si aucune fusion des listes n'aura lieu au second tour), la gauche atteint un total d'environ 44%. Dans la grande région Sud-Ouest, Alain Rousset arrive lui en tête avec 30,39%, le total de gauche dépassant les 46%. Bretagne et Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes sont par ailleurs les deux régions où l'identité du vainqueur semble déjà connue, sauf cataclysme électoral, au second tour, une performance d'autant plus notable que le PS y était sortant. On peut y ajouter la région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, où Carole Delga (24,4%) arrive sept points derrière Louis Aliot (31,8%), mais avec des réserves de voix très substantielles –trois listes écologistes et divers gauche recueillent un total cumulé de 17%.

Il existe donc, dans la péninsule armorique et du côté des contreforts des Pyrénées, des places-fortes socialistes capables de résister à de forts vents contraires. Dans deux de ses ouvrages, L’invention de l’Europe et Le mystère français, en association avec Hervé Le Bras, Emmanuel Todd avait déjà prévu que Bretagne et Sud-Ouest seraient les derniers maillons roses après l’effondrement de la gauche dans ses anciennes terres d’élection, notamment nordistes ou méridionales.

Votre famille et votre région votent à travers vous

De nombreuses données peuvent éclairer un vote et expliquer pourquoi telle ou telle composante de la société aura tendance à se retrouver dans un électorat plutôt que dans un autre. Il y a l’âge, bien sûr, mais aussi les catégories socioprofessionnelles. Ainsi, d'après une étude Ipsos, la majorité des 25-34 ans (62%) ont voté pour Hollande au second tour de la présidentielle de 2012 et le candidat socialiste l’a emporté largement chez les professions intermédiaires (61%) et les ouvriers (58%). Or, dans Le mystère français, Emmanuel Todd et Hervé Le Bras s’étonnent que le Nord et l’Est de la France, pourtant plutôt jeunes et populaires, aient préféré Nicolas Sarkozy. C’est que, à côté de l’âge et de la profession, la région de résidence du votant exerce aussi une forte influence.

Bretagne et Sud-Ouest ont porté l’élection de François Hollande: le Midi-Pyrénées avec 57,94% des suffrages exprimés, l’Aquitaine avec 56,57% et donc la Bretagne avec 56,35%. Pour les deux chercheurs, ces tendances, que l'on a retrouvées ce 6 décembre dans les bureaux de vote, dénotent rien de moins qu’une «mise en opposition partielle de la gauche et des valeurs égalitaires» dans la France contemporaine:

«Le parti socialiste trouve ses bastions les plus stables dans des régions, comme le Midi-Pyrénées et la Bretagne, dont les structures anthropologiques profondes ne favorisent pas une croyance en l’égalité des frères et des hommes.»

Qu’entendent-ils par les expressions d’«égalité des frères et des hommes» et de «structures anthropologiques profondes», au centre de leur démonstration? Il ne s’agit pas de juger la répartition des richesses dans ces zones dans les années 2000. L'inégalité se situe ici sur un autre plan. Les chercheurs estiment que les schémas familiaux qui eurent longtemps cours dans ces régions (bien qu’ils aient aujourd’hui largement disparu), générant un système de valeurs propres, ont favorisé le surgissement d’une métaphysique inégalitaire.

Carte de Philippe Laforgue, dans Qui est Charlie? Sociologie d'une crise religieuse (Seuil), d'Emmanuel Todd. L'Ouest et le Sud-Ouest y apparaissent avec le plus bas coefficient d'égalité. 

Affaire de famille

Car tout est une affaire de famille pour Emmanuel Todd, et ce depuis longtemps. Dans L’invention de l’Europe, il expliquait que le continent était divisé entre quatre grands modèles de foyers: la famille nucléaire égalitaire, la famille nucléaire absolue, la famille communautaire et la famille souche. En France, pendant la majeure partie de son histoire et jusqu’à son basculement vers une société majoritairement urbaine au cœur du XXe siècle, se côtoyaient deux systèmes principaux: la famille nucléaire égalitaire et son pendant inversé, la famille souche. 

La famille nucléaire égalitaire est nucléaire car elle met l’accent sur l’individu au sein de la cellule familiale, sur l’aspect libéral de la filiation (une fois parvenu à l’âge d’exercer soi-même une activité, le fils est censé quitter le foyer) et elle est égalitaire car elle applique l’égalité devant l’héritage (celui-ci est divisé à parts égales entre les enfants). La famille souche, elle, apparaît comme autoritaire et inégalitaire: le fils vit toujours sous le regard du père, y compris physiquement car l’aîné doit rester vivre dans la maison familiale et l’héritage est transmis à celui-ci tandis que les autres sont priés d’aller voir ailleurs.

L’ouvrage rappelle que la structure de la famille souche a façonné pendant des siècles la paysannerie du Sud-Ouest français et, dans une moindre mesure, de la Bretagne. Une imprégnation longue et profonde qui survit à son effacement: la carte et le calendrier politiques de la France semblent vérifier ces clivages familiaux. La chouannerie naît en Bretagne, en parallèle de l’insurrection vendéenne, en réaction à l’individualisme révolutionnaire venu du bassin parisien, où domine la famille nucléaire égalitaire. Et c’est dans la région toulousaine qu’éclate le dernier mouvement contre-révolutionnaire en 1799.

Mais, en suivant ce raisonnement et en se reportant à la question du premier tour des régionales, expliquer alors que des régions longtemps conservatrices votent aujourd’hui pour le parti socialiste ne va pas de soi. C’est ici qu’intervient la notion, déjà célèbre, de «catholicisme zombie», forgée par Le Bras et Todd. Dans des endroits où la piété et la pratique catholique ont longtemps résisté, comme la Bretagne ou la partie sud de l’Aquitaine par exemple, la sécularisation (le recul du sentiment religieux et de son influence dans la vie quotidienne) est globalement achevée dans les années 1960. 

En disparaissant des consciences, la religion ne quitte pas tout à fait les esprits cependant, et les auteurs jugent que la culture catholique continue à jouer un rôle concret. Par exemple, ce sont dans les contrées «catholiques zombies» (Ouest, sud du Massif central, Savoie, Pyrénées-Atlantiques) que le nombre de jeunes sans diplôme est le plus bas (la Bretagne fait ici figure d'élève modèle). Or, ces régions catholiques, la Bretagne la première, ont basculé vers un vote socialiste il y a plusieurs décennies, le plus souvent dès la fin des années 1970.

«Pathologique»

Et le phénomène s’est renforcé à mesure que les effets de la crise se faisaient ressentir dans l’Hexagone. Car le trait autoritaire et inégalitaire à la souche de l’histoire de la Bretagne et du quart sud-ouest n’est pas forcément une mauvaise chose. Cette culture proposant un encadrement plus grand à l’individu et des structures familiales solides a la vertu de rassurer en période de déshérence sociale et économique.

Nos essayistes développent dans Le Mystère français

«La famille ancienne prend de l’importance non pas malgré la crise, mais à cause de la crise. Une société qui va mal, qu’elle soit nationale ou locale, cherche dans ses profondeurs anthropologiques des forces de résistance à l’adversité. [...] L’anthropologie de la famille et de la communauté locale pourrait bien devenir une discipline reine pour analyser les réactions à la crise économique, car c’est désormais une question de survie pour beaucoup d’individus que de savoir s’ils pourront ou non compter sur leurs proches en cas de licenciement ou de faillite. [...] A un niveau idéologique et politique, la famille souche (ou communautaire) voit dans le socialisme l’extension à la Nation entière de ses propres pratiques de redistribution.»

Les aléas de l’histoire ont ménagé au parti socialiste des succès sur des territoires qui n’étaient pourtant pas acquis à la cause de la gauche. Mais à terme, il se pourrait que cette formation politique n’ait pas tant à s’en réjouir. Todd et le Bras concluaient: «La force de la gauche en zone idéologique non égalitaire et de la droite en zone égalitaire est un phénomène paradoxal, et peut-être pathologique.»

Cette théorie historique de décryptage de l’électorat français peut être accusée de surévaluer la culture et de minorer l’importance de grandes dimensions politiques ou économiques. En 2013, c'était là que le propos des auteurs péchait, selon Mediapart. Celui-ci reprochait au Mystère français, alors nouvellement paru, une approche trop «monolithique» et une tendance à expliquer le nouveau par l'ancien. L'importance trop grande accordée au fait religieux aurait conduit les auteurs à passer à côté de l'évolution rapide des mentalités sous la poussée de la globalisation et de la marche générale de l'économie.

Cet article du Figaro replace d’ailleurs les votes aquitains et bretons au premier tour de ces régionales dans ce contexte: taux de chômage plus faible que la moyenne nationale, popularité de Jean-Yves Le Drian en Bretagne, identités régionales, une immigration moindre qu’ailleurs rendant moins audible le discours du Front national, etc. Il n’empêche qu’à l’évidence, au soir du 6 décembre, nos deux chercheurs n’ont pas dû être étonné que le Parti socialiste soit en tête dans deux régions et que celles-ci soient la Bretagne et l’Aquitaine. 

Robin Verner
Robin Verner (79 articles)
Journaliste
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