France

Nos amis et collègues peuvent aussi être racistes et sexistes: l’enjeu est de le reconnaître

Aude Lorriaux, mis à jour le 08.12.2015 à 19 h 02

Il est difficile d’admettre qu’il peut y avoir du racisme et du sexisme dans nos rangs.

Husband & Wife Walk . . . (to divorce court) / Keoni Cabral via Flickr CC License by.

Husband & Wife Walk . . . (to divorce court) / Keoni Cabral via Flickr CC License by.

Sexisme et racisme sont parfois difficiles à repérer. Au bureau et dans les conversations, parce que la frontière entre la blague graveleuse et le sexisme est parfois floue, et parce que la critique constructive de l’islam, légitime au même titre que celle de toutes les religions, flirte parfois avec une forme d’islamophobie intolérante voire un certain racisme. Dans les journaux, parce que toute description physique dans un portrait implique une vision du monde un peu subjective et qu’on peut être subjugué, et réellement subjugué, par la classe ou l’élégance d’une femme comme on peut l’être par celle d’un homme. Mais ces choses sont encore plus difficiles à repérer lorsqu’il s’agit d’un journal que l’on aime et que l’on lit tous les jours, et encore plus difficile quand ce sont nos amis, nos amants, nos enfants, notre famille qui émet un jugement sexiste ou raciste. C’est ce qu’essaie de montrer Nona Willis Aronowitz, dans un article sur Medium intitulé «(Not) All Men. Why women want to believe Our Dudes are the exception» (qu’on pourrait traduire ainsi: «(Pas) tous les hommes. Pourquoi les femmes veulent croire que leurs proches sont l’exception qui confirme la règle»), et qui fait référence au mème NotAllMen.

Un article qui résonne étrangement avec la polémique actuelle autour de la chronique du journaliste de Libération Luc Le Vaillant, qui met en scène la peur d’un homme blanc face à une femme voilée. Un article gratifié du hashtag #Liberacisme sur Twitter, qui a indigné la société des journalistes de ce journal et de nombreux journalistes (ici ou par exemple) et internautes. Ce à quoi Laurent Joffrin, le directeur de la publication de Libération, a répondu en disant que, non, cela ne pouvait pas être vrai, Libération, journal à la longue tradition antiraciste et féministe, ne peut pas abriter dans ses rangs une chronique raciste et sexiste, et encore moins un chroniqueur raciste et sexiste. «L’accusation de racisme ou de sexisme qui court ici et là est évidemment ridicule quand on connaît un tant soit peu notre chroniqueur et notre journal, plaide Laurent Joffrin. [...] Toutes nos prises de position, toute notre histoire, tout notre travail montre que Libération s’attache en permanence à lutter contre les discriminations, de quelque nature qu’elles soient.» En d’autres termes: non, il ne peut y avoir de racisme et de sexisme dans nos rangs, de la part de nos amis,  dans la bouche de nos compagnons et compagnes, sous la plume de nos collègues.

Plus on est proche, plus c'est difficile

C’est évidemment une illusion, que pointe Medium. «Nous en sommes arrivés à un point où dans la guerre conte le sexisme, il n’y a plus débat aujourd’hui sur certains comportements répugnants. Les Républicains [américains, donc de la droite conservatrice; NDLR] embrassent désormais la cause des violences domestiques. Et même l’animatrice de Fox News [chaîne de la droite conservatrice; NDLR] va épingler Donald Trump lors de son prochain débordement sexiste. [...] L’un des principaux obstacles aujourd’hui dans le combat contre la patriarchie est qu’on pensera toujours qu’un mec sexiste est un outsider, et ne peut pas être votre copain féministe, votre frangin hyper relax, votre papa adorable. Pas votre pote que vous connaissez et que vous aimez. Jamais “l’un d’entre nous”. [...] Mais mathématiquement, ça ne fonctionne pas. On connaît évidemment certains d’entre eux.»

L’un des principaux obstacles aujourd’hui dans le combat contre la patriarchie est qu’on pensera toujours qu’un mec sexiste est un outsider, et ne peut pas être votre copain féministe, votre frangin hyper relax, votre papa adorable

Nona Willis Aronowitz, sur Medium

Évidemment, plus on est proche de quelque chose ou de quelqu’un, plus c’est difficile. Il n’y a pas longtemps, je me demandais si ce portrait du Monde de Marion Méréchal le Pen était sexiste. Il commence comme cela: «Il n’y a qu’une chose qui ne fonctionne pas tout à fait comme elle le voudrait ce soir, c’est sa tombée de cheveux, sur l’épaule.» Plus loin, la journaliste la qualifie de «poupée juvénile au masque d’acier». En lisant le début du papier, une collègue journaliste féministe me faisait remarquer que ce n’était pas forcément sexiste, parce que «ces cheveux blonds sont la marque de fabrique de la famille». Sexiste ou pas sexiste? Je n’ai toujours pas la réponse. Et sans doute il m’est aussi difficile de me faire une opinion parce que je lis Le Monde tous les jours et que je côtoie certains des journalistes qui y travaillent. Sans doute aurais-je eu moins de scrupules à qualifier cet article de sexiste s’il avait été écrit en haut de la page non pas du Monde.fr mais du Daily Mail ou de Gala, des journaux dont je me sens moins proche.

Aimer sans cautionner

Mais imaginez si la journaliste qui avait écrit ça avait été une collègue directe? Une copine? Ma sœur? C’est ce qui m’est arrivé récemment lorsqu’un ami que je connais depuis quinze ans s’est mis à harceler son ex-copine. Il m’a fallu un moment avant de réaliser qu’il s’agissait de harcèlement, de véritable harcèlement pénal, d’une chose répréhensible, et qu’il fallait absolument que je le raisonne et que je ne cautionne pas ses gestes. Parce que c’est un ami en détresse, et qu’on trouve toujours des excuses à des amis en détresse.

Mais ce n’est pas leur rendre service, conclut avec raison Nona Willis Aronowitz . Et surtout, il faut arrêter de penser qu’il faut choisir entre soutenir ou ne pas soutenir, aimer ou ne pas aimer. On peut aimer et soutenir quelqu’un tout en ne cautionnant pas ses dérapages. «Pour vérifier si quelqu’un est intelligent, il faut savoir si cette personne est capable de penser en même temps à deux idées opposées», disait F. Scott Fitzgerald. Voilà qui pourrait inspirer les collègues, proches et amis de Luc Le Vaillant. Et peut-être même son directeur de publication.

Aude Lorriaux
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