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Voici l'histoire du tout premier scénario de «L'Empire contre-attaque»

Dans l'opus le plus réussi de la saga «Star Wars», Dark Vador n'a pas toujours été le père de Luke Skywalker.

La romancière Leigh Brackett a souvent été prise pour une, voire un autre. En 1945, quand Howard Hawks demande à sa secrétaire de convoquer «ce type, là, Brackett» pour assister un William Faulkner bien imbibé sur l'écriture du Grand Sommeil, il est surpris de voir débarquer une jeune auteure de trente ans, qui vient de publier un premier polar remarqué, No Good from a Corpse –pas démonté, le vieux macho dira par la suite qu'elle écrivait «comme un mec». En 1977, quand George Lucas se voit conseiller par un ami de l'embaucher pour l'assister dans l'écriture de la suite de La Guerre des étoiles, il ne fait pas le lien entre cette grande défenseuse du space opera («Des histoires qui servent à élargir nos petits esprits, à nous emmener au-delà de nos cieux étroits jusqu'aux vastes étendues de l'espace interstellaire») et la scénariste qui, depuis trente ans, a poursuivi sa collaboration avec Hawks et a aussi écrit Le Privé pour Robert Altman:

«Avez-vous déjà écrit pour le cinéma?
– Oui, c'est le cas.
Rio Bravo, El Dorado, Le Grand Sommeil, Le Privé
– Vous êtes cette Leigh Brackett
?
– Oui. Ce n'est pas pour cela que vous m'avez appelée?
– Non, je vous ai appelée parce que vous écrivez des romans de science-fiction grand public!»

L'Empire contre-attaque sera le dernier scénario de Leigh Brackett. Quand le film arrive sur les écrans, le 21 mai 1980, elle est morte depuis deux ans, terrassée par un cancer à 62 ans le 18 mars 1978, trois semaines après avoir rendu un premier scénario à George Lucas. Au générique, on peut lire «Scénario de Leigh Brackett et Lawrence Kasdan», comme s'il avait été écrit à quatre mains. La réalité est un peu plus compliquée.


Quand Lucas rencontre pour la première fois Brackett, à l'automne 1977, il a déjà défini les grandes lignes du film à venir. Celui-ci doit se dérouler dans trois lieux, une planète des glaces, une planète marécageuse et une cité dans les nuages. Il doit introduire deux nouveaux protagonistes essentiels, l'Empereur et un personnage chargé de mener l'entraînement de chevalier Jedi de Luke Skywalker, simplement connu sous le nom de «la Créature».

Lucas veut aussi envoyer Han Solo à la recherche d'Ovan Marekal, son beau-père avec qui il s'est brouillé, un homme d'affaires puissant et reclus, patron d'une guilde commerciale, qu'il compare au banquier J.P. Morgan. Il compte, surtout, mettre au centre du film les relations sentimentales entre Luke, Han et la princesse Leia, avec pour idée de mixer le romantisme neigeux du Dr. Jivago de David Lean au triangle amoureux d'Autant en emporte le vent –avec, bien sûr, ce gentil mufle de Han Solo dans le rôle de Rhett Butler.

«Si j'écris un scénario, je dois faire des compromis»

A partir d'un traitement d'une vingtaine de pages que lui a remis Lucas, Brackett se met au travail et lui rend en février 1978, juste avant de mourir, un premier scénario titré simplement «Star Wars Sequel», qui va dormir plus de trente ans dans les archives de LucasFilm avant de fuiter en 2010 sur Internet, où on peut le lire aujourd'hui dans son intégralité. Ses grandes lignes sont assez fidèles à celles du film fini: il commence sur la planète des glaces avec un plan de Luke juché sur un «lézard blanc des neiges», avant de se poursuivre entre une planète marécageuse où Luke s'entraîne auprès de Minch (une première version de Yoda, qui ne parle pas encore à l'envers) et la cité des nuages, où Han et Leia sont trahis par un nommé Lando Kadar, un clone «si séduisant que, comme Ralph Valentino, il ne semble pas réel».

Une première esquisse de Minch/Yoda par l'illustrateur Joe Johnston, datée de février 1978.

Écrire un scénario à partir de la vision d'un autre n'a rien de neuf pour Brackett: «Quand je m'asseois pour écrire un roman, je suis Dieu devant ma machine à écrire, a-t-elle un jour expliqué. Mais si j'écris un scénario, je dois faire des compromis, car il y a tellement de choses qui ne sont pas du ressort du scénariste.» Sur Le Grand Sommeil, elle avait dû se colleter Faulkner et surtout le roman nébuleux de Raymond Chandler: un jour que Humphrey Bogart leur demandait qui avait tué un personnage, les deux scénaristes furent forcés d'avouer leur ignorance et de câbler l'auteur... qui leur répondit que lui non plus ne le savait pas. Mais là, l'alchimie ne prend pas, comme l'a un jour reconnu Lucas:

«Malheureusement, cela n'a pas fonctionné. Elle a rendu une première version, puis est décédée. Je n'aimais pas le premier scénario, mais j'ai crédité Leigh au générique car je l'aimais beaucoup. Elle était malade à l'époque où elle l'a écrit et elle a véritablement fait de son mieux. Pendant les discussions sur l'intrigue que j'ai eues avec elle, ma pensée n'avait pas pleinement mûri et j'ai eu l'impression que le script partait dans une réalité complètement différente.»

«Pourrais-tu écrire L'Empire contre-attaque

Lucas se tourne alors vers un jeune scénariste de 29 ans qui écrit un film pour son ami Steven Spielberg, que doivent produire ses studios LucasFilms: Lawrence Kasdan, qui, ironie de l'histoire, est venu en 2013 suppléer Michael Arndt sur l'écriture de l'épisode VII, Le Réveil de la Force.

«Je venais juste d'écrire Les Aventuriers de l'Arche perdue, mon premier boulot à Hollywood, et j'avais rendu le scénario à George. Il a dit: "Pourrais-tu écrire L'Empire contre-attaque?" [...] J'ai fait genre: "Tu ne veux pas lire les Aventuriers?". Et il a dit: "Et bien, je vais le lire ce soir. Et si je n'aime pas, je t'appelle demain et je retire mon offre."»

Il ne l'a pas retirée, et Kasdan a hérité du synopsis écrit par Lucas, affirmant en octobre 1981 n'avoir jeté qu'un coup d'œil rapide au scénario écrit par Leigh Brackett:

«Je l'ai seulement survolé. Il était assez démodé et pas vraiment dans le style Star Wars. Les noms des personnages y étaient, mais l'esprit de l'histoire était différent.»

A la lecture du script, il est difficile de lui donner tort.

«Les coordonnées, mec! Les coordonnées!»: quand Dark Vador parle comme un petit caïd.

Ce qui frappe notamment, c'est l'absence de pulsation, de mise en danger, comme si les coups de théâtre du film étaient gommés. Là où, à l'écran, Han Solo est torturé par les forces impériales et congelé dans la carbonite avant d'être livré à un chasseur de primes, sur le papier, il est simplement assigné à résidence dans la cité des nuages.


La scène où Lando trahit ses invités et les livre à Vador est ainsi traitée sur un mode presque badin, les personnages dînant ensemble tandis que le seigneur noir leur explique qu'il n'en a pas après eux –la faute, ici, incombe à Lucas qui, lors de ses réunions avec Brackett, avait suggéré: «Peut-être pouvons-nous créer une situation où ils deviennent amis, avec Han et Leia et Vader assis ensemble à dîner.»

«LEIA. Ha! J'ai eu l'occasion de profiter de l'hospitalité du seigneur Vador auparavant. Que se passe-t-il, seigneur Vador? Avez-vous tellement dépassé toute humanité que vous n'avez plus besoin de manger, ni de boire?»

Luke dans la friendzone

Le triangle amoureux est aussi traité différemment, plus en longueur et moins en filigrane que dans la version finale. Leia, pas une potiche dans le film, y est un personnage encore plus affirmé, au point de gifler son soupirant.

Quant à Luke, il est ouvertement amoureux de la princesse mais malheureusement friendzoné, avec des dialogues parfois embarrassants:

«LUKE. Je t'aime. Je veux te garder en sécurité.

Il l'embrasse et elle lui retourne son baiser… Un baiser doux et tendre. Puis elle le repousse gentiment.

LEIA. Cher Luke. Essayez de comprendre. Que je le veuille ou non, je suis la princesse Leia Organa, dirigeante des forces rebelles…

LUKE. (Avec tristesse) Et je ne suis qu'un garçon de ferme de Tatooine.

LEIA. Vous êtes Luke Skywalker, le pilote de chasseur qui a détruit l'Etoile noire. Vous avez des responsabilités, tout comme moi… Il n'y a pas de place pour l'amour –pas maintenant.

LUKE. (Il essaie de la prendre à nouveau dans ses bras) Pourrait-il y'en avoir une –plus tard?

LEIA. (Elle le repousse d'un air malheureux) Luke… J'aimerais...»


Mais ce qui manque surtout à cette version, c'est l'élément le plus légendaire du film: le twist lors duquel Dark Vador annonce à Luke Skywalker qu'il est en réalité Anakin Skywalker, son père. Et pour cause: «Je n'ai pas discuté de l'idée de Vader comme père de Luke avec Leigh Brackett, a un jour expliqué Lucas. À ce stade, je ne savais pas avec certitude si je voulais l'inclure dans ce scénario ou le révéler dans le troisième épisode. J'hésitais entre les deux, et plutôt que rendre les choses confuses pour Leigh, j'ai décidé de laisser ce point de côté.»

Cette affirmation même est sujette à caution, la connaissance précise qu'avait Lucas des suites de l'épisode initial au moment de l'écrire étant âprement débattue –le nom Vader pouvant aussi bien faire allusion au mot néerlandais pour «père» qu'au mot invader, «envahisseur». Le cinéaste l'a même écrit, sur un mode humoristique, à Damon Lindelof et Carlton Cuse, deux des créateurs de Lost: «Ne le dites à personne mais... quand le premier Star Wars est sorti, je ne savais pas non plus dans quelle direction j'allais.» On sait que la première version écrite du scénario où figure cette révélation date du printemps 1978. En août de la même année, le magazine Future annonce ainsi (énorme spoiler pour l'époque!) que parmi les possibles scénarios pour le film figure celui dans lequel Dark Vador est le père de Luke Skywalker...

«Le fait que lui et Obi-wan étaient des personnages identiques...»

Pour certains tenants de la révélation subite, le ratage du script de Leigh Brackett aurait servi d'aiguillon à Lucas, parti en vacances de Pâques avec sa femme Marcia à Mexico. Dans le scénario écrite par la romancière, on voit en effet Anakin Skywalker apparaître à Luke sur la planète Dagobah aux côtés d'Obi-wan Kenobi, et faire prêter à son fils un étrange serment.


Trois maîtres Jedi à l'écran, deux figures nobles et chevaleresques aux côtés d'une figure plus étrange (Yoda), cela en faisait probablement une de trop. Pour l'essayiste Michael Kaminski, auteur d'un livre sur la saga Star Wars, Lucas aurait alors décidé de «fusionner» Dark Vador et Anakin Skywalker:

«Une fois Anakin Skywalker de retour dans l'histoire –qui plus est sous la forme d'un fantôme–, le fait que lui et Obi-wan étaient des personnages identiques devenait douloureusement clair. De plus, le fait qu'ils avaient le même lien avec Vador rendait les choses encore plus inintéressantes. Comment résoudre ces doublons? La réponse pour rendre le scénario meilleur lui a sauté au visage: faire d'Anakin Skywalker et Dark Vador la même personne.»

Dans le scénario écrit par Leigh Brackett, Dark Vador a droit à plusieurs scènes très différentes de la version finale. Il n'entre pas en contact avec l'Empereur depuis un vaisseau spatial mais depuis un château entouré de lave, quasiment médiéval (le premier scénario du Retour du Jedi faisait d'ailleurs mourir Vador et l'Empereur dans un lac de lave, prémonition de la scène finale de La Revanche des Sith). Quand il fait son apparition à Luke sur Dagobah, il lui parle, lui proposant d'entrer à son service, dans un décor beaucoup plus fantastique que dans la version à l'écran.

Reste, évidemment, le duel final. Pendant longtemps, il ressemble à celui filmé par Irvin Kershner mais, au moment où Luke semble en mauvaise position, Vador ne lui fait pas de grande révélation et le héros finit (comme dans la version finale, d'ailleurs) par s'enfuir par un trou d'aération. Une preuve qu'il est resté quelque chose du travail de Leigh Brackett dans le meilleur opus de la saga, et une élégante issue scénaristique pour celle qui comparait le travail de scénariste à celui d'un «très bon ouvrier plombier».

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