Culture

Anaïs Demoustier, le cœur battant du cinéma français

Nathan Reneaud, mis à jour le 27.12.2015 à 8 h 19

La comédienne du récent et réussi «Marguerite et Julien» s'est imposée en quelques années comme un des visages les plus magnétiques du moment. Son grand sujet: la passion amoureuse prête à basculer toutes les conventions. Flashback.

Anaïs Demoustier dans «Marguerite et Julien» I © Wild Bunch Distribution

Anaïs Demoustier dans «Marguerite et Julien» I © Wild Bunch Distribution

Imaginons un montage à l'effigie d'Anaïs Demoustier, aujourd'hui à l'affiche de Marguerite et Julien, un conte noir et fougueux dont l'accueil critique déplorable au dernier Festival de Cannes étonne. Ce montage serait fait des raccords troublants entre le film en costumes de Valérie Donzelli et Thérèse Desqueyroux (2012) de Claude Miller, entre les romances queers d'Une nouvelle amie (2014) de François Ozon et À trois on y va (2015) de Jérôme Bonnell. Dans le lot, il y aurait aussi des images de Caprice (2015) d'Emmanuel Mouret, de Bird People (2014) de Pascale Ferran et enfin de D'amour et d'eau fraîche (2010) d'Isabelle Czajka. 

Beaucoup découvrent Demoustier en 2010 dans le rôle de Julie, fille sans boulot qui s'amourache d'un voyou incarné par Pio Marmaï, qui lui vaut une deuxième nomination au Césoir du meilleur espoir féminin. En réalité, la comédienne ch'ti a demarré sa carrière à l'âge de 13 ans. En 2003, elle était la fille d'Isabelle Huppert dans Le Temps du Loup de Michael Haneke. Et elle hypnotisait déjà le trop méconnu film précédent d'Isabelle Czajka: L'Année suivante (2007).


Le montage de la carrière de Demoustier, ou du moins de ses derniers films, raconterait
peu ou prou la même histoire: celle d'une grande amoureuse vivant des passions contrariées ou compliquées, soit parce que la société les refuse, soit parce qu'il y a une troisième personne dans l'affaire, soit parce qu'elle est cette troisième personne. «Dans les romans, quand on parle d'amour, on parle pas de paix. On parle d'extase, de ravissement, de transport amoureux», rétorque Anne à Thérèse Desqueyroux (Audrey Tautou), trop confortablement installée dans un mariage arrangé avec son frère Bernard.  Gilles Lelouche campe ce propriétaire terrien des Landes portant fusil de chasse et moustache –mais pas l'accent du Sud Ouest.

En 2010, Demoustier citait Roland Barthes comme l'une de ses écrivains de chevet –écrivain sans roman– au moment de la sortie de D'amour et d'eau fraîche. Comme elle l'a déclaré en 2010, dans un interview au magazine Elle: «Parfois, je relis des passages de Fragments d’un discours amoureux, dans mon lit. La passion amoureuse me fascine. Je trouve génial de me dire que j’ai encore ça à vivre.» Qu'à cela ne tienne. 

Ils vécurent heureux... ou pas 

Dans Thérèse Desqueyroux, sorti en 2012, Demoustier est Anne, l'amie d'enfance de Thérèse et sa belle-soeur romantique. Arrivée à l'âge adulte, la jeune femme vit une histoire d'amour interdite avec Jean, un homme d'un rang social inférieur aux Desqueyroux –un «israélite» comme le dit si sympathiquement Bernard... Captive, Anne ne peut sortir du domaine familial. Elle retrouve Thérèse dans une serre avant de prendre la fuite. Une combustion spontanée ravage des centaines d'hectares de forêt: cela s'appelle une métaphore. Mais le film de Claude Miller n'appartient pas à Anne-Anaïs, qui se résigne au mariage bourgeois, tandis que Thérèse sabote le sien en empoisonnant Bernard à l'arsenic grâce à des ordonnances falsifiées.

Dans Bird People, Demoustier joue Audrey, une femme de chambre entourée des bruits d'avions de l'aéroport de Roissy. Une cassure dans le récit la transforme en oiseau

Plus académique que le conte de Donzelli, Thérèse Desqueyroux aura néanmoins préparé Demoustier à Marguerite et Julien: une enfance mélancolique durant laquelle Marguerite de Ravalet est éloignée de son frère Julien, la famille démunie qui ne sait comment «guérir» cet amour «contre-nature» (beaux personnages des parents, moins tranchés que ce à quoi on aurait pu s'attendre), un premier baiser dans une serre (encore une), un mariage forcé avec un fils à maman auquel Marguerite se refuse et qui pourrait être son père (vous avez dit inceste?). Anaïs est à nouveau captive. Julien organise son évasion. Les amants prennent la fuite. L'hélicoptère qui les poursuit signale la parenté à Peau d'âne de Jacques Demy, à ses anachronismes (le film de Donzelli se déroule fin XVIe-début XVIIe siècle), à sa thématique incestueuse (Deneuve en princesse sommée d'épouser son père), à sa structure de conte (Demy adapte Charles Perrault).  

Un engin qui vole, un autre raccord possible pour notre monteur de bande-annonce imaginaire. Dans l'aérien Bird People, Ferran survole les consciences, donne à entendre des monologues intérieurs, à la manière de Wim Wenders dans Les Ailes du désir. Demoustier y joue Audrey, une femme de chambre entourée des bruits d'avions de l'aéroport de Roissy. Une cassure dans le récit la transforme en oiseau. Il fallait oser. Audrey garde sa voix humaine, son animalité donnant alors à Bird People un caractère paradoxal de film d'animation tourné en prises de vues réelles (rappelons que Demoustier a prêté sa voix à la renarde Scarlett dans le film pour enfants Loulou l'incroyable secret). Quand elle retrouve forme humaine, il ne lui manque que ses chaussures. C'est Cendrillon, c'est une «Pretty Woman» faisant la rencontre du prince charmant dans un hôtel.  

Jusqu'à la mort 

Dans Thérèse Desqueyroux et Marguerite et Julien, l'histoire commence pour ainsi dire au commencement. Dans l'enfance. Idem pour Une nouvelle amie, mélodrame qui fait lui aussi dans le lyrique et la noirceur teintée de kistch. On y entre par une séquence de flash-backs éblouissante. Vingt ans d'amitié amoureuse, de la rencontre entre Claire et Laura à la disparition de celle-ci, comme un croisement entre les échantillons de la vie du couple Carl-Ellie dans Là-Haut (déchirant) et le romanesque de La Vie d'Adèle. C'est autant la mort qui sépare les deux «girlfriends» (ambiguïté du mot anglais) que justement l'institution qui fait prononcer ce vœu, «jusqu'à ce que la mort». Par mimétisme, Claire choisit le mariage et la vie dans un décor de film hollywoodien des années 1950 (Une nouvelle amie a été tourné au Canada, ce qui explique son américanité). 

La zone pavillonnaire où elle est installée évoque un mélo flamboyant de Douglas Sirk, notamment Tout ce que le ciel permet et sa relation «anticonformiste» entre une veuve d'âge mûr et un  jeune jardinier taillé dans le roc qui voudrait vivre dans Walden de Thoreau. Jane Wyman y dit à Rock Hudson: «And you want me to be a man», allusion accidentelle à l'orientation sexuelle de l'acteur (inconnue du public à l'époque). Une nouvelle amie a directement à voir avec ce «trouble dans le genre», comme l'œuvre d'Ozon en général. David (Romain Duris), le mari de Laura, (re)trouve en lui-même la femme qu'il a perdu. Sa disparition lui redonne le goût du travestissement. Accompagné de Claire, il sort au grand jour en Virginia. Une relation amoureuse naît de leurs rendez-vous clandestins. 

Du trouble au «trouple»

Claire aime l'homme et la femme chez la même personne. Mélodie, l'avocate lilloise de À trois on y va, se donne autant à Charlotte qu'à son conjoint Micha. Cette fois, le masculin et le féminin sont incarnés dans deux personnages distinctes. Situation inextricable avant la création du «trouple», le nouveau mot pour dire «ménage à trois» –très XXe siècle, très Sartre-De Beauvoir-Olga Kosakiewicz. En se donnant à Mélodie, Micha et Charlotte se trompent mutuellement. En se les partageant, elle les trompe tous les deux. Situation inextricable donc au grand potentiel comique, comme lorsque Demoustier joue les amants dans le placard (ici, c'est plutôt la cuisine en fait) ou qu'elle se retrouve à une fête en compagnie des deux partenaires, alors que l'un et l'autre pensent être le seul à se trouver là.

De Caprice, Sirk aurait dit qu'elle est le «secret owner of the picture», celle à qui le film appartient en secret

Cet écartèlement aurait fait des merveilles chez un Blake Edwards, celui de Micki et Maudepar exemple, et de son héros bigame et devenant père deux fois, le même jour. Précisément: Rob, le journaliste de télévision interprété par Dudley Moore, est comme un parent qui ne saurait choisir entre ses deux enfants. Blake Edwards est encore à l'origine de l'un des films les plus queers de l'histoire du cinéma. Si ça n'est pas encore fait, il faudra se ruer sur Switch. Dans cette comédie transgenre, un coureur de jupons se réincarne «dans la peau d'une blonde» (titre français) et doit trouver la personne qui tombera amoureuse de lui. Quel que soit le sexe auquel il a affaire, la situation transpire le queer. Une femme? Steve en a l'apparence. Un homme? Intérieurement, Steve est toujours Steve. On ne dévoilera pas la fin. Disons qu'elle rejoint l'épilogue de Une nouvelle amie et ce sur quoi bute Marguerite et Julien: la possibilité d'élargir le champ des possibles amoureux. 

L'éros futur

Dans Une nouvelle amie, un autre modèle familial pourrait bien naître du rapport entre Claire et David-Virginia. Le film d'Ozon s'achève en 2021, avec l'hypothèse que le père de son enfant est un travesti et non Gilles, son mari. Dernier raccord pour notre monteur de bande-annonce imaginaire. On entrevoit l'Eros futur dans Caprice, comédie sentimentale tout en finesse d'Emmanuel Mouret: «Nos corps et nos sexes ont subi la loi de l'évolution.»

Demoustier est Caprice, comédienne d'une pièce de théâtre amateure située en des temps reculés. Poursuivant Clément (Emmanuel Mouret) de ses assiduités, elle forme un triangle amoureux avec Alicia (Virginie Efira), actrice de renom que Clément admire sur scène et qui est la première à tomber «dans ses bras» (c'est le nom de la pièce à laquelle il assiste tous les soirs). 

Mouret, qui revient à la comédie après le mélodrame raté Une autre vie ne rompt pas tout à fait avec Douglas Sirk et ses «sad happy ends». L'opposition entre Alicia et Caprice est aussi un conflit de classe. Le choix de Clément un renoncement. De Caprice, Sirk aurait dit qu'elle est le «secret owner of the picture», celle à qui le film appartient en secret. Une formule qui résume assez bien l'objet de ce texte. Secrètement ou non, ces films d'amour portent la marque d'une actrice: Anaïs Demoustier et «sa mélancolie qui lui donne beaucoup d'attrait».

Nathan Reneaud
Nathan Reneaud (13 articles)
Journaliste cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte