France

Quand le jeu électoral l'emporte sur l'impératif démocratique

François Rachline, mis à jour le 08.12.2015 à 18 h 27

Les partis de gauche et de droite tentent dans l'urgence de «faire barrage» au Front national. Mais c'est aux racines qu'il faudrait s'attaquer.

légende | Christopher Dombres via Flickr CC License by CC

légende | Christopher Dombres via Flickr CC License by CC

La démocratie est un jeu, dont la règle la plus importante est la suivante: «Attention, ce n’est pas un jeu.» Soyons donc sérieux. J’emprunte cette formulation paradoxale au psychologue Alan Watts, qui l’appliquait à la vie. Il existe deux sortes de jeux: ceux dans lesquels un des joueurs gagne ce que perd l’autre, et ceux dans lesquels tout le monde peut gagner ou perdre. Les premiers sont à somme nulle, les seconds à somme non nulle, positive ou négative. Dans la première catégorie, vous trouverez aussi bien le poker que les échecs et toutes les disciplines sportives, à condition d’écarter les ex aequo. Dans la seconde catégorie se rangent les accords de partenariat, aussi divers qu’ils puissent être, les traités en temps de paix et autres associations, même de malfaiteurs. Le problème avec la démocratie est qu’elle peut relever des deux genres.

Les élections régionales actuelles nous offrent un bel exemple d’application de ce principe. Tout se passe comme si le jeu électoral l’emportait sur l’impératif démocratique: l’obsession est de «faire barrage» au Front national alors qu’elle devrait être de vaincre ce qui le nourrit. Comme toujours en France, on croit pouvoir régler en quelques jours un fléau qui n’a cessé de s’instiller dans la société depuis des décennies. Comment imaginer que des retraits ou des fusions de liste «feront barrage» au FN? Ces arrangements de dernière minute ne sont que des expédients. Ils s’appuient sur l’idée que l’arrivée aux affaires des frontistes accentuerait les difficultés quotidiennes sans apporter la moindre amélioration. L’ennui est que c’est absolument vrai, mais absolument pas entendu. La surdité croissante d’une partie de nos compatriotes s’explique pourtant assez bien.

La gauche et la droite ont échoué à vaincre le chômage

Les Français qui ont voté pour l’extrême droite ne sont pas tous des extrémistes, ils en ont tout simplement par-dessus la tête. Vous pouvez leur expliquer que la préférence nationale, grande idée du FN, rompt avec le principe d’égalité, valeur essentielle de la République, ils n’entendent plus. Vous avez beau leur expliquer qu’une sortie de l’euro coulerait le pays en alourdissant sa dette et sa facture d’importations, ils n’entendent plus. Vous pouvez leur dire que la France a toujours été un pays d’immigration, que sa diversité-même constitue sa plus grande richesse, qu’elle est le pays d’Europe qui accueille le moins d’immigrés chaque année, ils n’entendent plus. 

Ils n’entendent plus qu’une seule chose: d’un côté, la gauche et la droite ont échoué à vaincre le chômage; de l’autre, les frontistes, soi-disant «hors système», ont l’immense avantage de n’avoir rien fait. Soit dit en passant, ces derniers abusent évidemment de ce privilège. Depuis des années, les premiers comme les seconds sont enfermés dans une logique identique: toujours plus de la même chose. D’un côté, toujours plus de mesures qui n’améliorent pas la situation; de l’autre, toujours plus de discours de rejet du système. D’un côté, toujours plus d’impôts, plus de moyens inopérants pour lutter contre le chômage, plus d’endettement, et toujours pas de croissance; de l’autre, toujours plus de mépris, plus d’appels au repli, plus de dénégations.

Surdité et myopie

Le problème est que la gauche et la droite, qui ont alterné au pouvoir depuis des décennies, sont jugées sur leurs résultats. Dans la réalité d’aujourd’hui, l’instruction est à charge. Au tribunal de l’histoire immédiate, ils font figure d’accusés. Que la situation internationale explique beaucoup de choses, depuis au moins 2007, qu’ils ne soient pas responsables de tout devient secondaire aux yeux de leurs procureurs. 

En revanche, aucune réalité ne vient juger le FN, sauf quelques gestions locales, d’ailleurs peu observées. La surdité de certains français se doublant d’une myopie croissante, les propos claquants et l’attitude martiale des frontistes en séduisent plus d’un. Montaigne pensait que «de toutes choses les naissances sont faibles et tendres. Pourtant, faut-il avoir les yeux ouverts aux commencements; car comme lors en sa petitesse on n’en découvre pas le danger, quand il est accru on n’en découvre plus le remède» (Essais, Livre III, Chapitre 10). 

Sortir du «toujours plus de la même chose»

Nous n’avons pas agi comme il fallait aux commencements de l’épidémie frontiste; nous en sommes aujourd’hui à nous arracher les cheveux pour trouver une réponse. Il n’y a pas de remède immédiat, sinon se recentrer, pour les années à venir, sur les questions de fond dont se sont emparés les frontistes. Il est vrai que le simplisme peut toucher des citoyens en quête de clarté, notamment les jeunes, mais il faut savoir être clair sans être manichéen. Tout le contraire du FN. Il y va de l’avenir de la démocratie en France. Des accords électoraux, pour utiles qu’ils peuvent être à très court terme, ne changeront rien si la classe politique dite «traditionnelle» ne modifie pas radicalement sa façon de penser. 

Dans un petit livre plein d’esprit, Faites vous-même votre malheur, Paul Watzlawick (1921-2007) montre comment il est possible, avec ténacité, de réussir à échouer. Une des méthodes privilégiées des professionnels de l’échec est «toujours plus de la même chose». C’est exactement ce à quoi nous assistons en cette période électorale. Nous avançons inexorablement vers plus de chômage et plus de FN. N’est-il pas temps de changer de logiciel?

François Rachline
François Rachline (29 articles)
Ecrivain et universitaire, il vient de publier «L.R. Les Silences d'un résistant» (Albin Michel)
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