Tariq Ramadan, une histoire très française

Tariq Ramadan, le 14 novembre 2003, à Ivry-sur-Seine, lors d'une conférence de presse organisée à l'occasion du Forum social européen. AFP/Martin Bureau.

Tariq Ramadan, le 14 novembre 2003, à Ivry-sur-Seine, lors d'une conférence de presse organisée à l'occasion du Forum social européen. AFP/Martin Bureau.

Dans l’itinéraire du penseur musulman, la France occupe une place spécifique. Premier volet d'une enquête en trois parties, consacré à son ascension dans l'Hexagone entre 1993 et 2003.

Mise à jour le 5 février 2016: En plein débat sur la déchance de nationalité, l'islamologue polémique suisse va demander la nationalité française. Sur sa page Facebook, il écrit: "Je pense qu'il est bon de donner un exemple concret et positif d'adhésion aux valeurs de la République." Il conclut: "C'est donc officiel, je vais déposer ma demande et mon dossier ces prochains jours."

Qui mieux que Tariq Ramadan pour illustrer ce qu’est un intellectuel musulman «globalisé»? Ses ouvrages sont traduits en une dizaine de langues. Il a été classé par le magazine américain Time parmi les cent personnes les plus influentes du monde en 2004 puis les années suivantes dans de nombreux autres palmarès internationaux. Il vit à Londres, dirige un Centre de recherche islamique à Doha et s’est vu proposer un poste de professeur invité à l’université catholique Notre Dame, aux Etats-Unis, et a enseigné ou est intervenu dans de nombreux autres pays, y compris en Asie.

Pourtant, Tariq Ramadan, c’est aussi une histoire très française, car dans l’itinéraire de ce penseur musulman, la France occupe une place spécifique. Il est à bien des égards l’exemple type de ces «intellos» français, engagés et très médiatiques, qui flirtent avec le star system. Ne l’a-t-on pas parfois surnommé le «BHL musulman»?

Il en a l’allure souple et nerveuse, s’habille aussi avec soin, vêtements bien coupés et de qualité, et comme BHL jamais de cravate. Sa coquetterie semble l’avoir conduit –mais n’est-ce pas le fait de nombre de nos stars du show-business et de la politique?– à se faire poser quelques implants pour estomper une calvitie naissante.

Polyglotte de 53 ans, il s’exprime dans un français parfait, cependant légèrement mâtiné d’intonations traînantes helvétiques. Car dernier d’une fratrie de six, c’est en Suisse qu’il naît et grandit en 1962. Egyptiens, sa mère et son père s’y sont réfugiés en 1954 après qu’Hassan el-Banna, le grand-père maternel et fondateur des Frères musulmans, a été assassiné sur ordre du roi Farouk Ier d’Egypte en 1949. Parfois, Tariq Ramadan parle de sa famille et de cet héritage spirituel qu’il compare à la marmite du druide: comme Obélix, moi aussi, dit-il, «je suis né dedans».

Il étudie la littérature française à l’Université de Genève. Parmi ses écrivains préférés, Arthur Rimbaud (lequel s’intéressait à l’islam), dont il tweete de temps à autre certains extraits de poèmes –ainsi d’ailleurs que du Brel ou Barbara…

Parallèlement à son travail d’enseignant dans un collège, Tariq Ramadan s’engage pour venir en aide aux marginaux et laissés pour compte de la capitale mondiale de la banque. «Ce qui m’a tout de suite plu chez Tariq Ramadan –que je venais de rencontrer–, c’était la façon dont il parlait de ses élèves ou bien des toxicos dont il s’occupait. Les mots qu’il trouvait étaient justes et résonnaient très fort pour le jeune éducateur français que j’étais», raconte Ali Rahni, qui travaille toujours comme éducateur spécialisé dans le Nord. «Personne n’anticipait alors son ambition d’être le réformiste de l’islam du XXIe comme le fut son grand père au XXe», se souvient Stéphane Lathion, un enseignant suisse qui l’a connu à ses débuts et a travaillé pendant près de vingt ans sur les questions de l’islam en Europe.

A l’époque, Tariq Ramadan épouse une jeune fille, française, qui s’est auparavant convertie à l’islam. Ils auront quatre enfants. «Ma famille est française», explique-t-il. «Mais je n’ai jamais voulu prendre la nationalité française pour qu’il soit clair que je ne voulais jouer aucun rôle de représentant des musulmans.»

En 1991, le couple et leurs enfants débarquent au Caire. C’est là que l’islamologue français François Burgat, auteur de L’islamisme à l’heure d’al-Qaida, fait la connaissance de Tariq Ramadan, dont il va devenir l’un des amis: «Tariq est venu en Egypte pour suivre des cours de sciences islamiques et que ses enfants s’arabisent, se souvient-il. Il redécouvrait le terroir social, politique et culturel de son grand père. Ce genre de retour est compliqué pour tout musulman occidental quel qu’il soit. Mais pour Tariq s’y ajoutait le fait d’être le petit fils de Hassan el-Banna, à l’égard duquel il ne semblait cependant pas éprouver de fascination.»

«Un véritable coup de foudre politique»

A son retour d’Egypte, fin 1992, Tariq Ramadan s’engage plus nettement dans la cause des musulmans européens. En 1993, la Suisse compte bien célébrer le tricentenaire de la naissance du penseur français par excellence, Voltaire, qui a vécu à Ferney pendant presque vingt ans. Un metteur en scène de gauche très engagé dans la dénonciation des intégrismes veut monter Le Fanatisme ou Mahomet le prophète. Emotion chez certains responsables musulmans, la pièce étant porteuse d’une image sanguinaire et violente de leurs coreligionnaires.

Quoiqu’appréciant la littérature française, Tariq Ramadan déconseille ce projet. Son argumentation est la suivante: est-ce qu’au nom de la liberté d’expression, tout est possible, et en particulier de blesser une catégorie de la population pour ses croyances, alors que les musulmans bosniaques apparaissent, en plein cœur de l’Europe, comme les nouveaux ennemis? C’est, avec douze années d’avance, un peu le même débat que celui qui a déchiré la société française après la publication des caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo puis l’assassinat de la majeure partie de la rédaction de l’hebdomadaire satirique début 2015.

Durant ces années 1990, la France devient une terre d’accueil et de diffusion de première importance pour les idées de «Ramadan», comme on l’appelle parfois. Lyon est à une heure de route de Genève et il y a là-bas la dynamique Union des jeunes musulmans (UJM), lancée dans la foulée de la «Marche (dite) des Beurs» de 1983.

On avait enfin trouvé quelqu’un capable de porter notre parole auprès des faiseurs d’opinion et des politiques, de mettre des mots sur nos pratiques

Abdelaziz Chaambi,
cofondateur de l’Union des jeunes musulmans

«Cela faisait déjà environ six ans qu’on existait lorsque nous avons fait émerger Tariq Ramadan en 1993, raconte Abdelaziz Chaambi, l’un des fondateurs de l’UJM. Nous, ce qu’on voulait, c’est construire un islam de France, on avait commencé à faire nos activités, nos cours et conférences en français, on avait refusé une mosquée sous influence marocaine et puis on avait développé l’accompagnement scolaire grâce auquel on a eu pas mal de diplômés, bref on avait lancé la dynamique…»

Les jeunes Lyonnais ont la pratique et l’expérience du terrain mais pas vraiment de bagage théologique et spirituel. Or, c’est exactement ce que propose de leur apporter Tariq Ramadan, qui de son côté acquiert ainsi une base militante en France. S’établit une sorte de pacte de part et d’autre. Donnant-donnant, en quelque sorte.  

«Ce fut un véritable coup de foudre politique, poursuit Abdelaziz Chaambi. Il avait notre âge, il parlait impeccablement français et on avait beaucoup de choses à se dire. On avait enfin trouvé quelqu’un capable de porter notre parole auprès des faiseurs d’opinion et des politiques, de mettre des mots sur nos pratiques. Alors, on lui a organisé une vingtaine de conférences pour le faire connaître», se souvient ce militant, qui a depuis pris ses distances. «Il n’avait pas encore cet égo surdimensionné qui fait que si tu touches à un de ses cheveux, tu as presque blasphémé aux yeux de certains de ses "fans".»

«Religieux, exigeant mais partisan d’un islam à visage amène»

Tariq Ramadan use de pédagogie pour valoriser et donner de l’importance à ces jeunes franco-maghrébins que la société excluait ou laissait sur le bas côté. Lui leur dit tout au contraire qu’ils doivent être fiers d’être musulmans et qu’ils ont le droit de revendiquer leur ancrage dans l’islam en France, puisque l’avenir est aussi à l’islam, qu’il doivent concilier leur citoyenneté et leur islamité.

Ce qui a pu déstabiliser voire décevoir l’autre figure tutélaire de ces jeunes, le prêtre catholique Christian Delorme, qui avait aussi commencé à militer auprès de ces jeunes immigrés. «Je crois que lorsque les premières revendications ouvertement musulmanes ont surgi, cela a été assez déstabilisant pour Delorme, qui n’imaginait pas une perspective religieuse de ce type, une évolution que certains pouvaient attribuer à une influence extérieure, et très vite le nom de Ramadan est arrivé», analyse le philosophe et ancien rédacteur en chef d’Esprit, Joël Roman, également auteur d’Eux et nous, un petit ouvrage qui traite de l’opposition entre les jeunes issus de l’immigration (eux) et les autres (nous). «Delorme avait donné beaucoup de lui-même pour nous défendre, juge l’un de ces anciens jeunes de Lyon. D’une certaine manière, Tariq lui a piqué la mise.»



 

«La Marche du siècle» du 12 octobre 1994.

En 1994, Tariq Ramadan publie Les musulmans dans la laïcité. Il crève l’écran, le 12 octobre de la même année, dans l’émission La Marche du siècle, où Jean-Marie Cavada le présente comme un «imam, religieux, exigeant mais partisan d’un islam à visage amène». «Ce fut un grand moment tant Ramadan parlait bien, se remémore l’éducateur spécialisé Ali Rahni. En fait, on le voyait comme un Français, on se sentait enfin représenté par quelqu’un qui savait bien parler français, qui n’était pas un étranger, pas de l’extérieur.»

«Comment ne pas être épaté par le bonhomme, son français était impeccable, il avait du répondant. C’était un vrai souffle pour nous et quand j’ai appris qu’en plus de cela il était le petit fils d’Hassan el-Banna, alors ça c’était la cerise sur le gâteau», se souvient l’artiste Farid Abdelkrim, dont le livre Pourquoi j’ai cessé d’être islamiste raconte l’organisation des Frères musulmans en France (l’UOIF) vue de l’intérieur.

Dès lors, les émissions de télévision et de radio invitent Tariq Ramadan de plus en plus souvent. Lors de ses conférences, en France mais aussi en Europe, il parle sur trois notes griffonnées à la va-vite, joue de sa séduction en s’adressant tout à la fois à la Oumma (communauté musulmane) et à chacun de ceux qui la composent, mais aussi à la communauté française nationale.

Son aura s’étend à une partie de la gauche et de l’extrême gauche, alternant le registre personnel et le registre politique, le cœur et la raison… Peu à peu, cet orateur charismatique et de qualité, dont les discours se terminent dans un tonnerre d’applaudissements, s’impose comme une référence pour les musulmans de France qui s’empressent autour de lui pour lui demander des conseils de tout ordre, parfois même très personnels.

Opposition de Pasqua et Chevènement

En 1995, Charles Pasqua, le ministre de l’Intérieur de l’époque, voit d’un mauvais œil l’influence grandissante de Tariq Ramadan et lui interdit l’entrée sur le territoire français. Raison invoquée: «menaces contre l’ordre public». Une manifestation de soutien a lieu dans le XVe arrondissement de Paris, réunissant les associations musulmanes qui y ont appelée et d’autres associations qui n’ont rien de musulmanes, telles la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), la très franc-maçonne Ligue de l’enseignement ainsi que le secrétaire épiscopal aux relations avec l’islam.

La salle est bondée. L’ancien secrétaire national de la Ligue de l’enseignement, Michel Morineau, est présent. «La Ligue, qui avait entrepris un travail de fond sur la laïcité depuis le début des années 1980, se posait la question de la place de l’islam en France au regard de la loi de 1905. Je fais alors savoir discrètement à son entourage que j’aimerais rencontrer Tariq», raconte-t-il. Quelques mois plus tard, l’interdiction contre Tariq Ramadan est levée et Michel Morineau peut enfin rencontrer en tête à tête celui qu’il pense être l’homme de la situation:

«J’avais en face de moi un homme d’action qui réfléchissait à la manière d’adapter les textes sacrés à la modernité politique occidentale, respectueux de la laïcité française tout en exigeant que celle-ci prenne en compte les caractéristiques de l’islam. Il était l’homme dont nous avions besoin pour lancer une commission sur la laïcité et l’islam.»

«Il m’a semblé plus stratège politique que religieux et on s’est très vite tutoyés», poursuit l’ex-secrétaire national de la Ligue de l’enseignement, qui appartient à cette génération pour laquelle le tutoiement n’a rien d’automatique.

Composée pour moitié de musulmans représentatifs des différents courants de l’époque, pour l’autre moitié de représentants religieux catholiques, protestants et juifs mais aussi de personnalités intellectuelles ou de la société civile, agnostiques ou athées, la Commission se réunit pendant trois ans, de 1997 à 2000. «C’était la belle époque, raconte, nostalgique, Ali Rahni, toujours fidèle à Tariq Ramadan. On pouvait avoir des débats, j’ai appris plein de choses dans cette commission auprès de Jean Baubérot et de Michel Morineau.»

Seulement voilà, cette initiative ne plaît pas à tout le monde. Le cabinet du ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, «convoque» Michel Morineau. «Didier Motchane [chargé de mission au cabinet de Jean-Pierre Chevènement, ndlr] me dit alors de me méfier de Ramadan et de son supposé "double discours"; mais très vite, c’est l’existence même de la Commission qui est critiquée: "Le dialogue avec les religions, c’est l’affaire de l’Etat; la société civile n’a pas à s’en mêler", voilà ce que je crois comprendre», se souvient l’ancien secrétaire national de la Ligue de l’enseignement.

«J’ai fini par leur demander si Ramadan était un terroriste»

J’ai beaucoup appris et compris de choses durant ces trois années. Mais ça n’a servi à rien sur le plan strictement politique

Tariq Ramadan,
à propos de la Commission laïcité et islam

Place Beauvau, on est en réalité divisé sur l’attitude à avoir vis-à-vis de Tariq Ramadan. L’islamologue Bruno Etienne, qui y a ses entrées, lui verrait bien jouer un rôle national tandis que les renseignements généraux, qui suivent de très près les travaux de la Commission puisque l’un des leurs y assiste, sont plutôt remontés contre lui. «J’ai fini par leur demander si Ramadan était un terroriste», poursuit Michel Morineau. «"On n’a rien de précis mais on se méfie, son aura auprès de jeunes ne favorise pas l’intégration de l’islam dans la société française. Sa position est borderline", m’a-t-on répondu.»

Aux yeux de Michel Morineau, ces «suspicions n’ont pas lieu d’être car elle ne reposent sur aucun fait avéré». Tariq Ramadan a, selon l’ex-secrétaire national de la Ligue de l’enseignement, parfaitement assimilé la philosophie politique de la laïcité, cette loi de liberté qu’est la loi de 1905 où s’additionnent liberté de conscience individuelle et liberté collective de culte. «Nous n’étions pas dans l’idéologie mais dans un débat portant sur les valeurs du droit républicain. J’avais confiance en ce que je faisais avec lui», ajoute celui qui fait même inviter Tariq Ramadan plusieurs fois dans des loges maçonniques.

Mais au sein de la nouvelle direction de la Ligue, c’est aussi un courant «suspicieux» qui domine. «La nouvelle présidente, Jacqueline Costa-Lascoux, ne veut pas poursuivre le dialogue avec Tariq Ramadan, qu’elle n’apprécie pas. Elle demande et obtient la cessation des activités de la Commission laïcité et islam en 2000», regrette Michel Morineau. En jouant la «carte Tariq Ramadan», «on aurait pu avec le temps et un soutien plus ferme faire bouger les mentalités sur l’islam, regrette-t-il. Mais on a complètement échoué à créer les conditions d’un débat responsable et éclairé.»

Le bilan est à peine plus positif du côté de Tariq Ramadan:

«J’ai beaucoup appris et compris de choses durant ces trois années. Mais ça n’a servi à rien sur le plan strictement politique.»

Il est vrai que quatre ans plus tard, le Parlement votait la loi sur le port du voile à l’école. Or, la Commission laïcité et islam, qui y avait consacré une part de ses travaux, avait jugé que cette loi serait contreproductive du point de vue de la laïcité.  

Quant à Michel Morineau, quinze ans après, il revoit rarement Tariq Ramadan mais toujours «avec plaisir». L’ancien secrétaire national de la Ligue de l’enseignement défend encore l’idée que les responsables politiques de l’époque ont eu «tort de se priver de ce stratège politique, en contact avec les forces vives qui voulaient sortir de cette situation d’ostracisme, sans perdre leur identité».

La dernière fois que les deux hommes se sont rencontrés, Tariq Ramadan était accompagné de sa femme: «Ca m’a surpris qu’elle soit voilée alors que le discours de Tariq est si attaché à la modernité politique. Je lui ai posé la question, d’ailleurs: ne trouves-tu pas que ces questions de voile, c’est du passé, que comme pour les curés en soutane, on a dépassé ça?», raconte son compagnon de route.

«Dans les années 1990, Tariq Ramadan a indéniablement joué un rôle positif», juge l’ancien chargé de mission responsable du culte musulman au ministère de l’Intérieur, Bernard Godard, auteur de La question musulmane en France. «Mais la lune de miel avec une partie non négligeable de la société française est terminée.»

Que s’est-il passé? Ceux qui l’ont soutenu et applaudi se seraient-ils trompés sur Tariq Ramadan? Est-ce lui qui a changé? Ou bien les musulmans et la société française qui ne sont plus les mêmes?

 

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